HAIR-TRIGGER

DRAMATIS PERSONAE


Georges Comnène, Empereur de Trébizonde, Grand Maître des chevaliers Teutoniques et Gouriel de Gourie.
le narrateur
Basile, Roi de France
Orlando, Roi de France

Narcisse, mercenaire
Hentzau, un espion à la solde du Roi de France

Robert Beauregard, vacher
Guillaume Beauregard, vacher
Jacques Beauregard, vacher
Charles Beauregard, vacher

James V, Roi d'Écosse
des soldats du Roi de France

Des brigands

Et pas de femmes !

°°°°___°°°°

Georges Comnène, fils de David, le dernier souverain de Trébizonde, naquit dans cette ultime miette d'Empire moins d'un an avant que le cruel Mehmed ne l'ajoute, dans le sang, aux marches du Sultanat qui commençait de terrifier le monde. Échappant à l'exécution de son père et de ses frères, il grandit à la cour de Géorgie, mais la quitta à l'âge d'homme pour les plaines de Khazarie, tour à tour marchand, voleur et guerrier, se forgeant parmi les indomptables Tatars une réputation terrible et flatteuse. Nul mieux que lui ne maniait l'arc, l'épée et le fouet ; nul ne montait à cheval avec une si désinvolte aisance ; nul n'inspirait parmi ceux qu'il admettait à le suivre une obéissance si fidèle, et bien peu, comme lui, avaient chevauché de l'Oural au Danube et des comptoirs cent fois pillés de Parathalassie aux boucles sauvages du Niémen.

À vingt-neuf ans, après déjà plus d'aventures qu'il ne pouvait s'en souvenir, lui qui avait appris sans peine les neuf langues de la Steppe, il voulut obtenir une autre couronne pour remplacer celle qu'il avait perdue dans les langes, mais le peuple tatar, de tradition immémoriale, vivait sans villes et sans rois. En Prusse le grand-maître des Teutoniques venait de mourir ; et lui que personne là-bas ne connaissait, vêtu de fourrures crottées et d'une cape en soie volée, coiffé d'un bonnet de poil, se présenta à Elbing et, promettant aux capitulaires des chevaliers de régner sur le monde s'ils le laissaient régner sur eux, il parla avec tant que de fougue et de férocité que même ceux qui ne le crurent pas votèrent pour un homme si brave et si fou ; mais Wetzhausen, le laquais des rois de Pologne, fit ajourner le vote et le Tatar, dans la nuit, dut fuir les mille couteaux à sa solde. Traversant à nouveaux les steppes de l'Est, il aboutit en Gourie, au plus profond du Caucase, où les factions s'affrontaient depuis que le gouriel son beau-frère était mort sans enfant. Il eut tôt fait de soumettre les gouriens à sa loi. Mais la variole, qu'il ramenait de Caffa dans les plis de son manteau, sans en avoir jamais souffert, éradiqua ses nouveaux sujets jusqu'au dernier.

La conquête, la traîtrise et la maladie lui avait retiré les trois royaumes qu'il avait obtenu par la naissance, par l'élection et la conquête (quoique ni l'empereur de Trébizonde, ni le grand-maître des Teutoniques, ni le gouriel de Gourie ne fussent des rois à proprement parler) avant sa trentième année, ce qui le dégoûta du règne, et gagnant l'Ouest de la France il y travailla comme vacher pendant trente ans supplémentaires. Enfin, le 4 octobre 1523, il se présenta chez moi avec une intéressante proposition.


Caveat lector ; je ne peux garantir la véracité que de cette dernière phrase.

“ Enfin, s'entêta-t-il, tu l'as bien fait, avant.
- Oui : quand j'étais pauvre.
- Mais l'aventure ! ”


Je lui montrai les livres qui couvraient les murs de mon cabinet.

“ Je ne manque pas d'aventures ici. Et d'abord, pourquoi aurais-tu soudain besoin de moi comme vacher ? Je croyais que tu ne travaillais qu'avec les frères Beauregard.
- Cinq d'entre eux se sont pris de querelle, ils ne veulent pas être du prochain voyage. Alors même que j'ai deux mille bêtes déjà rassemblées ! Je ne peux pas mener deux mille bêtes avec quatre vachers.
- J'en conviens, mais ce n'est pas mon problème. Et Rouen ne manque pas de vachers.
- De vachers aussi bon que toi, si. Écoute du moins quel est mon plan, sans m'interrompre s'il te plait. Tu verras que je te convaincrai.
- Je sais déjà quel est ton plan ! Le roi de France est à Lyon, le duc de Suffolk vient de passer la Somme, et toi tu rassembles des vachers. Tu veux mener un dernier convoi à Paris avant que Suffolk ne l'assiège, et y vendre tes bêtes à prix d'or. Très bien ! Je t'approuve et c'est un plan excellent. Mais moi, je n'en serai pas.
- Mais l'aventure ! La vie vaut-elle davantage que l'argent ?
- J'ai de l'argent. Trop, pour tout dire.
- C'est bien pour cela que j'ai besoin de toi. Il ne me reste pas assez du trésor de Tiffauges pour acheter mes deux mille bêtes, mais toi, tu as investi ta part, tu...
- Les acheter?
- Oui. J'en ai fini d'escorter les vaches des autres, cette fois j'achète ici, je revends à Paris, et je garde tout le bénéfice pour moi ! Pour nous, si tu acceptes de faire part égale dans le capital de l'entreprise. Tu as trop d'argent, dis-tu ? On n'a jamais trop d'argent pour le tripler sans peine, et même sans véritable danger, car nous connaissons l'un comme l'autre, n'est-ce pas, un chemin pour entrer et sortir sans être vus de Paris, même assiégée, même avec deux mille têtes de bétail. ”

Il m'offrit une vigoureuse brassée et un sourire jaune.

“ Et puis, tu es vacher. Je sais que tu l'es encore. Tu m'as laissé parler, tu viendras. ”


Il n'avait pas tort. Car les vachers normands ne gardaient pas les vaches, bien parquées dans leurs prés frangés de haies, et qui ne demandent tout au plus, en temps normal, que la surveillance d'un petit garçon. Non, leur rôle au bocage étaient alors, et pour ce que je sais, est toujours de les regrouper et de les conduire, par troupeaux de plusieurs milliers, vers Paris où les bêtes étaient dépecées ; puis Paris les dévorait entières, viande, cuir, corne, crin, graisse et colle. Même avant les guerres de Religion c'était un voyage difficile et dangereux ; une fois en route les bêtes maigrissaient, donc chaque jour diminuaient leur valeur ; d'un crépuscule à l'autre il fallait presser la colonne vagissante, en prenant garde à ne pas l'aiguillonner jusqu'à une ruée furieuse (car alors rien n'aurait pu la retenir, et certes pas une poignée de cavaliers éreintés) ; les loups, la maladie, les brigands avec ou sans uniformes tentaient sans cesse de prendre davantage que ce que les prévisions du maître de caravane leur avait concédé ; les paysans du Vexin, plutôt à raison qu'à tort, accusaient les bêtes en marche de piétiner ce qu'elles ne dévoraient pas de leurs cultures. Un vacher devait savoir manier le fouet, l'épée, le pistolet et l'injure ; chevaucher des jours durant, dans la chaleur accablante, dans le froid mordant, sous la pluie battante ; veiller le jour, la nuit, et le jour suivant ; lire était inutile, mais compter indispensable.

De presque chaque convoi quelques-uns ne revenaient pas ; mais à Paris la gloutonne, la plus morbide des bêtes se vendait trois fois son prix sur le marché de Rouen, cinq fois ce qu'elle était achetée au fermier d'Yonville ; si bien que ceux qui revenaient revenaient riches, assez riches, du moins, pour oublier leur misère dans le vin et les bras des filles pour quelques semaines, riches jusqu'à ce qu'ils fussent pauvres à nouveaux et reprissent la route, un peu plus fatigués et un peu plus vieux ; et enfin un jour ils crevaient sur le bord d'un chemin, sans que le troupeau s'arrêtât.

Il fallait pour cette tâche des hommes solides et sans scrupules, des hommes bassement héroïques, des hommes meilleurs et pires que tous les autres, des hommes en bref. J'étais l'un de ces hommes, et Georges Comnène aussi.

“ Et avec nous ? Les quatre Beauregard restant ?”

Le Tatar éclata de rire.

“ Je le savais ! Eux, plus un nouveau appelé Basile, et deux mercenaires pour notre sécurité, compte tenu de la guerre.
- C'est encore trop peu.
- Balivernes ! Tu comptes pour deux et moi pour quatre ! Oh, la belle aventure que ce sera. ”

“ Pourquoi n'emmenez-vous pas quelques uns d'entre nous avec vous, Monsieur ? me demanda un de mes valets, le lendemain.
- Parce que le voyage vous serait fatal. ”

Je descendis aux écuries, cherchant parmi mes vingt chevaux laquelle conviendrait pour ce voyage inhabituel. Les beaux trotteurs que je montais le plus souvent en ville seraient en la circonstances inaptes et ridicules. Il me fallait un cheval plus rustique, plus robuste, mieux à même de tolérer les fatigues du chemin. Un instant, la fantaisie me pris de reprendre Joyeuse, cette vieille amie que je ne montais plus depuis longtemps, pour lui faire retrouver une dernière fois les odeurs du troupeau et de la route, ou peut-être plus égoïstement pour retrouver tout à fait, en sa compagnie, les impressions de ma prime jeunesse. Mais la fidèle carne, podagre et tousseuse, n'aurait pas pu supporter un voyage plus long que celui que le garçon d'écurie lui faisait faire au pas, chaque jour, dans les jardins, sauf lorsqu'il pleuvait. Enfin je choisis un beau roncin noir appelé Maïmonide, dont les jambes épaisses et le museau vulgaire trahissait plus qu'un peu de sang fermier, et, ajustant sur lui une vieille couverture et une selle chargée d'armes, je sortis sur son dos par la grande grille.

“ Hé bien ! J'ai failli attendre. Je te préviens que sur la route son altesse devra se lever à la même heure que les autres. ” De toute évidence, maintenant qu'il savait pouvoir compter sur mon aide, le Comnène n'entendait plus se mettre en frais de courtoisie avec moi. Il était bien toujours l'homme insupportable dont je me souvenais et que, malgré tout, je ne détestais pas.

La route que nous prenions passait par le marché aux chevaux, et je m'arrêtais un instant pour considérer un énorme percheron pris de fureur, qui avait brisé sa longe et se cabrait sous les cris d'horreurs des badauds. Musclée, énorme, jeune encore au vu de son poil luisant et de ses dents claires, la bête blanche était un monstre de légende, dont un coup de sabot aurait pu briser un crâne ou armure.

Un seul osa braver la bête, c'était un étranger d'une taille surhumaine, à l'épaisse barbe brun clair, aux bras de lutteur. D'un poing plus gros que ma tête il attrapa la longe échappée, retint l'anima avec une force extraordinaire. Un autre homme, peut-être, aurait tenter d'apaiser la bête par de calmes paroles, mais le géant restait obstinément silencieux et raide, dédaignant de seulement saisir sa corde de sa deuxième main, toisant narquoisement l'animal pour mieux le pousser à s'épuiser, tout à l'absolue certitude de sa force. L'animal, furieux, luttait et s'essoufflait, balançait ses sabots devant la trogne impassible et velue du colosse. Enfin, il cessa de tirer, et demeura les quatre fers aux sols. Son vainqueur, sans un mot, jeta la longe à un palefrenier puis nous aperçut et avança droit sur nous.

“ Monsieur l'empereur, je présume ? J'ai entendu parler de vous. Vous embauchez pour un convoi vers Paris.

Sa personne suscitait une impression d'étrangeté indéfinissable. Ces traits fins et puissants, sa barbe hirsute, la pâleur exquise affleurant sous son hâle de voyageur dérangeaient comme une histoire dont les détails se contredisent.

“ Sais-tu monter, garçon ? Demandais-je, impressionné par son aplomb autant que sa vigueur.
- Pas mal.
- Qu'en dis-tu, Georges ? Il fera un très correct vacher.
- Une autre fois peut-être.
- Hein ? Je croyais que nous n'étions que six pour mener deux mille bêtes.
- Plus deux mercenaires. C'est largement suffisant.
- Foutaises. Je l'engage sur mes propres deniers s'il le faut.
- Il ne me dit rien qui vaille ”, regimba le Comnène, mais il grommela quand même : “ Grange du Boué. Dans une heure ”, et éperonna sa monture sans attendre de réponse.

Le nommé Basile, que je rencontrai pour la première fois au Boué, était un garçon solide aux longs favoris blonds, que Maurice Beauregard présentait en des termes flatteurs. Mais les deux mercenaires engagés par Georges attiraient davantage l'attention.

Narcisse, un soudard hâve à la barbiche grise, reniflait en permanence, mais la main qu'il me tendait était ferme et agile ; son congénère Hentzau n'articulait que quelques mots de français ; c'était un géant dont le visage était labouré d'une profonde balafre en Y, s'étendant de son oreille droite manquante à l'autre joue et à sa tempe où des cheveux roux couvraient péniblement une brûlure ancienne.

“ Bien me battre, ” suggéra-t-il.
“ Seulement si nécessaire. ” répondit Georges, mais ce genre de dispositions ne déplaisaient visiblement pas à l'ancien hetman.

À peine laissés entre eux Basile et les Beauregard se prirent de querelle car certains jugeaient approprié d'emmener une prostituée avec nous. <

“ Pas question, trancha le gouriel, nous n'avons pas besoin de femme pour notre grande aventure.
- Tout de même !
- J'ai dit pas de femme ! Bon Dieu ! Pas de femme ! Est-ce que c'est trop compliqué à comprendre pour des imbéciles dans votre genre ?
- Je pensais seulement... protesta Charles Beauregard
- Je ne te paie pas pour penser, espèce de bouseux ! Pas de femme ! Pas de femme ! Est-ce que c'est clair ? On n'a pas besoin d'une femme avec nous. ”

Ce brusque éclat mit un terme aux discussions. Les hommes semblaient accoutumés aux brusqueries et aux aboiements de leur patron. Rejoint par Orlando sur un solide cheval gris, ils rassemblèrent leurs bêtes avec efficacité, et je retrouvais-moi même les odeurs, les sons, et bientôt les mouvements familiers. La cohorte rampait le long de la route, et de chaque côté nous cavalions d'avant en arrière, comme des estafettes autour d'une armée en marche, en jouant du fouet pour garder leurs rangs serrés et leur démarche rapide. Narcisse et Hentzau pérambulaient plus lentement, observant les bas-côté avec vigilance.

Comme nous ralentissions pour déjeuner en selle, Narcisse me demanda s'il était vrai, selon mon expérience , que nous serions à Paris dans trois jours, comme le prétendait le Comnène.

“ Quatre, plus probablement, répondis-je après avoir vérifié d'un coup d'œil qu'il n'entendrait pas. Il y a toujours quelque incident.
- Quatre jours feront l'affaire.
- Vous avez donc des affaires pressantes ?
- Tout à fait ! Il ne faudrait pas que y parvenions avant que la ville ne soit investie, ou nous perdrons de l'argent sur lequel je compte, et que j'ai même déjà, en partie, dépensé.
- Moi aussi, observa Hentzau.
- Le Comnène et moi connaissons un passage, me rappelai-je avec un sourire. Si bien encerclée soit-elle, nous y entrerons. Ne craignez pas pour votre salaire, et vous pourrez encore y ajouter en vous engageant parmi les défenseurs.
- Mais, protesta-t-il, c'est qu'une fois à Paris nous voulons nous engager dans l'armée de Suffolk !
- Vrai. Paye mieux. ”


Le premier incident survint en milieu d'après-midi. Le troupeau passait un carrefour, avec sa lenteur habituelle, car quelques vaches tentaient toujours, à chaque instant, de s'engager sur le mauvais chemin, si bien que le Comnène et moi restions fixe, pour les ramener aussitôt, d'un cri ou d'un coup de pied, au droit chemin, quand un groupe de voyageur armés surgit sur l'autre route.

Il s'agissait d'une cohorte de quarante soldats, précédant et suivant une voiture aux parois aveugles, tirée par quatre chevaux. Leur chef, un vieux sergent efflanqué aux lourdes moustaches grises, avança vers nous au trot d'un hongre beige, contre le flanc duquel battait une énorme épée.

“ Écartez vos bêtes, bouseux, cria-t-il sans ménagement.
- Est-ce une façon de parler à un roi ?
- Écartez vos bêtes.
- Et si je refuse ?
- Vous ignorez quel risque vous prenez. ”



Un reniflement lui répondit. Au dessus de nos têtes, dans les branches feuillues d'un frêne, Narcisse tenait un mousquet pointé sur le sergent, et au galop Hentzau, à son tour, se rapprocha de son patron.
“ J'ai tué plus de cent hommes, répondit celui-ci, et ce faisant jamais pris le moindre risque. ” De sa main gauche il caressa la crosse du pistolet passé obliquement devant son ventre, pour être plus vite dégainé ; de sa main droite, le long fouet tatar à sa ceinture, celui dont il ne servait jamais avec les bêtes. “ Aucune balle ne vole aussi vite que la mèche d'un fouet. Mais pour certains adversaires les balles suffisent. ”

Le sergent le dévisageait, livide de fureur. Moi y compris, quatre hommes armés le menaçaient, et même si ses soldats, étant donné leur nombre, auraient certes pu nous massacrer, il n'avait guère de chance de survivre au premier échange de coups de feu. Regardant la côté, j'aperçus Orlando et Charles Beauregard qui poussaient derrière eux le train du troupeau. Hâtez-vous, leur signalai-je de la main.

“ Inutile de nous battre, Georges. Le troupeau sera bientôt passé. ”

Quand la dernière bête eut franchi l'intersection, le patron inclina ironiquement la tête et la suivit. Narcisse, qui s'attardait pour jeter un dernier coup d'œil aux soldats fulminants, me rejoignit aussi en me glissant.

“ Ils vont aussi à Paris, quoi que par un autre itinéraire. Si nous les rencontrons de nouveau, l'esclandre pourrait être plus difficile à éviter. ”

La voiture gardée suscita des murmures tout au long de notre cohorte. Guillaume Beauregard racontait avoir vu des soldats, ceux matin même, la charger avec des coffres dont le gouverneur en personne, descendu sur le pavé à la stupeur des badauds, fit ouvrir l'un pour en vérifier le contenu.

“ De l'or ! Deux caisses, pleines d'or ! Si le chariot est en plein...
- Ça ne ferait pas beaucoup plus d'argent ce que nous gagnerons à Paris, gronda le Comnène. J'égorge le premier qui laisse filer une bête pour discuter. ”

Cette nuit, nous regroupâmes les vaches sur une de ces grandes îles qui fendent l'Andelle comme des coins avant qu'elle rejoigne la Seine à Pîtres. Je pris le premier tour de garde avec Maurice, un homme solide et trapu à l'épaisse chevelure fauve, suivi par deux autres Beauregard et enfin Hentzau et Narcisse, les heures précédant l'aube étant celles où les vaches apaisées risquaient le moins de s'écarter, mais où un ennemi humain attaquerait de préférence. En l'expliquant aux deux mercenaires je n'avais pas cru si bien dire. Peu avant l'aurore je fus réveillé par la présence de Georges accroupi près de moi, une main sur son couteau, son visage préoccupé baignant dans la lumière du brasier mourant. D'un doigt devant ses lèvres il me fit signe de ne pas parler, et un cri déchira la nuit.

Il était trop tard, quand nous accourûmes auprès de Narcisse, pour lui porter le moindre secours. La gorge et les yeux grand ouverts, il gisait sur la rive boueuse, son sang s'écoulant rapidement dans les eaux froides de l'Andelle où, dans l'obscurité,clapotaient, plus loin, des pas inconnus. Nous tirâmes dans leur direction plusieurs coups de feu, dont l'un d'eux fit s'élever un râle consolateur, mais il n'était pas question de nous risquer loin du feu ni du troupeau qui s'agitait pesamment. Et quand le jour éclaira les bords de la rivière il n'y restait ni mort, ni vivants.


Tout le matin, nous nous sentîmes épiés, suivis, menacés Au milieu de l'après-midi, après l'avoir pressé toute la journée, nous poussions le troupeau par un gué de l'Epte engorgée, un bruit précipité dans les bois à l'Ouest du passage nous alarma. Le site était idéalement choisi pour une attaque, car la rivière était encombrée de bêtes et montait jusqu'à l'épaule des chevaux. Éperonnant rageusement sa monture, le Comnène remonta le fleuve brun, ouvrant un sillage où je m'engouffrais à sa suite. Hentzau, mousquet en main, scrutait le bois menaçant, tandis que Charles Beauregard, qui fermait la marche avec lui, ouvrait des yeux effarés. Rien n'apparaissait, mais de chaque endroit, semblait-il, où nous ne regardions pas un craquement, un pas, un cliquetis d'acier se faisait entendre. Il pouvait y avoir cent hommes tapis devant nous, et à l'heure où j'écris ses lignes, un frisson rétrospectif me vient à la pensée qu'ils auraient alors, s'ils en avaient eu le courage, attaquer avec la certitude de nous tailler en pièces.

Malgré mon avertissement paniqué, le Comnène furieux poussa son cheval jusqu'en lisière du bois.

“ Nous vous avons repérés, chiens, rugit-il. Nous savons combien vous êtes. Nous n'avons pas peur de vous. À bon entendeur. ” Et vidant un pistolet dans les fourrés, il nous rejoignit.

Le soir, Guillaume Beauregard manquait. Nul ne se souvenait l'avoir vu depuis l'épisode du gué les heures précédentes, chacun le supposant ailleurs dans le convoi. Ses frère fulminaient tristement, parlaient de débusquer les brigands avant qu'ils ne nous tombent dessus, mais même eux savaient l'idée absurde ; une armée entière devrait battre pendant des mois ce pays de collines et de bocage pour en extirper les bandits qu'il abritait. Il faudrait monter une garde d'autant plus vigilante.
“ Nous devrions chevaucher deux par deux, demain, suggérai-je. Tant pis si quelques bêtes...
- Il ne s'agit pas seulement de quelques bêtes égarées, rétorqua Georges. Si le troupeau n'est pressé qu'en trois points il avancera beaucoup moins vite, et nous serons plus vulnérable, et nous devrons passer une autre nuit en campagne. ”

C'était indiscutable, et rien ne restait à faire qu'à nous coucher pour chercher un sommeil difficile, au sommet d'une colline plantée de pommiers que surplombait un vieux hêtre comme un roi parmi ses favoris agenouillés. Je montais le second tour de garde, à quelque distance de Maurice Beauregard. Les deux feux, soigneusement entretenus, poussaient pourtant leur clarté grésillante moins loin que la portée d'un pistolet, et même qu'un couteau bien lancé. Les vaches, autrement plus paisibles que nous, ruminaient étalées un tiers environ de la pente, et j'espérais que la présence d'un intrus en tirerait au moins un meuglement.

Un pas discret s'approcha derrière moi. Je me retournai pour voir Hentzau s'avancer avec une nonchalance d'ours, armé de pied en cap.

“ Pisser ”, annonça-t-il. Deux longs couteaux battaient sa cuisse, et, moins bête qu'il en avait l'air, il gardait sur l'un d'entre eux une main prudente.
“ Attention. La nuit est sombre et pleine de... ”

Un bruit soudain agita les broussailles près de nous, et d'autres bruits semblables tout autour du campement.
“ Attaque ! ”

J'étais un homme rapide avant que mes os ne faiblissent, mais avant même que j'aie pu réagir Hentzau lançait son poignard vers le bruit, et un hère famélique tomba sur moi, mais j'échappai à son étreinte en roulant au sol, me relevait avant lui, enfonçai encore à genoux mon poignard dans son œil et bondissait sur mes pieds en dégainant mon épée.



Ce n'était pas des brigands, songeais-je en frappant à droite et à gauche, un couteau trop court échappa à des doigts tranchés, c'est-à-dire la sorte la plus dangereuse de brigands, un gourdin trop lourd passa sous ma lame et ma lame dans une gorge, des pauvres gens affamés et désespérés, il n'y avait eu aucun coup de feu, Maurice Beauregard frappa au visage un enfant armé d'une hache, qui tomba dans le feu crépitant en soulevant une gerbe d'escarbilles, aucune pitié à attendre, l'un de ses frères reposait toujours sous sa couverture, cloué au sol par une baïonnette, était-ce une femme devant moi si maigre, Georges Comnène tournait sur lui-même, deux couteaux en main, mais lorsque mon épée la déchira en deux, ses seins étaient vergés d'avoir nourri un enfant, un couteau au bout d'un bâton passa au-dessous de mon dos penché, un simple bâton pointu à deux doigts de mon visage, j'avais reçu une estafilade au bras sans me souvenir comment, je fouettais l'air de mon épée et du sang gicla sur mon visage, poisseux, salé, chaud mais pas autant que ma propre chair énervée par le combat, je frappais à gauche et à droite, et soudain j'étais seul, sans ennemi près de moi.

Orlando, avec un tronçon d'épée, tenait tête à trois garçons faméliques. Jacques et Maurice Beauregard se défendaient l'un l'autre. Basile était aux prises avec un grand adolescent, tenant l'avantage jusqu'à ce qu'un vieillard le frappe dans le dos avec une courte cane, le faisant dangereusement basculer. Hentzau braqua vers eux un mousquet mais son coup se perdit quand un e femme déjà couverte de sang, surgi de l'ombre, le poignarda au torse avec un cri sauvage. Je dégainai mon premier pistolet de la main gauche, abattais la hurleuse, jetai mon pistolet au sol et mon épée dans l'autre main, dégainai mon autre pistolet de la main droite et tuait le vieillard comme il levait son casse-tête à nouveau.

“ À moi, cria Georges Comnène, adossé à l'un des feux, celui sur lequel aucun enfant ne se rissolait. Rassemblez-vous, fils de garce ! Il en reste encore. ”

En deux bonds, je fus près de lui, ramassant un des mousquets que nous avions tenus préparés et qui, dans notre complète surprise, ne nous avaient servi à rien. Basile se redressait péniblement, et l'un des Beauregard se tenait appuyé sur l'épaule de son frère. Hentzau, l'air abasourdi, rechargeait son mousquet. Orlando nous rejoignait à pas tranquilles, ses mains puissantes dégouttant davantage que du sang. Par le chien, remarquais-je, c'était de la cervelle, quand soudain ses yeux verts s'élargirent de surprise. Ignorant la tâche grandissante qui empourprait son flanc robuste, Hentzau visait Basile, mais celui-ci bondit à temps derrière le corps de Jacques et ramassa le fusil près duquel le mort avait dormi. Les balles sifflèrent, et le mercenaire, l'orbite ensanglanté, tituba et tomba au sol. C'était fini.


Charles Beauregard, à genoux, pleurait son frère, Maurice dans sa fureur aveugle martelait le visage d'un mort avec le talon de sa botte. Georges Comnène, hochant la tête avec lassitude, annonça sinistrement :
“ Plus que cinq... Pour mener un troupeau de deux mille têtes.
- Nous n'en aurons pas besoin, répondit Basile. Je sais pourquoi il voulait me tuer. ”

De nous tous, excepté Charles, il était le plus gravement blessé. Outre les écorchures et les contusions qui n'épargnent personne dans un combat aussi acharné, son nez brisé saignait abondamment et une assez laide plaie empoissait de sang ses cheveux et le côté gauche de ses favoris bruns.
“ Vraiment ? demanda le patron. Et pourquoi donc ?
- Parce que, répondit-il, je suis le Roi de France. ”

Un instant de silence accueillit cette étonnante révélation.
“ Le Roi de France est à Lyon, se souvint Charles de Beauregard.
- Le comte d'Angoulême. Je suis le fils de Louis XII, Charles d'Orléans, Charles IX de France. Le monde ne m'a jamais connu comme prince, et je n'ai jamais connu le roi comme père. Craignant les poisons qui devaient bientôt mettre un terme à son règne, il me fit passer pour mort-né et élever dans le plus grand secret par mon demi-frère l'archevêque de Bourges, qui m'apprit, trop tard, le secret de ma naissance ; à la disparition de notre père, son cousin François s'était hâté d'en faire disparaître toutes les preuves.
- Quel dommage, railla Maurice.
- Cela semble invraisemblable, approuva son frère. Et Hentzau ? ”

Une grimace incertaine flotta sur les lèvres fendues du prétendant, qu'Orlando fixait intensément.
“ Pendant des années j'ai tenté d'ignorer ce que je savais, de ne pas penser que j'aurais pu être roi. Dieu l'avait voulu ainsi, je le supposais. Je laissais pousser mes favoris pour cacher toute ressemblance avec mon père, et passais cinq ans comme vacher en Normandie et dans le Vexin, apprenant des armes et des chevaux tout ce qu'un homme doit savoir. Mais quand j'appris que le faux roi quittait Paris, que les armées d'Angleterre s'approchaient de Paris, je devinai que le moment était venu, que je devais tenter ma chance, n'importe comment. J'ai voulu regagner Paris, déguisé en vacher, et là-bas révéler mon identité à la foule. Le destin aurait décidé du reste.

Mais si François avait détruit les preuves de ma naissance, il les avait sûrement consultées auparavant, et lancé ses chiens à mes trousses. J’ignore comment celui-ci a retrouvé ma trace. Sans doute a-t-il supposé qu’au moment du danger le vrai souverain de France viendrait à sa capitale avec ce qu’il fallait pour la nourrir ; je l’ai bien calculé aussi. Je suppose qu'il voulait seulement m'assassiner, mais Guillaume l'a surpris, et Narcisse peut-être aussi. Et maintenant... Maintenant j'ai un autre plan pour obtenir les moyens d'entrer à Paris en force, de renverser celui a payé Hentzau et de vous rendre riches, si vous me suivez… Si vous me croyez.

- Je crois votre histoire, Basile, répondit Orlando.
- Plutôt ça que de rentrer à Rouen sans avoir vengé nos frères, concéda Maurice Beauregard, Charles hochant la tête à son côté.
- Pourquoi pas ? ” Georges Comnène répondit, d'un ton rétif.

“ Et vous, monsieur ? ”

Pendant toute la conversation j'étais resté impassible, attentif et silencieux.
“ Riches à quel point ? interrogeai-je
- Comme des rois. ”

Il nous fallut presque jusqu'à l'aube pour rassembler à la lumière des torches la majeure partie des bêtes que le combat avait égaillées. Alors, comme nous ne comptions plus attendre Paris ce jour et qu'il nous faudrait des forces, nous nous couchâmes et dormîmes jusqu'à midi presque, tous. Il était douteux qu'une autre troupe de brigands survînt, et, contrairement aux nuits précédentes, peu importait maintenant que quelques bêtes se sauvassent, car il en resterait toujours assez pour former le troupeau dont nous avions besoin. Je fermais donc les yeux sur cette considération sorite, et quand je les rouvris Maurice m'offrit, au goulot, de l'esprit de poire. Son frère, boitillant toujours, assurait à Orlando qu'il pourrait monter. “ Où est le roi de France ? ” demandais-je. Un bruit soudain me répondit. Des branches de hêtre où il était monté, Ogareff venait de se laisser tomber avec une souplesse triomphale.

“ On peut voir le convoi d'ici, annonça-t-il en renouant autour de son cou son écharpe rouge. C'est incroyable comme ils ont dû traîner. L'autre route n'est pourtant pas si longue. ”

Basile se tenait agenouillé sous les pommiers, un peu au-delà des morts de la veille entassés. Quand je l'aidais à se relever il ne me sembla pas, à ses yeux caves, qu'il eût beaucoup dormi.
“ Je le savais dès le début, me confia-t-il. C'était mon plan dès Rouen, d'attaquer le convoi. Mais ce que j'ignorais, c'était comment vous persuader tous, hormis Guillaume qui était dans la confidence dès le début. Croyez-vous que j'aurais dû en parler plus tôt ? Croyez-vous qu'Hentzau m'aurait rejoint, si j'avais surenchéri explicitement ?
- Mieux vaut ne pas en parler aux Beauregard, si vous tenez à ce qu'ils vous suivent.
- Je n'y tiens guère. Mais il est trop tard pour reculer. ”

Ecce Rex, songeais-je. Quel royaume se donnerai à ce vagabond mal rasé, au visage violacé de coups, qui jetait des regards pathétiques autour de lui, comme espérant une confirmation qu'il avait une chance, et que le sang de ses pères valait une pinte de celui qui coulerait aujourd'hui ? Même sa démarche trahissait une vive douleur dès qu'il bougeait ses épaules, quoi qu'il fît de son mieux pour la dissimuler. Voilà le roi que nous allions suivre au combat.

Il est vrai que le Comnène et moi avions déjà suivi pire, et j'aurais juré qu'Orlando aussi. Et il n'était pas faux qu'il fût trop tard pour reculer, comme il nous le rappela une fois en selle.
“ Bien trop tard. Nous sommes tous entre les mains de Dieu, et si l'aventure nous est fatale, c'est qu'il l'aura voulu. ”

Sur ces douteux encouragement nous aiguillonnâmes le troupeau. Un instant, comme nous tournions autour de la masse compactes de bêtes, je me trouvais près de Georges, dont un long sabre courbe battait le flanc. Outre cela, il ne portait sur lui que son pistolet passé obliquement dans sa ceinture, son fouet et deux poignards au côté droit. Il pesa mes quatre pistolets, le mousquet d'Hentzau, mon épée et mes huit couteaux de jet d'un regard sarcastique.

“ Trop lourd, beaucoup trop lourd. Tu vas te faire abattre.
- Moi qui croyais entrer dans ce plan imbécile avec trop de légèreté.
- Ton esprit me manquera, homme sans nom. ”

Et il éperonna son cheval.


Sous nos coups et nos cris la horde des bêtes frémissait comme une eau qui va bouillir. Sans arrêt nous la poussions, la resserrions ; une génisse paniquée, meuglant, en écorna une autre, ce qui poussa l'agitation à son comble. En pointe de la cohorte, la noiraude vagit comme un long cri de guerre. Et soudain, ce fut la ruée, l'instant redouté des vachers ; la horde écumante surgit comme une eau qui crève ses digues, et le sol trembla sous le choc rapide des ses sabots. Impossible désormais, d'arrêter la bousculade aveugle qui dévalait la pente. Tout au plus, en cinglant les flanc du monstre à mille têtes, pouvions-nous, un peu, infléchir sa course, nous efforçant de le maintenir dans la direction approximative du convoi qui grossissait, désormais, sur la route poudreuse en contrebas.


Un des cavaliers dispersés autour d'elle se précipita vers nous, et s'effondra avec un de mes couteaux dans la gorge. Avec une soudaineté fantastique et formidable la horde engloutit le convoi tout entier, balayant son escorte. Un seul fantassin parvint à s'écarter des vagues mugissantes, et Charles Beauregard lui faucha la tête en hurlant comme un Tatar. De toutes les directions les cavaliers du roi accouraient maintenant ; je dégainai et abatis deux d'entre eux, jetais au sol mes deux pistolet déchargés, dégainai de nouveau et poussai mon cheval récalcitrant dans la ruée sauvage ou les autres, centaures agiles, se glissaient comme des nageurs dans un courant. C'était comme un torrent déchaîné qui empestait le suint et la crotte ; le premier instinct, fatal, de quiconque était de s'arrêter, de tourner bride, ce qui garantissait d'être encorné et piétiné par le troupeau. Il fallait, au contraire, suivre le mouvement des bêtes et se glisser dans leurs lignes, malgré la bousculade oppressante, en n'inclinant sa course que de quelques degrés. À trente pas devant moi un soldat s'était réfugié sur le marchepied du wagon, que les bêtes contournaient en déferlant. Maurice, deux pistolets en main, l'abattit en évitant sa riposte, puis passa à droite du chariot, et tua d'un second tir le cocher, faisant tanguer encore plus dangereusement le véhicule. Aussitôt un garde assis à ses côtés ramassa les rênes et, d'un coup de fouet au visage, le désarçonna. Je le vis basculer sous l'écume impitoyable du troupeau, Georges Comnène qui le suivait égorgea le garde d'un coup de sabre, puis diparut à ma vue comme je m'écartais de l'autre côté, ripostant aux tirs d'un soldat sur le toit du chariot, qui finit par tomber lui aussi, écrasé par la ruée impitoyable. Jetant un coup d'œil derrière moi, je vis Basile juste derrière le wagon. Et dans cet instant, il venait sur son visage quelconque, couvert d'ecchymose qui déjà jaunissait, un rien d'allure farouche et royale. Péniblement il se mit debout sur les étriers, oscilla d'avant en arrière, sauta et se retrouva en équilibre sur le marchepied, se raccrochant d'une main à une poignée de métal.

Alors, face à sa face blessé, apparut un canon de bronze, non pas le canon d'un mousquet ni même d'une arquebuse, mais un véritable canon large de plus d'un empan, gueule grande ouverte en une surprise ironique. Le roi de France n'eut pas le temps de hurler le désespoir que la ruée du troupeau aurait de toute façon noyée. Un boulet de pierre lui arracha la tête dans une éclaboussure de sang, et son corps décapité tomba piétina dans la poussière.
“ Piège ! ” hurla Charles quant des volets blindés coulissèrent de chaque côté du chariot, avant d'être haché par cinq tirs. Désespérément je basculait de l'autre côté de mon cheval, faisant feu à l'aveuglette de mes deux pistolet restant, mais Maïmonide, touché au flanc, bascula et la dernière image que j'aperçus avant de perdre connaissance fut celle d'un sabot s'écrasant à deux pouces de mon visage, dans un fracas de fin du monde.

J'ai conjecturé, depuis, que le corps de ma pauvre monture, tombé en travers de la ruée, avait formé un obstacle d'une telle dimension que les vaches, malgré leur affolement, l'avaient contourné ou sauté, m'évitant ainsi ; mais rien ne vérifiera jamais cette théorie.
“ En voilà un qui est encore en vie. ”

C'était à peine vrai, mais suffisant pour appuyer le canon d'un fusil sur ma tempe déjà gonflée de douleur et de fatigue. J'allais mourir, sauf à refuser les limbes supportables de l'inconscience, sauf à repousser d'un geste brusque le canon de l'arme, sauf à tirer le dernier couteau qui me restait, sauf à déchirer brutalement l'intérieur de la cuisse de l'homme au-dessus de moi, assez profondément pour crever l'artère. Et sans vraiment l'avoir décidé je me trouvais debout, aspergé de sang, devant quatre cavaliers aussi stupéfaits que moi. Autant être le premier à agir. Le cheval de ma victime se tenait juste à côté de moi, hennissant doucement. D'un bond douloureux j'étais en selle, j'éperonnais et déjà les autres me suivaient.

Penché sur la crinière de l'étalon pommelé, meurtri et recru jusqu'à la nausée, je tachais de donner un bref ordre à mes pensées. Les fontes de la selle étaient vides, et en palpant mes poches je ne trouvait qu'un petit canif, arme trop dérisoire, surtout dans mon état, pour espérer tuer quatre hommes en armes, mais à tout prendre, je pourrais peut-être mourir d'une façon moins ignoble que d'un coup de pistolet sans résistance. Des balles sifflèrent au-dessus de moi, quatre seulement, l'une d'elle éraflant mon épaule. Ils n'avaient plus d'armes à feu, peut-être, si je me retournais brusquement, je pourrais en prendre un par surprise, et un second en changeant à nouveau de direction ; et alors je ne serais plus que seul contre deux, mais toujours blessé, toujours éreinté, toujours une bile sanglante au bord des lèvres. Il est souvent malavisé de se battre lorsqu'on ne peut pas seulement se tenir droit. Le soir tombait ; maigre espoir pour maigre, espoir, je continuai ma fuite sur mon cheval soufflant, en rêvant que peut-être la nuit était déjà profonde comme un tombeau et que j'y étais seul, bien, même envahi d'une tendre chaleur.


Le sentier passait à un pas d'une maisonnette en ruine, dont l'intérieur, entre trois pans de murs éboulés, disparaissait complètement dans l'ombre à cette heure tardive. Quand deux éclairs et deux détonations en jaillirent mon cheval se jeta de côté en hennissant, me faisant tomber lourdement à terre. Il ne restaient plus derrière moi que deux hommes à cheval, qui s'arrêtèrent confus puis détalèrent. J'entendis le bruit de pistolets tombant et d'autres qu'on dégainait. Tout se passait si vite en vérité ; les cavaliers étaient déjà trop loin ; mais quand deux nouveaux coups de feu retentirent l'un tomba aussitôt, l'autre se tint encore un instant en selle, puis se pencha et glissa à son tour.


Une silhouette énorme quitta l'ombre de la ruine.
“ Vous êtes mon débiteur ” dit Orlando.


Le lendemain, brigands à notre tour, nous attendîmes le convoi dans un bosquet qui surplombait un chemin creux. Quand il arriva il avait bien piètre allure. Le chariot décati n'était plus tiré que par deux chevaux, qu'un soldat tirait par la bride. Sept autres, derrière, tiraient la jambe. Leur sergent même, le vieillard moustachu, marchait parmi eux, ainsi qu'un cavalier démonté reconnaissable à son plastron étincelant. Orlando et moi nous étions équitablement partagé ses quatre pistolet, et nous avions de plus pris aux cavalier morts un fusil, une épée et un poignard chacun.


Quand Orlando tira un coup de fusil en l'air les soldats reculèrent, effrayés, sans faire un mouvement pour se parer au combat, sauf un seul d'entre eux qui ne portait pas d'uniforme, et le vieux sergent. De toute évidence, seuls ces deux-là offriraient quelque résistance. Je connaissais bien déjà, pour avoir dû souvent le vaincre dans ma tumultueuse existence, le terrible écrasement de celui brisé par trop de lutte en trop peu de temps, hors duquel la force a été forcée ; et j'ai depuis, hélas, eu tout loisir de parfaire cette accointance. Cette faiblesse indifférente, cet effondrement des forces battues, se lisait dans l'attitude des autres comme dans un livre.

Nous descendîmes la pente lentement et l'homme aux côtés du sergent nous contempla avec des yeux écarquillés et perplexe.


“ Es-tu surpris de me revoir en vie, Comnène ? ” demandai-je. “ Ou seulement déçu ? ”
“ Rien ne devait se passer ainsi. ” Il eut un geste agacé de la main envers la troupe hagarde des soldats. Pour seule réponse, sans les dégainer, Orlando posa la main sur les crosses de ses pistolets, et, un pas derrière lui, je l'imitai.

“ Soldats, ce n'est pas vous que je viens tuer aujourd'hui mais l'homme qui m'a conduit, et plusieurs innocents avec moi, à une mort ignominieuse. Si vous êtes hommes d'honneur, laissez-moi ma proie sans chercher querelle ; sinon, considérez que j'abattrai comme un chien le premier qui fait un geste, et qu'il me restera une balle pour ma vengeance. ”

Avec un ostensible mépris pour l'avertissement, le vieux sergent dégaina son épée et la planta dans le sol, une main sur la garde.
“ Cela vaut aussi pour vous, votre majesté.
- Ainsi vous avez deviné. ” Jacques IV semblait plus amusé que soucieux.
“ Il faut plus qu'une moustache et un habit de drap bleu pour cacher définitivement le roi d'Écosse aux yeux du monde, surtout quand la rumeur le court qu'il a survécu à Solway Moss. Il m'importe peu de savoir pourquoi vous servez désormais le roi de France comme lansquenet, sachez seulement ceci : le roi de France, c'est moi. ”


À cette révélation inattendue, les soldats béèrent.
“ Avez-vous remarqué comme je fus le premier à croire Basile ? Je n'y eus guère de peine, car son histoire est en vérité la mienne. Louis XII, le roi son père, craignait d'autant plus les poisons qu'il les avait mieux utilisés comme duc d'Orléans. Charles VIII, son cousin, avait un fils chéri qu'il avait baptisé Charles-Orland, et dès l'enfance fit montre d'une vigueur digne du héros de l'Arioste. Il ne dut qu'à elle de survivre à une première tentative d'assassinat. Alors son père, pour protéger ses jours des philtres qui devaient abréger les siens, imagina de le faire passer pour mort d'une épidémie qui ravageait Amboise, et de le faire élever en secret par son oncle et parrain Pierre de Beaujeu, en attendant le jour où son règne serait mieux assuré. Mais bientôt le père mourut, d'un explicable vertige qui lui fit fracasser son front contre le linteau d'une porte, et avant la majorité de son fils, Pierre de Beaujeu le suivit dans la tombe.

Sur son lit de mort il me révéla le secret de ma naissance, bien que je n'aie pas encore atteint l'âge d'homme, me laissant pour quelques années aux soins de sa veuve ma tante. “ Songez cependant, m'adjura-t-il, que vous ne pourrez faire valoir vos droits au trône qu'au prix d'une guerre meurtrière sans doute, et de votre liberté assurément. Je sais que vous êtes roi, et vous laisse cette confession de ma main pour le prouver. Mais je doute, en toute franchise et malgré vos vives qualités de corps et d'esprit, que vous soyez un bon roi ; vous ressemblez trop à votre père et trop peu au sien. Quant à moi, j'ai suffisamment goûté aux intrigues des princes et à leurs tumultes pour n'en plus vouloir une bouchée de plus ; un royaume plus conséquent m'attends. Je vous laisse le soin de décider votre conduite. ”

Le conseil était bon, et l'âge d'homme venu, j'eus l'orgueil d'ignorer la gloire et l'ambition de ne pas quérir le pouvoir. Laissant pousser ma barbe, pour mieux cacher toute ressemblance avec mon père, je vécus une vie purement particulière, riche de peines et de plaisirs, d'amours et de dangers, de Norwège au Caire. Je choisis d'être porcher sur la terre, mais certains choix ne semblent jamais parfaits ; ils ravagent les âmes, peu un peu, comme une écharde effiloche le manteau qu'elle a d'abord à peine égratigné. Où être heureux hors de France ? Et où être heureux en France, quand chaque arbre, chaque village, chaque pouce de chemin murmure qu'il pourrait être tien ? Quand les étoiles, sur le bleu des nuits, semblent un semis de lys et tracent des destins perdus ? Je persistais, certes, dans ma résolution, de regrets fiers en amertumes honteuses ; ayant décidé de ne pas être roi, je ne le serais pas ; sauf, un jour, enfin, à l'être par procuration...

Voilà mes raisons ; celles des Beauregard, c'était le vengeance et peut-être cette excitation aveugle qui domine les êtres faibles ; celle de mon témoin, la cupidité. Et les vôtres ? Votre compagnie les dit assez. Oh certes, vous étiez trop rusé pour approuver le premier ce projet absurde de Basile.
- Et pour ne pas me mêler à cette histoire, ajoutai-je, éliminant le dernier témoin qui te liait au trésor de Gilles de Rais. Avec une pointe de regret, peut-être ?
- J'ai plus de regrets pour mes vaches dispersées dans cette aventure. Si Hentzau s'était montré à la hauteur de sa tâche, si les brigands n'avaient pas tout gâché, j'aurais laissé vos deux carcasses dans un fossé, mené le troupeau à Paris et profité encore davantage de cette entreprise.
- Voilà ce que valent l'amitié et l'honneur d'un étranger. Il est à toi, roi de France.
- Voici d'abord les preuves de mon histoire. Lisez. ”

Il jeta au vieux roi une lettre vieille et pliée, que celui-ci parcourut deux fois.
“ C'est vrai, dit-il, ce document contient des détails infalsifiables. Il est le fils de Charles VIII ; pourtant...
- Je ne viens pas réclamer la couronne plus longtemps que le temps d'un verdict. Sujets ! Je vous adjure, quoi qu'il advienne, d'oublier cette journée et les révélations que je dus vous faire. Et maintenant l'histoire s'achève. Schismatique, racaille, souverain de pacotille, un vrai roi te défie. Viens mourir sous lame ou sous mes balles. ”

Georges Comnène, versait sur son adversaire un regard d'aigle, froid, cruel et précis, caressant sa barbe grise d'une main indolente. Enfin ses lèvres se fendirent d'un sourire narquois, et sans un mot, sans un signe, il accepta le défi. D'un geste majestueux, il écarta sa cape à droite, découvrant deux couteaux passés à sa ceinture, pendant que sa main gauche descendait imperceptiblement, à égale distance du pistolet engainé obliquement devant son ventre et du long fouet cosaque. Orlando restait immobile, légèrement déhanché, ses doigts frôlant la crosse du pistolet dans son étui. Les yeux ne se quittaient pas, et je n'osais guère détacher les miens du roi James, qui me surveillait en retour, une main sur le pommeau de son épée tirée.


Autour de nous les soldats observaient la scène, silencieux et fascinés. Un feu tranquille couvait dans les yeux d'or du Comnène, qui ne clignaient pas. Vieillard brave et désabusé, il jouait avec sa vie sans crainte ni même courage ; il s'offrait simplement, pour une nouvelle danse, à cette mort routinière qu'il connaissait si bien, pesant ses chances avec détachement farouche. Le roi de France, face à lui, incarnait une fougue bravache et désinvolte, maintenant à grand peine, sur sa face barbue, un masque d'indifférence. Ses yeux verts clignèrent plusieurs fois, puis ses sourcils se froncèrent.


Et les deux hommes se dévisageaient, interminablement, leurs yeux braqués l'un sur l'autre, leur muscles subtilement tendus, prêts au déchainement instantané de violence qui résoudrait leur querelle, sauvages et solennels. Les babines du Tatar s'entrouvraient légèrement, fendant sa barbe grise d'un sourire jaune et narquois. Enfin, un bref instant, Orlando douta ; un éclair d'hésitation passant dans son regard vert, que James vit refléter dans mes propres yeux bruns. Le roi d'Écosse eut un mouvement indécis. Et les mains d'Orlando et de Georges descendirent avec un vitesse extrême.


Le Français tira son arme de l'étui le plus rapidement, la relevait déjà ; mais le Tatar n'avait pas mis la main sur son pistolet, et la mèche d'un fouet vole plus vite qu'aucune balle. Au dernier instant la lanière de cuir se déploya, frappant avec une précision surprenante la main levée, jetant le pistolet au sol, et déjà le Tatar imprimait infléchissait en plein vol le mouvement de son fouet, qui s'enroula trois fois autour du cou de son ennemi.


Mon créancier n'avait eu que le temps de glisser deux doigts entre sa gorge et la lanière cruelle, et déjà Georges Comnène s'était jeté sur lui, saisissait les deux extrémités du fouet et les tirait de toutes ses forces, arc-boutant son genou contre la poitrine de son adversaire effondré. Sans sa force extraordinaire Orlando serait mort. Mais dans un violent soubresaut il parvint à se dégager, repoussant le Tatar et jetant rageusement à terre le fouet qui s'y tordit encore, comme animé d'une vie de serpent.


Et le deux hommes s'élancèrent l'un sur l'autre, poignards en main.


Un duel au couteau ne dure jamais longtemps entre deux combattants compétents et courageux, mais trois fois la larme courbe de Georges Comnène et le long couteau d'Orland Capet se heurtèrent, puis le Tatar plongea son arme dans le ventre de son adversaire dont les lèvres s'écartèrent en un cri muet. Avec une grimace cruelle et un brusque mouvement d'épaules, il poussa la lame plus haut encore, déchirant peau, muscles et boyaux dans un bruit épouvantable.


Un instant les deux hommes restèrent figés, comme des lutteurs de marbre ; puis une détonation retentit, et le regard du Tatar se remplit de douleur incrédule. Gaucher, Georges Comnène portait son pistolet obliquement par devant son ventre, et, bien que blessé à mort, Orlando avait réussi à saisir la crosse de sa main droite, à tirer faiblement le pistolet hors de son étui et à vaincre son impitoyable vainqueur.


L'un et l'autre tombèrent, séparés par les convulsions de l'agonie. L'aine du Tatar n'était plus qu'un énorme trou, d'où coulaient des flots de sang ; il fut mort en quelques instants. Orlando, cependant, malgré son horrible blessure d'où sortaient des tripes palpitantes, râlait encore.

“ Je voudrais... Une dernière fois. ” Une quinte de toux, un crachat de sang interrompirent la parole qu'aucun de nous n'aurait osé couper. “ Rasez ma barbe... S'il vous plait. Je veux voir mon visage de roi. ”

Or aucun de nous n'avait sur lui de quoi mener à bien cette ultime requête.
“ Mon couteau. ” Nous vîmes ses lèvres se tordre, et malgré les larmes de douleur qui perlaient de ses yeux le roi riait encore.

Un des gardes lui rendit du mieux qu'il put ce dernier office, penché sur lui, écorchant parfois un peu la peau, mais tondant aussi vite qu'il pouvait les boucles d'un brun clair. Alors, reflété dans le plastron d'un cavalier sans cheval, comme il rendait son âme mystérieuse à qui seul pourrait en sonder les profondeurs, Orlando contempla son beau visage de guerrier et de juge, assez semblable, en vérité, au portrait de son père par Perréal que j'aperçus plus tard. Il expira.

“ Ainsi s'achève cette partie de l'histoire. ” Je vis que tous me regardaient. “ N'ayez crainte, vous qui trouvez qu'il s'y trouvait déjà un peu trop de rois. Je suis roturier jusqu'au bout des ongles, encore que me récit de ma vie n'en soit pas moins intéressant. En revanche, je suis riche, du moins l'étais-je jusqu'à perdre dans cet épisode un investissement considérable. Souffrez qu'à titre de dédommagement je m'empare du trésor que vous gardiez.
- Aucune chance, répondit James.
- Vous savez comment vider cette querelle ”, offris-je sans véritable surprise.


L'un face à l'autre, par-dessus les cadavres de deux rois (ou quatre, ou un seul, ou zéro, selon votre point de vue) nous étudiâmes nos poses et nos chances. Puis nos mains descendirent et il tomba. Me félicitant des nerfs qu'il m'avait fallu, ayant deux pistolets à ma disposition, pour n'en utiliser qu'un dans des circonstances aussi périlleuses, je dégainai l'autre à son tour et en menaçait les huit gardes, dont aucun ne semblait disposé à me disputer le butin.

“ Messieurs. ” J'inclinais la tête, et montant en travers sur le banc du cocher, je mis en branle les deux chevaux sans quitter des yeux la soldatesque. Une lieue passa ; enfin j'arrêtai le wagon, pour inspecter son contenu. Les deux coffres qui avaient servi à appâter Basile étaient bien pleins de monnaie, et trop lourds pour qu'un homme seul les soulevât. L'affaire, en somme, aurait pu prendre un tour plus défavorable à ma fortune. S'il n'égalait pas tout à fait les bénéfices que j'en avais escomptés, le butin royal me dédommageait largement des sommes que j'avais investi dans ce troupeau de vaches désormais éparpillées sur les berges de la Seine et broutant paisiblement, ignorantes et indifférentes. La plupart, assurément, ne parviendraient jamais à Paris qui s'en remettrait puisqu'en fin de compte, elle ne serait jamais assiégée pendant cette guerre-là.


Sur ces réflexions je repris ma route, et bientôt elle bifurqua devant un calvaire sur les murs duquel une main sacrilège et obligeante avait gravé deux flèches pour indiquer les directions de Rouen et de Paris, qu'un bref coup d'œil au soleil montant confirma.


Paris menacée, en ces temps troublés, c'était l'occasion d'autres aventures, de gloire et de fortune ; mais à Rouen, les occasions ne s'enrichir ne manquaient pas vraiment non plus. Et c'était chez moi. Un instant, je restais hésitant devant cette intersection, et, en vérité, il me semble qu'au crépuscule de ma vie j'hésite encore face au choix fait ce matin de 1523, comme s'il était temps, après quarante années de conséquences, de parcourir le chemin qu'on n'a pas pris, ou même simplement de le regarder attentivement, en plissant les yeux pour tenter de distinguer au-delà de son premier tournant. Mais enfin je choisis ; dès le premier mètre je me traitais d'imbécile ; et pourtant, jusqu'à son terme, je continuais sur cette route (ô combien métaphorique) avec une résolution perplexe.




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