SICAMBRIA

Les brumes et les eaux s’écoulaient immobilement parmi les troncs pourris et les ilots cachés ; tout était comme Hildegonde l’avait connu une vie plus tôt. L’air fiévreux grognait vaguement, partout autour d’eux, et les rameurs fourbus regimbaient. Peu importait, et elle n’y prêtait qu’une attention distraite. Les guerriers les plus farouches et les chefs les plus ombrageux redoutaient autant qu’elle son fils buveur de sang ; et ce fils, Merwig, bien qu’elle n’eût jamais manifesté envers lui que les tendresses les plus prudentes, les soins les plus hésitants, l’adorait avec la ferveur paresseuse qu’il mélangeait à chacune de ses passions et consentait, par avance, à chacun de ses désirs. Peut-être d’ailleurs quelque instinct héréditaire l’avertissait-il de ce qu’elle cherchait obstinément dans les enchevêtrements du delta.

Elle scrutait le monde gris, impénétrable, à la recherche d’un souvenir qui aurait pu mieux la guider. Le soleil invisible et mourant teintait le monde d’une grisaille rouge. Bien, bien. Ses marins, pourtant des braves, craignaient la nuit traîtreuse, où l’esquif risquait à tout moment de heurter un banc ou une souche, malgré la vigilance avec laquelle un d’eux, à l’avant, sondait l’eau avec une perche fine. Leurs craintes étaient fondées ; mais l’obscurité tombante, elle le savait, augmentait ses chances d’apercevoir les lumières des monstres amoureux et les tours hâves de Sicambria. Pour être sûre de tout regarder, alors même qu’elle ne voyait rien, elle se démenait, trottait d’un bord à l’autre, de la poupe à la proue, et Caribert la suivait en l’agaçant, toujours un pas derrière elle, une ombre gigantesque et pesante qui la gênait chaque fois qu’elle revenait brusquement sur ses pas.

Il l’aurait dominée de plus de deux têtes, avant même que le temps la rabougrît ; désormais, lorsqu’elle se tournait vers lui sans lever les yeux, elle ne voyait que sa barbe aux tresses brunes posée sur un ventre superbe, où elle se mélangeait avec les extrémités de son immense chevelure blanche, comme deux rivières inégalement boueuses. Son petit-neveu, Caribert, l’enfant sauvage et querelleur qui dénichait pour elle des œufs de gallinule, était maintenant un rude vieillard. Où donc était sa vie passée ?
Où donc était la cité disparue de Sicambria, où les richesses d’un monde révolu dorment sous les eaux noires ?

Ils continuèrent dans la nuit tortueuse. Autour d’eux, au-dessus des berges molles, des yeux blancs flambaient tout à coup, arrachant aux rameurs des cris d’effroi, dansant et disparaissant. Mais aucune lumière ne montait des profondeurs ; à peine, parfois, l’eau verte et noire pâlissait-elle ; mais rien qui pût se comparer à l’obscène lanterne qui guidait les morts sous la vague.

« Il faut rentrer, disait parfois Caribert, rentrer au port. »

Elle ne consentit pas, mais finalement cessa de refuser ; et sur un geste de Caribert, l’embarcation vira. La promesse du repos exalta les marins fatigués. Ils courbèrent leurs épaules nues où tombaient leurs chevelures blondes et les rames cinglèrent l’eau opaque. Ils touchèrent au ponton de bois dans les premières pâleurs de l’aube, et elle regagna sa couche.

C’était toujours celle qu’elle avait partagée avec son époux, car son divin et monstrueux fils, après que les chefs tremblant l’eurent acclamé, avait reçu des Césars un lit énorme et mou. La couche de Hildegonde, désormais, était trop large pour son corps solitaire et racorni, mais elle n’éprouvait aucun regret pour Khlodio, l’horrible et bête Khlodio, qui souffrait avec indulgence les quolibets de ses chefs ivres et qu’elle n’avait jamais vu tuer quiconque. C’était à ses côtés, dans l’ombre des nuits d’alors, une sorte de chien pataud et veule ; elle n’acceptait qu’avec dégoût ses rares désirs, quand il posait sur sa cuisse une main faible et prudente, hésitait longuement, attendant, le souffle oppressé, et enfin demandait : « veux-tu bien ? ». La fatigue l’emporta vers d’autres souvenirs, et elle se réveilla, vers le milieu du jour, froide, ses doigts serrés avarement sur sa couverture, l’esprit plein de bouches dentues et molles, frangées de barbillons gris, baisantes et dévorantes.

Caribert l’attendait devant sa porte, le visage las et résigné.
« Rassemble les hommes. Nous repartons. »
« Nous n’avons pas de nouvelles du roi, » répondit-il évasivement, mais il obtempéra.

Qu’avait-elle besoin de nouvelles ? Son fils était un dieu bestial et invincible, il tuait et dévorait les hommes de tous les peuples, vinssent-ils de l’autre extrémité du monde. Il exterminerait dédaigneusement les exterminateurs, sauverait les Césars tremblants et leur dieu mort, et reviendrait, chargé d’armes et de butin, le souvenir des somptueux massacres flambant encore dans ses vastes yeux noirs.

Elle mangea à peine. Les vieux n’ont guère plus besoin de manger que de dormir, ou était-elle la seule dans ce cas ? Les hommes, eux, semblaient encore épuisés, mais ils obéirent sombrement. C’étaient, sauf quelques-uns, le rebut de leur illustre race, des vieillards, des infirmes, des faibles, des lâches. Merwig, comme avant sa naissance Khlodio, avait emporté dans ses campagnes ses guerriers les plus valeureux. Et de nouveau elle commandait un mauvais équipage, à travers les méandres embrumés du delta. Elle se croyait, certains instants, rendue à sa force et à sa beauté d’alors, quand sa lourde natte était encore d’un blond ardent, et qu’une hache battait sa cuisse à travers les braies de laine.

Une galère des Césars, alors, s’était perdue dans les bras vaseux du delta ; le féroce et taiseux Sigeric, un robuste borgne à la crinière rousse, laissé près d’elle pour la protéger, comme désormais Caribert, avait refusé de s’éloigner d’elle un seul instant ; elle ne se fiait à nul autre ; elle avait décidé, la hache au flanc et Sigeric silencieux à son côté, de commander en personne les marins envoyés rechercher le navire. Et tous étaient morts.

Un vieux pilote bossu les guidait alors avec d’incessantes tergiversations, ses longs cheveux blancs touchant l’eau verte et noire quand il se penchait pour la renifler et maugréait une direction avec un geste vague de la main. Mais Hildegonde n’hésitait pas, criant d’une voix résolue des ordres péremptoires :

« Plus loin. Poussons vers la mer, dans les chenaux les plus profonds.»

Et ils ramèrent jusqu’aux lagunes blêmes, jusqu’aux derniers écueils couverts d’algues, jusqu’aux bancs de sable fétide où la mer brisait ses vagues grondantes. Ils ne trouvaient aucune lumière sous les eaux.

Où donc était la cité disparue de Sicambria, où les richesses d’un monde révolu dorment sous les eaux noires ?

Ils cherchaient partout, dérivaient le long des grèves, exploraient des bras morts où pourrissaient des charognes difformes. Le temps passait inexorablement et Hildegonde songeait qu’elle mourrait seule, sans revoir Kennthaur et les tours hâves de Sicambria, sans même accéder à l’enfer cahotique d’un estomac divin, sauf, bien sûr, si son monstrueux enfant Merwig, revenu à temps, daignait dévorer sa chair racornie, briser ses os frêles pour en sucer la moelle appauvrie, avaler sa cervelle faisandée de rêves séniles. Mais les jours coulaient violemment, pareils à des torrents gonflés par l’orage. Ainsi ils s’étaient accélérés, depuis que son divin fils avait failli la tuer en naissant, blanc et glacé comme un cadavre mais remuant avec une fureur atavique, les doigts griffus, son visage camard troué par de vastes yeux noirs et rêveurs et une large bouche déjà garnie de crocs. Khlodio était mort si peu d’années après qu’un simple clin de ces yeux insondables semblait séparer les événements. Et Merwig avait grandi, inexplicablement vite, cruel et beau, bientôt plus grand qu’elle. La lumière agaçait ses yeux sensibles, mais il s’y accoutuma, et aimait rester allongé au soleil d’été sur les longues pierres des tertres, réchauffant son corps froid. Quoique languide, il possédait la force paresseuse de son père, brisait par négligence les objets les plus solides et les hommes. Dans ses fureurs divines il se montrait, dès l’enfance, plus redoutable qu’aucun guerrier. Il tuait adolescent les fils des autres chefs, lorsqu’ils se moquaient de son goitre squameux où aucune barbe ne poussait. Il mangeait les morts et les poissons qu’il extirpait de la vase, entiers et frétillants ; surtout, il aimait boire du sang. Des murmures couraient sur lui, et il les attisa jusqu’à ce que la terreur d’un peuple entier lui accordât le trône de Khlodio. Cette terreur, Hildegonde l’avait connue ; mais ce n’avait été qu’un instant de terreur, un frémissement sur les eaux vertes et noires. Toute sa vie de la naissance de son fils à sa vieillesse s’était passée en quelques battements de cœur, et le temps restant, maintenant, semblait inexorablement court pour retrouver la trace de ses amours divines.

Où donc était la cité disparue de Sicambria, où les richesses d’un monde révolu dorment sous les eaux noires ?

Enfin, un jour, ils aperçurent la lumière sous les eaux. Alors tous comprirent comme leur quête avait été absurdement minutieuse, combien ridicule la façon dont ils plissaient les yeux pour tenter d’apercevoir, dans le delta turbide, une lueur ténue. La chose sous les eaux brûlait plus vivement que le Soleil. Sa clarté perçait l’obscurité des flots boueux, le voile blafard des brumes. Les hommes se levaient, laissaient leurs avirons tomber autour du bateau. La peur et l’épuisement le céda en eux à une avidité obnubilante et ravie. « Allons-y ! Allons-y ! » criaient-ils, et ils plongeaient en riant, nageaient vers la lumière profonde. Hildegonde les suivait avec peine. Elle vit augmenter l’aveuglant fanal au milieu des noirceurs, jusqu’à ne plus pouvoir distinguer nettement sa forme et son contour. C’était un globe de lumière veineux et spasmodique, plus grand qu’un homme, et combien plus beau ! Il dodelinait au sommet d’une tige souple, courbée dans le courant aussi épaisse qu’une amarre.

Le premier des marins, les yeux brûlés, atteint la chose et la toucha. Alors quelque chose d’immense bougea dans les profondeurs, la lumière augmenta encore, déchirante d’intensité, et révéla deux yeux obscurs perdus dans l’énormité indistincte d’un corps flasque, brun, crapaudé, gercé de cicatrices et d’où pendaient, frémissant dans l’eau, des lobes et des lambeaux d’une peau squameuse. Dans le monstre s’ouvrit une gueule grande comme le monde, et qui l’avala, happant tout le groupe des marins en une irrésistible trombe. Les plus proches disparurent, englouties dans cet enfer digérant, ce ventre immense. Les plus lointains furent saisis par le claquement des mâchoires énormes, transpercés par de longs crocs irréguliers, arrangés en quinconce sur trois rangs. Hildegonde se trouva saisie entre deux lèvres lourdes et molles, barbillonnées, frangées de verrues luminescentes, et au-dessus d’elle le leurre s’éteignit lentement. Un œil énorme roula vers elle, rempli de siècles animaux. Elle, suffocante et faiblissante, se débattait à peine dans la gueule monstrueuse, alors que les marins embrochés se tordaient comme des vers dans des nuages de sang. Une douce panique l’envahissait : son amant était paru, Kennthaur, le prince de Sicambria, le dernier de sa race divine.

Elle le reconnut, même la première fois ; y avait-il seulement eu une première fois ?

Un homme sombre, plus grand que les hommes, mais trapu de silhouette, s’avança sur le fond de la mer où il marchait sans peine. Le poids insoutenable des flots ne gênait aucunement sa force énorme, et à peine eut-il saisi la main de Hildegonde qu’elle put respirer de nouveau. De son autre main, il caressa la joue rugueuse de son énorme mère, qui détendit sa babine pâle, libéra sa proie. Elle voulut s’écarter mais une main rude la retint. C’était celle de Sigeric, le robuste taiseux à la crinière rousse. Les deux jambes traversées par deux crocs aussi longs qu’elles, il avait saisi la cheville de Hildegonde et, soit qu’il voulût encore la protéger dans ses derniers instants, soit qu’il espérât, s’il ne la lâchait pas, être sauvé comme elle, il s’y agrippait désespérément ; alors Kennthaur attrapa le bras de Sigeric dans sa main squameuse et le brisa.

Ses yeux immenses contemplaient parfaitement la jeune guerrière, dont le propre regard peinait à traverser la noirceur des eaux. Au-dessus de son front haut montaient cinq cornes luminescentes, semblables au leurre incandescent de sa mère. Dans leur clarté diffuse, son visage exprimait une noble beauté, son corps une force inextinguible. Sa bouche, frangée de barbillons, tremblait des paroles, et elle ne comprenait pas comment elle les comprenait.

« Nous sommes une race mourante, dit-il. Mais par notre amour nous survivrons. »
Leur mains étaient plus que serrées ; des veinules sombres, surgies du poignet de son amant, les enchevêtraient. Il la guida, tendrement, vers les ruines de Sicambria, où les richesses d’un monde révolu dorment sous les eaux noires. Un siècle durant ils s’aimèrent sous les arches énormes, au pied des tours hâves, marquetées de runes qu’ensevelissaient les goëmons.

« Combien de temps avons-nous passé ici ? » demanda-t-elle.
« Le temps ne s’écoule pas comme ailleurs à Sicambria, répondit-il. Notre race mourante est plus jeune et plus vieille que le monde. »

Elle s’en souvint en un autre instant, peut-être antérieure, quand il la baisa, ses lèvres barbillonnées pressées avidement sur les siennes, sans qu’elle se rappelât comme il avait commencé. Par d’étranges arches, marchant dans Sicambria, elle vit ensuite et précédemment multipliée son étreinte avec ce monstre divin. Elle vit Sicambria, aux temps de sa splendeur, une cité brillant à l’ombre des glaciers, parmi les herbes jaunes que pâturaient d’immenses bêtes, peuplée d’hommes plus grands que les hommes. Elle vit le changement et le déclin des Dardaniens en exil, monstres hagards et mélancoliques dans les ruines englouties de leur cité. Elle vit Priam brûler dans sa cité neuve, devant son peuple sombre, et la mère divine de Kennthaur manger, manger. Elle vit ses hommes, les galériens, Sigeric, Caribert, Pharamond, et tous les autres, morts et livides, suspendus dans les goëmons où des poissons aveugles picoraient leurs larges plaies.
« Notre race n’aime rien tant que le sang, » lui dit Kennthaur, le prince Sicambre. Et toujours elle l’aimait.

Enfin elle défaillit, et se réveilla grelottante et rêveuse sur le sable fétide d’une grève que hérissaient les joncs. Des pêcheurs l’avaient découverte et reconnue avec frayeur. Quand ils l’emportèrent elle s’endormit de nouveau.

Khlodio était revenu de guerre, son armée victorieuse. Il vaquait au bord de son lit, triste et inutile. En deux jours elle fut remise et, le troisième soir, exigea de son époux retrouvé qu’il l’honorât, ce qu’il fit à grand peine. Elle s’endormit en rêvant d’un dieu bestial dans son ventre.


Le lendemain Merwig guerroyait toujours dans le Sud brûlant, pour des Césars qui l’adjuraient de boire le sang de leur dieu mort. Elle remplaça Caribert par Pharamond, un adolescent fervent devenu, après le départ de ses frères aînés pour le combat, un guerrier plein d’ambition. Ils recommencèrent de chercher la cité perdue de Sicambria, où les richesses d’un monde révolu dorment sous les eaux noires.

Et la race des Sicambres survivait, aussi éternelle que l’amour de Kennthaur et Hildegonde.

FIN


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