LES PORTES MEURTRIES

"De la Gloire pourtant leur entrouvrant la porte,
Je veux les égaler à ces affreux dragons
Qu'un amour de poète en son sillage emporte
Comme un char enflammé traîne de vieux wagons."
Reboux & Müller, Ut eructant quirites

"Sans partager l'attirance morbide pour l'occulte de ces lieutenants, Hitler était sans l'ombre d'un doute d'un naturel profondément superstitieux, comme en témoignent plusieurs incidents survenus à la Chancellerie. Les carnets de Goebbels évoquent cette après-midi d'août 43 où, le grand miroir mural d'un salon s'étant inexplicablement brisé, le Führer fut pris d'un intense mélancolie, plus affecté par cet événement que par les progrès alarmants de la contre-offensive Rumyantsev."
Ian Kershaw, Nemesis

1.Les portes qu'on pousse


C'était la fin de l'hiver et un vent brusque sifflait à travers le boulevard déserté, forçant l'inspecteur Seigneur à courber le dos et à enfoncer frileusement ses mains nues dans les poches de son long frack sombre. Conformément à son habitude il hâta le pas vers la rue du Grand-Duc, un passage étroit, abrité, qu'épargnaient les bourrasques.

" Foutu Haussman, maugréa-t-il, foutu Haussman." D'immenses artères venteuses, gangrène géométrique, hideurs rectilignes d'un passé inhumain. La plupart d'entre elles avaient déjà été couvertes, ou transformées, ou l'un et l'autre. Mais celle-là resterait inchangée au moins jusqu'à la prochaine révolution...

Tendant le visage comme chaque jour, malgré la morsure de l'air gelé, il aperçut enfin la porte du commissariat sous le drapeau familier, bleu, blanc, rouge, agréablement détaché sur le gris blafard des murs. Il accéléra encore le pas à la pensée du havre chaud et s'engouffra par la porte vitrée. Une douce tiédeur le submergea alors qu'il déboutonnait le lourd manteau de feutre.

" Thierry, appela un homme sec qui portait une petite moustache rousse, ne te découvre pas, on a une affaire.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Un meurtre, quai des Généraux."

Thierry Seigneur apaisa son mouvement d'humeur, s'engonçant à nouveau, non sans une pointe de regret, sous la chaude étoffe qu'une fine toile de givre frisait encore. Au moins ce n'était pas un cas de comportement asocial ou une de ces improbables histoires de corruption que les entreprises d'Etat avaient pour manie d'imaginer à l'approche du printemps. Un meurtre serait probablement une affaire grave, urgente, importante ; il ignorait encore à quel point.

De surcroît leur police-wagen était chauffé aussi, ce n'était pas comme s'ils avaient dû faire le chemin à pied à travers les rues de Paris.
" Il fait froid comme avant-guerre, pensa Thierry à voix haute.
- Mais la fernseh annonce un redoux et ils se trompent rarement ; dompter l'erreur plutôt que la combattre, tu sais bien."

Comme beaucoup d'hommes de son âge, le commissaire Rolland citait les principes de la Nouvelle Pensée avec une certitude fervente qui, aux yeux de son subordonné, le rendait par moments un peu ridicule. Non pas, évidemment, que Thierry contestât ses bienfaits. Mais précisément la Nouvelle Pensée, pleinement comprise, condamnait comme superficiel et naïf un attachement trop catégorique à ses préceptes ; rien ne lui aurait été plus contraire qu'une orthodoxie formelle ; et elle encourageait, à l'inverse, la permanente remise en question de ses concepts dès lors que son esprit demeurait respecté.
" Tu sais que Chapelier devrait pouvoir prendre sa pleine retraite au 12 mai, remarqua Rolland.
- Déjà !"
C'était bien sûr impossible à quantifier depuis la fin de l'Histoire mais Chapelier semblait encore jeune.
" Cancer.
- Oh.
- Il va falloir former un junge pour le remplacer. Je pensais à Goss, il est malin et commence à avoir de l'expérience.
- Oui... Goss ferait un bon inspecteur."

Le wagen s'arrêta silencieusement ; c'était là. L'aube limpide, pointant au-delà des toits sombres, entourait d'une lueur glacée les trois junges debouts autour du corps.
" Il va falloir nous dépêcher avant d'être gênés par les badauds."
Thierry acquiesça, et se pencha sur la victime pendant que les junges faisaient leur rapport au commissaire. C’était un homme aux mains tavelées, un peu corpulent ; il avait été retrouvé là vingt minutes plus tôt environ, déjà froid, étendu sur le dos, et le visage frappé à plusieurs reprises par un objet contondant, peut-être une barre en fer. Pas d'empreintes ; l'assassin avait porté des gants. Il n'avait aucun papier qui permît de l'identifier, pas de portefeuille.
" C'est peut-être un vol, hasarda un des junges.
- Ce n'est pas un vol, répondit Thierry sans se retourner vers eux. On lui a laissé sa montre en or. On lui a brisé la nuque d'un coup sec, sans doute par surprise, ajouta-t-il en tournant délicatement la tête sanglante de sa main gantée. Et son manteau n'a été mouillé par le trottoir que dans le dos, donc il était déjà mort quand il a été roué de coups. On lui a martelé le visage et pris ses papiers pour que nous ne puissions pas le reconnaître.
- Pourquoi ?" demanda Rolland

Thierry palpa méticuleusement le beau manteau noir.

" Ses clefs. Non seulement il n'a pas de portefeuille, mais il n'a pas de clefs. Celui qui l'a tué le connaissait, il savait qu'avec ces clefs il pouvait accéder à quelque chose d'important et il l'a défiguré pour nous empêcher de le rattraper avant. Il faut retrouver son adresse.
- Avec ses empreintes digitales...
- Ce sera trop long et peut-être infructueux ; cherchez où il a acheté ses vêtements, c'est visiblement un tailleur de luxe qui vend des habits sur mesure. Il n'y en a qu'une trentaine sur l'untercapitale, et ils ont tous une liste de leur clients habituels avec leurs adresses et leurs tailles. Commencez par ceux du quartier, recoupez avec ses chaussures. Et la montre en or !"

Il détacha la montre, l'examina attentivement.
" Toideau, 9 place du Krebskrieg", lut-il à voix haute sur son envers. " Et elle est presque neuve, avec un peu de chance un vendeur se..."

À cet instant il remarqua que les quatre autres ne lui prêtaient plus attention, leur regard fixé sur le poignet dénudé du mort, où deux lignes épaisses traçaient un angle droit. Le coeur battant, il déboutonna la manche de la chemise en soie et la releva d'un coup.

Sous son avant-bras droit la victime portait un tatouage en forme de croix gammée, les potences pointant vers la gauche.

" Bientôt Mars, annonça Rolland comme ils rentraient dans le wagen. Je vais devoir m'occuper des nouveaux junges sortis de l'École de Police, tu sais comme il sont ; si quelqu'un n'est pas sur leur dos en permanence... Enfin, je vais être occupé. Alors je pense te laisser t'occuper de cette affaire seul. Cela te convient ?"

Thierry sentit aussitôt son pouls s'accélérer. D'habitude une affaire de meurtre était beaucoup trop importante pour que le commissaire ne s'en occupât pas personnellement, quelles que fussent les circonstances. Qui plus est Rolland, comme Chapelier, devait prendre sa retraite dans quelques années tout au plus. La proposition ne pouvait signifier qu'une seule chose.
" Entendu."

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'au commissariat de la rue du Grand-Duc. Au-dessus des toits, comme un passage défendu, s'ouvrait un ciel d'acier menaçant.


2.Les portes qui s'ouvrent


Plus d'une heure durant Thierry resta dans son bureau, prostré, réfléchissant ; le problème lui semblait impossible, insensé, presque monstrueux. Comment des fascistes pouvaient-ils être à l'oeuvre à Paris ? Tous étaient réputés avoir disparu dans lors des semaines de la Dernière Guerre, les chefs abattus, les autres réhabilités dans les Zukunftlägern du Grand-Duc. Il semblait possible, évidemment, que certains d'entre eux aient pu par chance survivre aux dévastations massives du krebskrieg, et même échapper aux premières rafles. D'autres y étaient bien parvenus, qui avaient été pris par la suite. Mais comment auraient-ils subsisté, où se seraient-ils cachés pendant les dix ans de purges qui avaient suivi, entre la fin de la Dernière Guerre et celle de l'Histoire ? De l'Atlantique à l'Oural, le Luxembourg maintenait dans chacune de ses villes une efficace surveillance policière, coordonnée par le commissariat central de chaque untercapitale. Et les campagnes, dépeuplées, défrichées, étaient encore plus faciles à surveiller pour les dhrones d'inspection du Grand-Duché. Alors, où ? Dans l'enfer irradié des Amériques, vitrifiées d'un pôle à l'autre par les bombes Kern ? Ou dans l'inhabitable profondeur de la jungle africaine, en plein territoire éthiopien ? À moins que les rumeurs concernant le Kuomintang ne fussent vraies, que Chiang Kai-shiek triomphant n'eût pendant les dernières années de l'Histoire discrètement sauvé à des fins impénétrables certains hauts dignitaires nazis, comme il avait ouvertement accueilli dans son cabinet son ancien compagnon d'armes Falkenhausen. Mais Falkenhausen était réhabilité de façon certaine, et, surtout à l'époque, s'aliéner le Grand-Duché était un risque que la Chine ne pouvait pas se permettre de courir. Alors ?

Aucune de ces théories ne lui semblait vraiment convaincante. Se levant enfin il marcha jusqu'à la fenêtre, inspecta le ciel maussade, d'un blanc triste ; une angoisse calme le poignait. Son flair de vieil inspecteur lui murmurait que l'importance réelle de cette affaire allait encore au-delà de celle, pourtant considérable, que les apparences lui prêtaient. Il devait déjà un certain prestige à quelques enquêtes d'envergure, certes révolues, qu'il avait jadis menées à bien. S'il réussissait celle-ci, il le savait, l'instant serait venu d'en récolter les fruits ; et même sans tenir compte de ses propres intérêts la piste qu'on tentait de lui dissimuler était évidemment cruciale. Au service du Grand-Duché il ne se sentait pas le droit de la perdre. Pourvu, songeait-il, pourvu que les junges retrouvent le tailleur, et vite. Toideau avait vendu des montres semblables à plus d'une cinquantaine de clients le mois précédent. Les retrouver tous pourrait prendre plusieurs jours.

Il en était là de ses réflexions lorsque la porte de son bureau s’ouvrit, livrant passage à plusieurs inconnus qu’il reconnut d’abord mal, de sorte que, mécontent de cette irruption, il leva vers eux un regard irrité ; mais lorsqu'il distingua la noirceur de leur peau son sang ne fit qu'un tour, et il se jeta à genoux en baissant les yeux.

Dans sa surprise il ne trouva pas d'abord les mots qu'il cherchait pour exprimer sa soumission face aux sept Nègres qui le considéraient avec amusement, tandis qu'il béait comme pour livrer passage aux paroles qui lui faisaient défaut. Devant eux, surtout au vu des circonstances, il se sentait ridicule, stupide, trop frappé de stupeur et de panique pour articuler quoi que ce fût. Certes il avait déjà aperçu de loin, lors d'importantes cérémonies, les délégations chamarrées du Négus, nobles en palanquins au pied desquels venaient se coucher des lions énormes, fiers ambassadeurs qu'escortaient des guerriers robustes et farouches, revêtus de chlamydes étincelantes. Certes, dans l'exercice de ses fonctions, il avait déjà fréquenté des Luxembourgeois, dont l'unterministre responsable de la police française, parent au sixième degré du Grand-Duc en personne. Mais les Abyssins étaient des vainqueurs d'une toute autre sorte, qu'aucun européen ne devait plus sous-estimer, plus après la tournure qu'avait prise la Guerre. Il lui revint, mal à propos, dans l'extrémité de son abasourdissement la teneur de ses leçons d'enfance concernant la victoire des troupes éthiopiennes sur les fascistes de Mussolini. Si grand était alors le mépris, combien incompréhensible désormais, qu'éprouvaient pour la grande race Nègre les européens de ce temps que, malgré toutes les évidences, aucun d'eux ne comprit que ce triomphe marquait le début d'une nouvelle ère. Qu'importait, d'ailleurs, à la majeure partie d'entre eux qu'un tyranneau fasciste fût humilié dans une banale guerre coloniale, perdant Erythrée et Somalie ? Le Duce vaincu était sorti de la Société des Nations sous les moqueries de ses ennemis français et anglais, écumant de rage, promettant à ses adversaires que leur tour viendrait. Dans sa folie désespérée, sans doute involontairement, il avait vu juste : alors que l'Allemagne nazie, deux ans plus tard, déclenchait la guerre en Europe, alors que les Panzerdivisionen de la Wehrmacht, inconscientes du danger, franchissaient les gués de la Sûre, leurs colonies, l'une après l'autre, tombaient aux mains du Négus.

" Hé bien, inspecteur Seigneur, relevez-vous, commanda d'une voix profonde un Abyssin de haute taille, au front lisse, aux traits aquilins et réguliers. Je suis le ras Ménélik, légat du Roi des Rois. N'avez-vous donc rien à nous dire ?
- Veuillez m'excuser, Noble Nègre. J'étais surpris de vous voir si loin de vos terres africaines.
- Ce n'est pourtant pas étonnant, intervint un officier superbe, aux épaules enveloppées d'un manteau rouge. Si notre capitale est demeurée à Addis-Addeba, nous servons, pour beaucoup, comme attachés diplomatiques ou militaires dans les grandes villes d'Europe et d'Asie.
- Pardonnez-moi, Nobles Nègres, mais alors qui vit en Afrique ?
- Il pense que tous les Nègres sont des Abyssins !" s'exclama l'un d'entre eux, et un rire franc, élégant, découvrit leurs dents blanches.

Penchant sa tête rasée au profil solennel, le ras expliqua avec bienveillance :
" Il existe de nombreux autres peuples africains. Mais les Abyssins sont les seuls à voyager hors du Continent, car ils exercent les fonctions de gouvernants et de militaires, auxquelles l'Histoire a montré qu'ils étaient de tous les plus aptes. De chacun selon ses capacités, comme vous dîtes en Europe.
- Et les autres, où habitent-ils ? interrogea Thierry avec un dodelinement approbateur, emporté malgré lui par la curiosité.
- Ils vivent rassemblés dans des camps, sous la protection de nos soldats ; cela permet de mieux organiser notre production tout en préservant les ressources naturelles de l'Afrique que votre peuple a pillées pendant des siècles, continua-t-il d'un ton neutre. Ils n'ont qu'à fournir un faible travail et, isolés autant que faire se peut des influences néfastes de l'Europe, bénéficient d’excellentes conditions de vie. Nous sommes bien organisés.
- Bien sûr ; ce doit être tout à fait agréable de vivre dans ces camps.
- Si vous êtes vraiment aussi intelligent qu'on le prétend, peut-être votre gouvernement nous demandera-t-il un jour de vous y accueillir," s'exclama un Abyssin en toge jaune, qui ressemblait beaucoup à l'officier.

Les Nègres s'esclaffèrent de nouveau, mais cette fois aucun d'eux ne parut vouloir lui expliquer la plaisanterie.
" Ce serait sans nul doute un plaisir pour moi, répondit Thierry en faisant redoubler leur hilarité.
- Je suis certain, corrigea le ras avec une moue réprobatrice, que monsieur Seigneur est exactement aussi intelligent que ses fonctions le demandent, ni plus, ni moins."

La face grossière de Thierry n'était pas suffisamment sombre pour dissimuler ses sentiments avec le flegme de ses interlocuteurs, et il rougit sous l'effet du compliment. Comme le ras était intelligent, songea-t-il, et inexplicablement bienveillant.
" J'ai entendu que vous étiez l'un des meilleurs inspecteurs de France, et je souhaiterais m'entretenir avec vous. Mais pas ici. Voulez-vous venir, ce soir, à la fête que nous donnons au Palais Noir ?
- Mais... Bien sûr." répondit Thierry. Comment aurait-il pu refuser ?
" C'est entendu, donc, au Palais Noir, à neuf heures."

Et les Nègres, avec une majesté immense, s'en furent dans une virevolte de pourpre, pétrifiant un junge qui s'apprêtait à frapper à la porte de l'inspecteur.
" Oui, Goss ? demanda celui-ci, se remettant le premier de son effarement.
- Un tailleur. Nous avons trouvé un tailleur qui a reconnu l'homme à ses mensurations, et s'est souvenu de lui avoir vendu son costume. Il dit que c'est un habitué, monsieur Claude Wittensbach, un alsacien d'origine qui habitait déjà à Paris depuis plus d'une révolution, au 11 rue de la Joie.
- Allons-y", décida Thierry en enfilant précipitamment son manteau.

Dès qu'il poussa la porte il sut qu'ils ne trouveraient rien. L'appartement était grand, propre, et déjà fouillé méthodiquement par un autre, qui savait exactement que chercher. Pensivement, Thierry fit l'inventaire de ce qui manquait. Plusieurs pages d'un répertoire téléphonique avaient été arrachées, et des papiers visiblement retirés d'une pile sur son bureau, ainsi que quelques photographies d'un album déjà vieux, où la victime apparaissait adolescente. La table de chevet avait un double fond, vide. Une odeur de métal et de graisse, celle d'une arme à feu bien entretenue, s'y estompait lentement. Enfin au mur il distingua avec l'acuité conférée par l'habitude la marque d'un cadre enlevé.
" Nous ne découvrirons rien d'autre, annonça-t-il enfin. Fais quand même relever les empreintes..."
En descendant l'escalier il ne parvenait à songer qu'au rendez-vous fixé par les Nègres.

Quand un Français aux cheveux clairs lui ouvrit l'entrée de service du Palais, Thierry fut d'abord stupéfait, puis il comprit qu'évidemment les Nègres avaient à leur service des domestiques européens ; ce n'était plus le temps des colonies. L'homme, sans un mot, le guida à travers d'étroits escaliers vers une antichambre dépouillée, où il lui fit signe d'attendre. Thierry resta debout, seul ; une estampe, suspendue au mur, représentait les parcours des dix krebskorps, rayonnant sur l'Europe depuis leur base secrète de l'Ardenne, comme les propagations d'un carcinome preux. Le souffle coupé, Thierry tenta d'imaginer les immenses écrevisses de combat parcourant les nations de leur ravage invincible, éventrant les blindés avec leurs pinces d'un alliage à toute épreuve, répandant sur le champ de bataille des rayons lasers surgis de leurs antennes, qui faisaient exploser les soldats ennemis dans des gerbes d'entrailles.

L'homme revint, l'introduisit avec quelque parole dans l'enceinte sombre de la fête et disparut par une porte dérobée. Les appartements du ras étaient vastes et mal éclairés par des chandeliers d’ébène. Sous la pointe de ses pieds roulaient des perles entre des fleurs capiteuses ; Des volières, recouvertes d'ombres, laissaient s'échapper des cis stridents. Des antilopes captives au corps souple, à demi cachées dans des bosquets intérieurs, grelottaient de peur dans l'incompréhensible exil, le tumulte des voix et l'odeur des fauves enchaînées. Sur les boiseries des murs, entre des armes, des cages, des trophées cruels et de lourdes tentures, se suspendaient des nus de femmes blanches, empourprées et lascivement pudiques, aux yeux pleins d'une frayeur étrange. Des parfums lourds montaient d'encensoirs en or. Des plateaux précieux disparaissaient sous les fruits surs des tropiques, et des singes vagabonds criaient dans l'ombre. Parfois l'un d'eux, étendant une main griffue, saisissait sur un couvert qu'il faisait tomber avec fracas une friandise oubliée, et la déchirait de ses crocs nus en regardant Thierry avec une haine méfiante. Parmi eux, sans leur jeter un regard, passaient des serviteurs muets et fuyants, les bras chargés de plats et de bouteilles. Des corridors mystérieux disparaissaient dans chaque direction, menant à d'autres salles identiques, à des boudoirs remplis de senteurs inconnues, à des serres étouffantes, à des portes verrouillées, à d'autres corridors obscurs. De nombreux Nègres, allongés ou assis sur des divans anciens, discutaient par petits groupes de chasses sanglantes ou de femmes soumises en buvant des alcools féroces et en déplaçant, sur des guéridons précieux, les pièces en bois d'un jeu de réflexion.

Une inquiétude inexplicable, mais violente, l'habitait à la traversée de cette fantasmagorie noire ; les lieux lui semblaient hantés d'une folie inhumaine, qu'il croyait surprendre dans les regards indifférents des Nègres. Il régnait sur eux un mélange subtil de vacarme lointain et de silence menaçant, pareil à celui des jungles, qui faisait perler au dos de ses mains des sueurs tièdes.

Pourtant, lorsqu'il l'aperçut enfin, le ras Ménélik l'accueillit avec une désinvolture amicale.
" Monsieur Seigneur ! Asseyez-vous, je vous prie."

Thierry prit place sur un fauteuil assez bas, très mou.
" C'est un plaisir pour moi de vous rencontrer, inspecteur. J'ai entendu parler de vous en termes très favorables, très favorables... Vous avez, m’a-t-on dit, déjà élucidé des affaires nombreuses et remarquables.
- Oui..." répondit l'inspecteur, un peu décontenancé ; il était très incorrect, dans le Grand-Duché, de mentionner des affaires désormais révolues, à plus forte raison au sein de la police. Ce n'était cependant certes pas à lui de juger les propos du ras.
" J'applique de mon mieux les principes de la Nouvelle Pensée, celle qui a mis fin la guerre en Europe. Je recherche la vérité en y renonçant et en tenant d'ouvrir mon esprit au maximum précisément dans la mesure où cela ne remet pas en cause cette ouverture.
- Je n'en doute pas. On vous doit, paraît-il, d'avoir démantelé presque à vous seul une cabale néo-chrétienne."

A ce mot l'homme à la toge jaune, assis dans une grande bergère, se releva et ouvrit des yeux vitreux en récitant nonchalamment :
" Qui pleure, et ne veut pas, et rougit tour à tour
Et qui de son dieu mort pressant l'image vaine
Demande à deux genoux les fauves de l'arène."

Pensif, Thierry ne reconnut pas les vers en question ; le ras eut un sourire indulgent pour les divagations de l’autre Nègre, et, celui-ci étant retombé dans une torpeur brumeuse, poursuivit à mi-voix :
" Vous pourriez bientôt avoir affaire à plus rude parti encore...
- Pardon ?
- Le Négus respecte l'indépendance du Grand-Duché, et n'interviendra pas dans vos affaires ; mais il m'a chargé personnellement, ce que vos supérieurs n'ignorent pas, de remettre à quelqu'un susceptible de régler ce problème des informations importantes concernant l'un de nos ennemis communs ; je parle d'un nouveau parti nazi, ressurgi de ses cendres infâmes."

Thierry resta interdit.
" Vous ne me croyez pas ? Je ne vous en tiens pas rigueur, j'en ai douté moi-même... Jusqu'à en avoir sous les yeux les preuves irréfutables. Voici six mois désormais j'étais gouverneur du Rif, C'est une région d'une grande beauté mais que vous Français avez trop longtemps dominée ; elle est hostile, rude, presque ingouvernable.
- J'en suis confus...
- Nous avons donc récemment décidé de porter plus d'attention aux activités des groupes de l'Atlas, pour sévir justement mais avec fermeté. Et parmi nos prises, un homme qui portait sur le poignet une croix gammée inversée."

Le Nègre parcourut du regard le visage blême de l'inspecteur, cherchant une réaction à ses propos.
" C'est peu dire qu'il ne s'est pas montré très coopératif ; son fanatisme était de ceux que rien n'ébranle, et il avait réussi à détruire tous les documents en sa possession avant d'être appréhendé. Mais nous avons réussi à lui soutirer une adresse : 19, rue courte. C'est celle d'une sorte de troquet - un Bräukeller pour tout dire, où ses contacts français semblaient se réunir.
- Je... Je vous remercie pour ce ce renseignement. Mais vous dîtes que c'était il y a six mois, aussi, s'il a pu faire parvenir un message à ces complices nous trouverons les lieux déserts.
- Impossible, répondit le Nègre, nous l'avons fait transférer au camp de Conakry, où il a succombé à une crise de paludisme deux semaines plus tard.
- Je vois, c'est un heureux hasard !
- Je ne vous le fais pas dire ; vous souvenez-vous de l'adresse ?
- Oui, 19...
- C'est bien. N'en parlez à personne si ce n'est pas nécessaire, mais que cela ne vous empêche pas de vous amuser ce soir : restez aussi longtemps que vous le souhaitez, appréciez la fête."

Ainsi congédié Thierry rôda maladroitement à travers cet enfer dédaléen, violemment joyeux. Abasourdi de fatigue, incrédule, il voyait comme dans un rêve les Nègres assoupis se confondre, ressentait des accès de faiblesse, croyait entendre, atténués, des hurlements distant, se prenait de fantaisies sordides à la vue des armes anciennes. Le vin qu'il put boire était coupé d'épices suffocantes. Par un hasard effrayant il retrouva l'antichambre. Le même serviteur le conduisit jusqu'à la rue, où il s'éloigna en tremblant de froid, d'ivresse et de mystère.


3.Les portes qui battent


Quelques temps plus tard Léon Vardol tournait avec une grande attention les pages d'un imposant dossier, s'arrêtant parfois pour réfléchir à ce qu'il venait de lire ou observer pensivement Thierry en caressant son front chauve. Quand il eut fini il le referma d'un geste sec et s'en empara.

" Je suis... impressioné.
- Mais pourquoi ? demanda avec méfiance un homme qui s'était présenté comme Abel Strade, en gonflant nerveusement ses bras solides.
- Je veux être des vôtres parce que... Parce que je hais le Grand-Duché, mentit l'inspecteur, pour la première fois de la conversation.
- Alors même au sein de la police... s'exclama Vardol avec ravissement.
- Est-ce qu'il va recevoir notre tatouage ? demanda un quinquagénaire maigre, en qui Thierry reconnut Voligeois, le troisième chef de leur groupe.
- Bien sûr que non, répondit Vardol. ce serait l'empêcher de poursuivre son travail au commissariat, où il peut nous être très utile. Depuis des années nous attendions cette occasion d'infiltrer, même au plus bas échelon, l'unterministère français de la police. Alors, un agent double...
- Ou triple, coupa sèchement Strade.
- Je suis moi-même assez peu confiant, poursuivit Voligeois. Mais face à un tel dossier... S'il était contre nous il aurait déjà pu nous faire tomber, sans doute. Je crois que c'est un risque qu'il faut courir."

Vardol réfléchissait à voix haute.
" Ce n'est pas tout de supprimer notre piste. Est-ce que vous pouvez aiguiller l'enquête dans une autre direction ; une affaire de moeurs, par exemple ?"

Voligeois parut choqué :
" C'était l'un des nôtres !
- Oui, déclara Thierry après un instant de silence, oui, c'est possible ; je peux trouver d'autres suspects si c'est nécessaire, ou m'efforcer de faire classer l'affaire sans suite. Ou bien, ce qui sera sans doute plus discret, ralentir les recherches jusqu'à ce que le crime soit révolu."

Voligeois hocha favorablement la tête.
" Je suis pour.
- Je suis pour, dit Vardol
- Je suis contre, s'entêta Strade.
- Vous êtes donc désormais des nôtres, annonça Vardol. Levez la main et prêtez serment."

Dans le troquet vide, un disque de Joseph Kennedy couvrant ses paroles traîtresses, Thierry jura fidélité au Reich souterrain et à l'idéal nazi, à la race supérieure et à la personne du Führer. Il apprit les dates, les lieux des prochaines réunions, reçut un carnet manuscrit contenant des mots de passe et des signes secrets, qu'il devait apprendre par coeur et rendre dès le lendemain à un autre conspirateur dans un autre endroit.

Son plan avait fonctionné, évidemment. Après avoir fait surveiller la brasserie du Tertre des Guerriers par différents junges pendant plusieurs semaines, il avait fini par réunir assez de noms et d'éléments pour que toute perquisition à l'improviste permît d'incriminer l'ensemble du réseau au moins parisien. Il présentait, dans son rapport introductif, l'existence de leur cellule fasciste comme une découverte incidente de l'enquête sur la mort de Claude Wittensbach, et ne mentionnait pas la visite à l'appartement de ce dernier. Le dossier était clair, bien ordonné, comprenait des photographies et des enregistrements ; les cachets du commissariat indiquaient qu'il s'agissait bien de l'original. Et Thierry venait de le remettre à ses principaux suspects.

Nulle autre ruse n'aurait pu aussi bien fonctionner. Il aurait, sous tout autre couverture, risqué d'être percé à jour par un complot dont il cernait encore mal l'ampleur véritable. Mais le dossier était vrai, vraie aussi l'identité sous laquelle il s'était présenté, sublime ruse sans mensonge puisée aux féconds paradoxes de la Nouvelle Pensée ; le masque impénétrable de la vérité dissimulait davantage son authentique dessein qu'aucun artifice n'aurait pu le faire.

" Mais donc il y a une réunion aujourd'hui, est-ce que je peux y assister ?"

Strade lui jeta un regard noir mais Vardol acquiesça de la tête et le guida derrière le comptoir, tandis qu'à la terrasse de la brasserie Voligeois guettait avec nonchalance. Faisant jouer ses épaules de lutteur Strade repoussa d'une coudée un rayonnage en chêne, révélant dans l'épaisseur du mur un passage dérobé, un seuil d'ombre au-delà duquel ne s'apercevait aucune lumière.
" Cette réunion est extraordinaire, murmura le brasseur ; tout la section sera présente ce soir, et des représentants de Meaux, de Tours, de Rouen. Vous allez comprendre pourquoi."

La porte se referma derrière eux et le fasciste braqua vers les ténèbres le faisceau d'une torche.
" N'ayez pas peur."

À leurs pieds s’ouvrait un escalier à vis, qui descendait de vingt mètres environ vers une sorte de cave immense, peut-être une ancienne champignonnière, où quelques hommes assis sur des bancs semblaient attendre devant une estrade improvisée, éclairée par une rampe de projecteurs.
" Je dois remonter maintenant. Prenez place."

Des luminaires blafards jetaient sur le reste des lieux une pauvre lumière, trouée de pénombres. Les parois de la salle étaient irrégulières ; avec le plus grand silence Thierry se plaqua contre la roche, dans un renforcement obscur, son manteau noir enroulé autour de ses épaules tremblantes. De là il vit, peu à peu, l'assistance s'agrandir, les fascistes arrivant l'un après l'autre ou par petits groupes, si nombreux que la salle fut bientôt presque pleine. Les derniers arrivés s'asseyaient sur le sol ou restaient debout. Bientôt il compta plus de deux cents personnes. C'étaient, pour la plupart, des visages inoffensifs, des enfants intimidés, des hommes maigres, quelques femmes. Ils se montraient avec une ferveur émue leurs chemises brunes, leurs brassards, leurs ceinturons gravés de devises militaires. Seuls quelques pistolets s'apercevaient ça et là.

Cette foule clandestine était parcourue par un murmure permanent dont il ne saisissait que des bribes :
" Le voir...
- L'entendre...
- Quelle force...
- Oh, s'il pouvait...
- Après tant d'années !"

Soudain, tout près de lui, une phrase fut prononcée à voix basse, lourde pourtant d'une colère mal contenue.
" Non, cela je ne peux y consentir."

Thierry se retourna très lentement, et vit que celui qui avait parlé était Maurice Voligeois, qui avait tiré Vardol à l'écart. Ni l'un ni l'autre ne l'avait remarqué tant leur conversation les absorbaient.
" C'est le moment où jamais. Songe...
- Mais c'est faux !
- Hé bien ! La prétendue vérité du Grand-Duché te plaît-elle davantage ?
- Peu m'importe ! On ne combat pas le mensonge par le mensonge.
- Ce sont nos adversaires qui ont fondé sur des mensonges le monde qu'ils dominent. Nous ne faisons que retourner leur arme contre eux.
- Prends garde, Léon ! Tu leur deviens très semblable. Et je ne te laisserai pas faire."

Sur cet avertissement il tourna les talons. Thierry vit avec terreur Vardol se retourner dans sa direction, mais aussitôt un mouvement sur l'estrade attira l'attention de tous. Dans la lumière brutale des projecteurs, un homme s'avançait ; au premier regard l'inspecteur vit qu'il était vieux, mais son corps gigantesque, un peu voûté, conservait une force qui dans sa jeunesse avait dû être redoutable. Un visage en lame de couteau, fatigué, glabre, marqué d'une petite cicatrice sur le menton se révéla soudain à la clarté d'un flambeau. Un regard bleu hussard parcourut l'assistance avec une fière dureté qu’habitait un espoir sévère. L'homme blond qui se dressait devant eux tenait du roi et du prophète, mais chargé d'années, épuisé, assombri. C'était un loup malade, un guerrier aux forces déclinantes apprêté pour un dernier combat.

" C'est lui, dit une voix pâle, c'est le Führer."

Un murmure énorme traversa la foule.
" Hitler ! Adolf Hitler !"

D'une voix affaiblie par l'âge, mais ferme et vibrante d'une résolution invaincue, il commença à présenter sa vision terrible et fausse de l'Histoire, exerçant sur son public et même sur Thierry une troublante fascination. Il raconta comment tout avait commencé dans un lieu semblable à celui-ci, les années de lutte, de faim, de fraternité clandestine. Il montra ses mains qu'avaient tordues les épreuves et les années, des mains crochues comme des griffes qu'il levait avec force et serrait, parfois, en des poings rageurs. Il parla des premières défaites, des faiblesses, des traîtrises, de la cellule sale et froide où il avait écrit son livre, le récit de la colère d'un peuple brûlé, détruit, effacé par les vainqueurs d'hier, dont il ne restait sans doute plus un seul exemplaire au monde.

" Mais cela n'a pas d'importance. Chaque ligne, chaque mot de ce livre est marqué dans mon coeur et dans le vôtre. In unsern Herzen lebt mein Kampf immer !"

L'âpre récit continua ; il évoqua les succès, l'Allemagne redressée, les armées du Reich volant sans combattre de victoire en victoire, la vengeance enfin à portée de main. Il rappela chaque espoir et chaque sacrifice, l'Europe prête pour une ère nouvelle, l'Empire qui devait durer mille ans, le rêve de Bonaparte ressuscité dans un ouragan de gloire.

Puis, une fois de plus, ç'avait été la défaite, inexorable et totale. L'argent soutiré aux races libres par le pouvoir des banques, dans une marche insignifiante de l'Allemagne, avait servi à bâtir une immense et implacable armée. De lourds engins de destruction s'étaient levés depuis l'Ardenne, vomis par des forges souterraines, des arsenaux d'enfer. Les peuples incrédules, préparés pour une autre guerre, avait vu fondre sur eux d'énormes écrevisses mécaniques, des titans au blindage impénétrable, aux armes terrifiantes. En vain la jeunesse allemande s'était-elle superbement sacrifiée pour tenter d'endiguer l'assaut monstrueux de ces instruments de mort, dont un seul pouvait, par la sanglante opération de ses rayons lasers, massacrer des régiments entiers. Il peignit avec des sanglots de rage la destruction des villes d'Europe, l'anéantissement de l'Amérique par l'action de bombes horribles, fruit d'une science infâme, déchaînant sur des populations civiles le ravage abominable de forces interdites. Il parla de la chute et de la fuite, de la clandestinité, à nouveau, d'un combat dans l'ombre, à nouveau, et du Reich allemand qui reviendrait, à nouveau.

Tout était à refaire ; il le referait, cent fois s'il le fallait.

" Courage, race suprême qu'aucune épreuve n'a pu vaincre. Notre heure reviendra, le pouvoir perdu par la trahison nous sera rendu par la force. Hier, vous étiez cent, aujourd'hui nous sommes des milliers, demain nous serons des millions. Le joug de nos vainqueurs ne pèsera pas toujours sur nous. Ensemble, nous ferons renaître le Reich de ses cendres. Le moment de frapper ne tardera plus. Sieg Heil !
- Sieg Heil !" reprirent les conspirateurs, poing tendu, et Thierry se sentit frissonner jusqu'aux moëlles.


4.Les portes brisées


Le meurtre avait été identique au précédent. Thierry inspecta sans sourciller la nuque brisée, le visage fracassé, le bras marqué du tatouage désormais familier. Silencieusement il hocha la tête.
" Le deuxième meurtre..."

Rolland soupira.
" En moins de deux mois. Est-ce que tu es sûr que ta piste est la bonne ?
- Oui... Oui, rentrons."

Rolland claqua les portes du police-wagen avec humeur. Sans vraiment ressentir de rancune envers Thierry, il était évidemment trop décontenancé par le fait que celui-ci ne lui rendît plus aucun compte pour ne pas s'en inquiéter.
" Chapelier va mieux, tu sais. Il a téléphoné de l'hôpital, où il reçoit un traitement expérimental qui semble donner de bons résultats.
- Vraiment ? demanda distraitement son subordonné.
- C'est fondé sur l'apoptose. Tu sais ce que c'est ?
- Non...
- C'est un phénomène naturel, une sorte de suicide cellulaire, qui fonctionne mal en cas de cancer. Lorsqu'une cellule comprend qu'elle représente un danger pour l'organisme tout entier, que pour une raison où pour une autre sa simple existence risque de détruire le tout dont elle est partie, par exemple parce qu'elle a été contaminée par quelque chose de nocif qui risque de se propager, elle se détruit elle-même pour éviter cela."

Thierry pesa l'information et répondit avec mélancolie :
" C'est intéressant. Et donc c'est en rapport avec le cancer ?
- Oui. Parce que les cellules cancéreuses ne s'autodétruisent pas, et donc elles pullulent jusqu'à former des tumeurs et envahir l'organisme tout entier. C'est ce qui limitait jusqu'à présent les succès de la chirurgie, parce que si une seule cellule échappe à l'ablation, elle peut se reproduire et tout recommence alors. Tandis qu'avec le nouveau traitement, l'apoptose est rétablie et une cellule malade, même au premier stade du cancer, se suicide aussitôt pour sauver l'organisme auquel elle appartient.
- Et donc la chirurgie devient possible ?
- Mieux encore : la chirurgie devient inutile.
- C'est intéressant." répéta Thierry.

Sitôt arrivé au commissariat il monta quatre à quatre l'escalier pour rejoindre son bureau. Edgar Draget, de l'unterministère, l'attendait.
" Alors ? commença celui-ci nerveusement
- Oui. C'est bien Voligeois.
- Ce qui tend à confirmer votre théorie.
- J'en suis sûr désormais. C'est Vardol et Strade qui éliminent l'un après l'autre ceux qui s'opposent à Adolf Hitler et aux changements dans leur parti. Je crois... Il me semble qu'autrefois les fascistes ont fait quelque chose de similaire."

Draget hocha la tête.
" Die Nacht der langen Messer. Avec ces éléments nous devrions pouvoir démonter le réseau. Mais il faut nous assurer qu'Hitler sera bien présent au Tertre des Guerriers le jour où nous interviendrons. Et surtout, il faut faire vite, avant que les deux meurtres ne soient révolus."

Cela allait de soit ; chaque 12 mai, les crimes, les contrats, les patrimoines étaient révolus, en souvenir de la première révolution qui avait marqué la fin de l'Histoire. C'était depuis lors qu'il n'y avait plus d'années numériques, uniquement une année unique, éternellement répétée, à l'issue de laquelle tout était réparé, oublié, révolu véritablement. Pour la toute première fois, guidée par la Nouvelle Pensée, une société entière s'affranchissait du temps.
" C'est difficile ; depuis le premier soir où il est apparu il est revenu deux fois, mais toujours à l'improviste.
- Je suis sûr que vous trouverez un moment favorable. Nous comptons sur vous.
- Colonel Draget, si vous me le permettez..."

Il hésita puis, vivement, osa la question qui le préoccupait.
" En quelle année sommes-nous ?
- Pardon ?
- Les chrétiens que j'ai fait arrêter il y a trois ou peut-être quatre ans prétendaient que nous étions en l'an mille neuf cent quatre-...
- Vous parlez d'années numériques ! s'exclama Draget avec une colère retenue. Et vous osez évoquer une affaire révolue...
- J'en suis, j'en suis désolé mais je ne remets pas en cause les principes de la Nouvelle Pensée. Simplement, je, je pense que cet Hitler n'est pas le vrai."

Le colonel de police s'apaisa et s'assombrit, fixant sur Thierry des yeux noirs comme le Passé.
" Qu'est-ce qui vous fait penser cela ?
- Je pense d'abord que cette conspiration n'est pas véritablement fasciste, du moins qu'il n'y a pas de lien direct entre eux et les fascistes historiques. Aucun fasciste à mon avis n'aurait pu survivre aux dix années de purges après la Dernière Guerre. Et si comme le prétendaient les chrétiens nous, nous...
- Je vous écoute.
- Si nous vivons vraiment aussi longtemps après la Dernière Guerre, ce que je crois car plus personne ne se souvient de l'avoir vécu lui-même y compris parmi des personnes âgées, alors Hitler n'a pas pu survivre jusqu'à nos jours et donc c'est un faux Hitler que j'ai vu ce soir-là dans la cave.
- C'est votre opinion ?
- Je pense que Vardol, Strade et Voligeois, et peut-être Wittensbach, ont fondé eux-même cette conspiration en essayant de recréer le parti nazi à l'aide d'informations retrouvées dans les documents de l'Éducation Grand-Ducale - Voligeois se présentait comme un instituteur révolu. Je pense que récemment Vardol et Strade ont décidé d'aller plus loin encore en produisant, pour les aider, un faux Hitler, et que c'est cette imposture que Voligeois et Wittensbach désapprouvaient, et qu'ils ont été tués pour cette raison."

Il se tut. Draget ne le quittait pas du regard. Enfin il plongea sa main dans la poche de son uniforme bleu et en retira un objet doré qu'il posa sur la table.
" Regardez cela. Que voyez-vous ?
- C'est un stylo-plume. Pour écrire...
- Ce n'est pas n'importe quel stylo-plume. C'est celui avec lequel Rudolf Hess, avant son exécution, a signé la capitulation inconditionnelle de l'Allemagne. Vous pouvez le toucher."

Thierry passa deux doigts sur l'instrument. Il était tiède et inerte.
" Cet objet n'a rien d'exceptionnel, poursuivit Draget sans s'interrompre. Il n'est pas vraiment en or ; à l'époque des milliers de stylos-plumes absolument identiques ont été produits. Aujourd'hui sa conception est dépassée, mais de nombreuses entreprises d'État continuent à fabriquer des instruments en tout point ressemblants, avec des techniques modernes.
- Je vois ce que vous voulez dire mais...
- Si je le perd, si je l'égare ou si je le jette dans la Seine, n'importe qui, par exemple un antiquaire malhonnête, pourra prendre n'importe quel stylo-plume identique et prétendre que c'est bien celui-là ; et la fraude sera indécelable. Mais, regardez..."

Il saisit brusquement le stylo-plume et serra très fort sa main puissante. L'objet gémit, craqua, éclata en plusieurs morceaux. De l'encre coula le long de son poignet, tomba goutte à goutte sur le bureau en y laissant des tâches noires.
" Si je le détruis, vous et moi sommes témoin que cet objet n'existe plus, et dès lors aucun objet identique, même s'ils sont des milliers, ne peux venir prendre sa place.
- Mais ce n'est pas tout à fait identique, parce que le stylo-plume par lequel on le remplacerait ne serait pas vraiment celui avec lequel Rudolf Hess a signé le document.
- Vraiment ? Prouvez-le moi. Quel différence voyiez-vous entre ce stylo-plume, avant que je le brise, et des milliers d'autres stylos-plumes identiques ?
- Ce n'est pas une différence qui se voit, c'est plus subtil...
- Plus subtil ? Pas de problème. Allons à l'unterministère de la recherche, je réquisitionnerai tous leurs instruments et vous me montrerez quels atomes, quelles particules élémentaires d'Histoire ils vont font apercevoir dans ces pauvres débris.
- Ce n'est pas... Ce n'est pas visible du tout.
- Vous êtes devenu chrétien, donc ? Vous croyez qu'il existe autre chose que la simple matière, qu'une qualité mystique et transcendante s'est déposée sur ce stylo-plume du fait qu'il a été tenu par saint Rudolf Hess ? Bel état d'esprit pour un policier.
- Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! Je ne comprends plus...
- Je crois au contraire que vous commencez vraiment à comprendre.
- Si tous les stylos-plumes identiques sont autant historiques que celui-ci alors il ne l'est pas davantage que les autres...
- Oui.
- Et donc il était faux dès le départ de prétendre que celui-ci en particulier était le vrai.
- Exactement. Imaginez que chaque officier de police centrale possède un stylo-plume exactement identique dans sa poche, que moi-même, dès mon retour à l'unterministère, j'en obtiendrai un autre en présentant un simple bon. Cela change-t-il quelque chose à ce que je viens physiquement de faire ? Cela change-t-il quelque chose à la matérialité de ma démonstration ?
- Non. Je ne pense pas.
- C'est bien. Prenez garde, inspecteur. En vous chargeant de cette mission vous avez fait preuve d'un grand courage, ce qui est excellent. Mais il n'est pas de courage sans danger ; et en l'occurrence le danger, bien que parfaitement matériel, n'est pas immédiatement visible. En vous mêlant aux fascistes, en assistant à leurs réunions, si vous n'êtes pas vigilant, certaines de leurs idées peuvent vous contaminer ; et ce n'est pas quelque chose de grave ou de spectaculaire, pas immédiatement. Vous n'allez pas vous mettre à éructer des propos nazis ou à chercher à détruire le Grand-Duché, non, ce serait ridicule. Mais petit à petit ces idées progresseront en vous, et, ce qui est beaucoup plus inquiétant, elles progresseront aussi à travers toute la police et toute la société, de proche en proche ; certaines idées sont comme une gangrène. Si chacun n'est pas vigilant, si une seule personne, surtout un policier, relâche son état de suspicion envers lui-même comme envers les autres alors ces idées se répandront. Et au plus petit signe, il sera déjà trop tard.
- Je comprends, répondit Thierry. Cela ne se produira pas.
- J'ose l'espérer, inspecteur. J'ose l'espérer."

" Bonjour, Herr Seigneur"
En entrant dans la brasserie Thierry ne reconnut d'abord pas celui qui l'apostrophait ainsi, assis devant un verre de schnapps à la même table que Vardol, qui se leva en les laissant seuls dans la salle. Puis il comprit : le Führer, pour ne pas risquer d'être reconnu, avait teint ses cheveux en brun. En quelques mots l'inspecteur lui expliqua la situation, dont il semblait déjà connaître beaucoup.
" Vous veillerez donc à étouffer cet événement comme le précédent.
- Je vais m'y efforcer, mein Führer.
- Bien, bien. Sehr gut. Combien de temps croyez-vous qu'il vous faudra pour vous assurer que l'affaire ne nous touchera pas ?
- Disons une semaine, peut-être.
- Bon. Je compte accorder à cette affaire la plus grande attention, et je voudrais que vous me fassiez personnellement un rapport sur l'état des choses mercredi prochain, après un discours que j'entends tenir ici. Surtout n'en parlez pas à qui que ce soit, même Vardol l'ignore encore."

Le coeur de Thierry battait à tout rompre.
" C'est entendu. Zu befehl."


5.Les portes fermées


" Les armes de nos troupes d'assaut seront réglées pour neutraliser les suspects, expliqua Draget. Mais la vôtre peut tuer. Servez-vous en avec discernement, pour vous défendre si besoin est, et surtout pour vous assurer qu'Hitler ne nous échappe pas."

Thierry acquiesça silencieusement. Évidemment la peine de mort était contraire à la Nouvelle Pensée, une des barbaries disparues du monde d'avant-guerre. Son seul nom suggérait des machines épouvantables, bardées de lames et de cordages cruels. Mais désormais le contexte était différent.

" Bonne chance", dit le colonel. Thierry glissa son pistolet dans la poche de son frack ; arrivé au Tertre des Guerriers il en laisserait dépasser la crosse. Inutile d'attirer les soupçons en le dissimulant.

Une dernière fois il sortit du commissariat de la rue du Grand-Duc, effectua sans hâte visible le trajet jusqu'à la brasserie. Une dernière fois, il salua discrètement Vardol, une dernière fois descendit jusqu'à la cave où devait se tenir la réunion. Il s'assit au premier rang, devant l'estrade. Une femme aux bottes noires, plutôt jolie dans une chemise blanche que soulevait un souffle fervent, jeta un regard de jalousie à la crosse polie de son pistolet. Peu à peu la salle se remplit. Thierry, anxieux, songea que la pêche serait bonne ; les conspirateurs étaient presque aussi nombreux que le premier soir. Sur la table étaient posées une table et trois chaises, où enfin vinrent s'asseoir Strade, Vardol et Hitler. Ce dernier se leva et, une fois de plus, prit la parole, mais Thierry ne parvenait plus à écouter. Les battements de son propre coeur rythmaient son attente inquiète. Puis un bruit violent retentit et la porte du local s'ouvrit sur une dizaine d'homme en armures noires, aux poings serrés sur des matraques et des pistolets. Avec soulagement il comprit que la brigade d'intervention était parvenue à s'emparer des guetteurs sans donner l'alerte.
" À terre ! À terre, tous !" cria une voix.

Thierry bondit sur l'estrade tandis qu'Hitler disparaissait derrière la tenture rouge.
" Seigneur ! Vite, ici, à couvert ! cria Vardol derrière la table renversée, le reconnaissant après avoir braqué sur lui un ancien pistolet. D'un bond, il le rejoignit.
" Couvre ce côté", lui intima le fasciste en se tournant vers Strade, qui, à l'autre bout de la table, faisait feu avec calme vers la salle d'où montaient les échos d'une lutte confuse et acharnée.

Thierry n'hésita qu'un instant et les abattit tout deux. En tombant à la renverse, Vardol ouvrit de grands yeux incrédules, mais l'inspecteur ne le regardait déjà plus et se ruait, à son tour, derrière les tentures. Dans la paroi de pierre se refermait lentement une grosse porte d'acier, à la surface de laquelle ne se distinguait aucune poignée. Rassemblant ses dernières forces il parvint à se glisser à temps par l'embrasure ; derrière lui la porte se referma comme celle d'un tombeau.

Un instant il tomba à genoux, reprenant son souffle. Puis, il se releva et et braqua vers l'obscurité le faisceau de sa torche ; un couloir semblable au premier qu'il avait traversé étendait sous la terre ses murs nus, glacés, gris. Au loin s'entendait le bruit d'une marche hâtive. Thierry s'élança à sa poursuite.

Il lui sembla avancer des heures durant à travers l'étroit corridor, qui en vérité ne faisait pas cinq cents mètres. Quand il en atteignit le bout, après plusieurs détours, il vit qu'il formait un coude d'où provenait une chaude lumière. L'arme braquée en avant il franchit l'angle et aperçut une sorte de salon drapé de noir et de rouge, où des meubles prérévolutionnaires supportaient un bric-à-brac de reliques fascistes, casquettes brillantes, galons splendides, cartes d'état-major que balafraient des flèches hardies. Des aigles d'acier, des bottes, des cravaches, des croix de fer, des services de tables aux impeccables croix gammées s'empilaient à l'angle de tables luisantes ou dans le fond de riches divans.

Et l'homme qu'il avait poursuivi, assis sur une chaise, contemplait piteusement, posés devant lui, des teintures, des lentilles de contact, des postiches. Il leva la jambe de son pantalon pour gratter une cicatrice d'allongement tibial, puis il aperçut les pieds de l'inspecteur et leva vers lui un regard pers d'abord effrayé, puis plein d'espoir.

" Seigneur ! Vous ! c'est moi, Hitler ! Nous devons...
- Mains en l'air, qui que vous soyez. Vous n'êtes pas Hitler mais un conspirateur dérisoire.
- Mais si ! Si ! hurla l'homme, au bord de la folie. Doch ! Je suis le Führer !"

Indifférent à la menace de l'arme, il se levait, faisait des grimaces affreuses, des gestes immenses.

" Voyez ! Voyez !" cria-t-il en se tournant vers le mur du fond, où béait un énorme miroir.

Alors Thierry comprit, soudain, le vrai sens cette ce boudoir martial. Dans l'ombre glauque de la glace, les cheveux teints et peignés apparaissaient parfaitement vrais, les rides fatiguées devenaient les lourdes marques d'une haine impériale, les épaules vieillies se redressaient soudain impeccablement, les imperfections et les blessures de ce corps s'estompaient, disparaissaient. Et, encadré de tentures pourpres et de nuit souterraine, jaillissait du miroir le portrait en pied d'un guerrier aryen en uniforme, d'un tyran invincible aux gloires cruelles, possédé d'une témérité ardente et d'une froide folie, sur l'avant bras puissant duquel se détachait une svatiska féroce et levogyre. Le verre poli était une porte, un passage vers un rêve absolu de puissance et de crime. L'autre salon, l'appartement princier dont les luxes flous tremblaient derrière son reflet, n'était pas le lambeau pitoyable d'un empire vaincu, réfugié sous terre avec les rats ; c'était les célèbres, les somptueux quartiers du Führer à Berlin ! On entendait au loin, sur la place, ses armées sans nombre marcher à l'unisson ; et que l'on passât l'angle du couloir, on verrait, penchés sur des cartes, des généraux superbes donner corps au rêve inspiré d'une Europe conquise !

" Regardez-moi ! Regardez-moi, je suis Adolf Hitler ! Je suis le Führer, le Guide ! Le général en chef de la race des seigneurs ! J'ai fondé un empire qui durera mille ans !"

Sa voix s'étranglait. Il tomba à genoux et l'image s'évanouit.
" Supercherie ! siffla Thierry, vous n'êtes rien !
- Doch ! Doch ! implora son adversaire, levant les yeux vers le miroir comme pour supplier son double triomphal d'en sortir pour terrasser l'accusateur.
- Mensonge !
- Ce n'est pas mon mensonge, gémit enfin Hitler, c'est le vôtre !
- Le mien ?
- Vous n'avez donc pas compris ? Hitler c'est moi, je me suis fait lui, il n'y en a jamais eu avant moi ! Je suis le véritable Hitler !
- Que voulez-vous dire ?
- Vous ne comprenez toujours pas ? Rien de tout cela n'est vrai, rien ! Il n'y a jamais eu de Seconde Guerre Mondiale !
- Mais alors comment le Luxembourg a-t-il pu devenir...
- Il l'a toujours été. Le Luxembourg et l'Abyssinie ont toujours dominé le monde."

Thierry resta abasourdi, se rappelant les propos de Draget.
" Les années qu'il est interdit de compter... C'est pour cela ! Comment expliquez-vous qu'un état aussi petit que le Luxembourg ait pu triompher de l'Europe entière ?
- Mais le krebskrieg !
- Le krebskrieg n'a jamais eu lieu !" cria Hitler en se relevant.

Quelque chose en Thierry se brisa et il perdit le contrôle de ses gestes, tirant encore et encore. Le vieillard blond tomba en arrière, brisant le miroir, fermant la porte d'où étaient surgies ses illusions morbides.

" Mensonges", murmura Thierry. Il songea à ce qu'il avait entendu, à l'apoptose, au danger que représentaient de telles idées. L'arme s'était déjà rechargée dans sa main. Le cancer était enlevé, devait-il, comme une cellule trop exposé à ses influences délétères, disparaître pour sauver la société qui était la sienne ? Il songea que le parallèle était inexact car il était impossible de comparer les être humains à de simples cellules, et retourna en arrière.

À l'autre extrémité du couloir la porte d'acier flamboyait, déchirée par une flamme bizarre, lacérée par des gerbes d'étincelles. Elle s'effondra lorsqu'il arriva à environ cinquante mètres d'elle. Un des agents de la brigade d'intervention recula, une lance thermique entre ses mains, tandis que deux autres armés de fusils s'avançaient à sa place. Un puissant projecteur découpa sa silhouette sur l'obscurité.
" Ne tirez pas, ordonna la voix de Draget, c'est Seigneur."
L'inspecteur tituba, sa mission remplie.
" Où est Hitler ? demanda le colonel en s'avançant vers lui.
- Mort."

Il remonta vers la surface parmi les corps des conspirateurs abattus, soutenu par les bras vigoureux d’un policier. Le bar était saccagé mais Draget parvint à trouver une bouteille de schnapps dont il lui versa un verre. Thierry le but d'un trait.
" Bien joué, inspecteur. Allez-vous mieux ?
- Oui... Un peu.
- Allons faire quelques pas dehors, l'air frais vous fera du bien."

Ils marchèrent plusieurs minutes, sans un mot, le long d'un boulevard que bordaient de grands marronniers. Peu à peu l'inspecteur se sentait revenir à la vie. Le soleil brillait abondamment et il avait réussi. Les épreuves qu'il avait traversées s'achevaient. Brusquement Droget plongea la main dans la poche de son uniforme bleu et en tira un stylo-plume doré qu'il lui remit en souriant.

" N'oubliez pas de passer au commissariat de la rue du Grand-Duc pour y reprendre vos affaires personnelles, capitaine de police centrale Seigneur. L'inspecteur Goss va sans nul doute souhaiter au plus vite s'installer dans votre ancien bureau.
- Capitaine ? De police centrale ?"

Thierry se sentait soudain ravi par une gloire raisonnable et douillette, un calme triomphe l'enivrait. Le printemps nouveau faisait frémir dans l'air ses premières effluves, baignait les deux hommes d'une humble et plaisante tiédeur.

" Ne soyez pas surpris, mon cher, vous avez tout à fait l'étoffe d'un grand fonctionnaire de police : vous êtes exactement aussi intelligent que vos fonctions le demandent ; ni plus, ni moins."


FIN


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