LE PIÉTINEMENT SOURD

Cela faisait trois jours qu'elle attendait et tremblait, dans une obscurité si profonde que ses yeux ne s'y accoutumaient pas. Rien, sinon le réconfort d'une présence connue, ne lui manquait ; les vivres, les jattes d'eau, les armes et même les couvertures de grosse toile, si précieuses après plusieurs heures immobiles dans le froid permanent, avaient été soigneusement disposés à leurs places habituelles, en quantités bien excessives pour son seul usage. Lorsqu'elle passait une main prudente sur ces monceaux inutiles, elle songeait à la mort des siens qui les avaient rassemblés, l'âme sombrée dans la tristesse impuissante des animaux et des Galabres.

De toutes les guerres de ce siècle, celui d'Aggrippa et de César, la plus terrible peut-être était celle de Rome contre l'Illyrie, c'est-à dire d'une ville contre une montagne. La ville était grande et basse ; la montagne était petite et haute. Rome, sanglante et magnifique, sur laquelle s'étaient brisées toutes les armées du monde, acharnait désormais sur l'Orient des efforts avides. Sa plèbe grouillante dans les insules fétides, sa noblesse vieille ou achetée rêvaient pareillement de massacres énormes, de colonies lointaines, de tributs somptueux, de multitudes serviles ramenées en procession sous des arcs nouveaux. L'Italie entière, les cités de Sicile, les tribus d'Afrique et les ports d'Espagne s'étaient soumis à la République sans étancher sa soif de puissance et de gloire. Rome, maintenant, désirait la Grèce et cette marche farouche de la Grèce, l'Illyrie.
Ses soldats et ses fermiers avaient trouvé la terre sauvage et dangereuse, peuplée d'hommes forts et rétifs, aussi redoutables que des loups. Quelques tribus, malgré les terribles représailles des leurs, acceptaient la loi de la Ville ; mais la plupart lui livraient une guerre sans répit, conduits par des chefs résolus et des prêtres sans noms. Incapables de prévaloir face aux légions, ils fuyaient devant elles, se réfugiaient dans les profondeurs secrètes des bois, au creux de vallées inexpugnables, sur les cimes abruptes de leurs montagnes chevelues, si hautes que l'aigle n'y pouvait atteindre, et d'où ils menaient des attaques terribles sur les fermes isolées. Peu à peu la terre et les hommes se divisaient entre le cadastre et le mythe, entre Rome et les Barbares. Et depuis cinq générations la même guerre insatiable dévorait les multitudes. Chaque camp avait paru l'emporter si souvent que nul ne croyait plus à ces triomphes précaires ; toujours un caprice, un hasard, ou le suprême effort du vaincu rétablissait la lutte égale et acharnée.
Tantôt les hordes Breuces et Dardaniennes, victorieuses, poursuivaient leurs maraudes jusqu'aux faubourgs de Salone, et les colons alarmés se calfeutraient dans leurs fortins de briques jaunes. Tantôt, franchissant les passes du Frioul, la légion marchait et brûlait, imposant par la bataille et les supplices une paix meurtrière. Les routes pierrées de neuf résonnaient sous la cothurne du soldat et la roue du chariot, et l'on labourait à l'abri des glaives.

C'est le fracas d'une de ces marches que, trois jours plus tôt, la Galabre avait entendu depuis le chemin des cressonnières, tout proche. Les sentinelles ayant été surprises, à peine avait-elle, seule, eu le temps de gagner les souterrains par un puisard. Un pas prudent après l'autre, elle était descendue dans l'abri noir des souterrains, selon le chemin qu'elle avait parcouru treize ans plus tôt, effrayée et soumise, serrant dans sa main celle grosse et calleuse de sa mère. Accroupie dans l'encoignure d'une large salle au plafond bas, elle s'était craintivement endormie, songeant à son peuple qui mourait et à son village dont elle devinait les cendres encore chaudes ; et depuis elle attendait, seule, n'osant remonter. Une froide rosée frétillait sur la pierre et tombait avec un bruit léger.
L'Illyrie, depuis les temps les plus immémoriaux, est criblée de semblables galeries, certaines creusées par les hommes, d'autres percées par les sapes inlassables de l'eau et du temps. C'est le karst, cette étroite immensité de distances surhumaines et de géométries invisibles, qui taraude l'Europe de part en part, une forteresse effrayante et inexpugnable. Mus par le calcul et l'instinct, les proscrits, les vaincus, les fuyards se sont souvent abrités dans ce mystérieux refuge, depuis les races brachycéphales exterminées par les Celtes conquérants jusqu'aux derniers braves de Putnik. Par ses puits changeants, ses gouffres inconnus, il s'ouvre au fugitif comme des bras, aux poursuivants comme une gueule. Des cachettes, des salles, des meurtrières étaient ménagées dans ses profondeurs, des magasins et des celliers s'y remplissaient et s'y oubliaient. Le karst était une citadelle paradoxale, que chaque brèche faisait plus forte, qu'aucune armée ne pouvait prendre ni investir.
Blottie au cœur de ce refuge inviolable, elle ressentait une si grande sureté qu'elle n'osait concevoir de remonter. Bien qu'elle eût peu dormi, sous l'effet d'une détresse languide, son pouls s'était calmé, ses larmes séchées avec la facilité de l'apaisement pour les âmes animales, lorsque le pas solitaire d'un homme retentit dans le couloir. La peur abominable figea son corps gracile, un instant agité par l'espoir vagabond qu'un autre des siens eût, comme elle, survécu. Lourde, lente, et trop prudente, la marche de l'inconnu trahissait son ignorance du lieu, et son souffle court, mal contenu, dénotait une peur violente. Elle comprit qu'un ennemi descendait lentement vers elle.


Sa main se tendit vers l'arme à ses côtés, ses doigts touchèrent le fer familier, et un instant elle considéra la lutte, opiniâtre et sanglante. Sans doute, dans le noir, et par surprise, elle aurait pu tuer l'homme, ou du moins se défendre. Mais elle était si faible, et la lame si lourde ! En voulant se relever elle se sentit tituber d'épuisement. Une peur insurpassable la saisissait, ses yeux, follement fixés sur un vide absolu, distinguaient des mouvements d'ombre dans l'ombre, impossibles et changeants, des traces incertaines d'un or morbide. Avant qu'elle eût réagi, la présence invisible était près d'elle, et butait sur un panier au sol. Elle entendit s'accroupir le soldat dans un grincements de cuirs, et se blottit dans l'obscurité protectrice, retenant son souffle. L'homme sentait la sueur et l'oignon, le fer et le cheval. Il passait à travers les objets entassés sur le sol des mains avides et brutales, dénichant parmi les étoffes froissantes et les légumes qui roulaient sous les gestes maladroits un fruit, un pendentif de bronze, un vêtement moins pauvre que les autres, des potins et des chalques, piètre butin qu'il jubilait à voix basse de ne pas devoir partager.
L'Illyrienne, immobile, restait comme oppressée par la peur et le dégout, incapable de frapper ce bruit dans le noir, pareil au vacarme des porcs devant l'auge. Qu'il prît tout ce qu'il pouvait porter, et s'en allât ! Elle entendait, à quelque pas d'elle, les étagères tomber, les jattes casser, les courges mures crever bruyamment sous les pieds de l'intrus, qui peu à peu se rapprochait, et voulut s'écarter. Mais son pied heurta le sol crayeux plus durement qu'elle ne l'avait voulu, et le bruit près d'elle s'arrêta soudain.
Un souffle, le tintement d'une goutte d'eau, ou même un second bruit léger, pareil au premier, aurait pu rassurer l'homme, le convaincre d'ignorer cette alarme, tout à son ravissement cupide. Mais le silence total, dans la plus profonde des nuits, le paniqua comme un étouffement. Il bondit, haletant, trébuchant sur son butin répandu, si violemment que l'Illyrienne étouffa un cri et s'écarta elle-même. Peu s'en fallut que le soldat ne détalât tout à fait ; mais si près de s'enfuir, il se ravisa avec un soupir rauque. Au cri, au pas léger sur la pierre, à une odeur subtile étouffée par la roche moite, il avait reconnu la présence d'une femme.

Dans l'abîme physique descendait l'abîme moral.

En lui se heurtaient les deux passions familières et contradictoires du soudard, la crainte et l'envie. Son âme toute entière retentissait en échos formidables de cet affrontement sourd, qui semblait la querelle du gouffre et de l'égout.
Précipitamment elle recula. Il la suivit. Elle s'arrêta et disparut à son ouïe. Proches et muets, hésitants, ils attendaient chacun le pas, le souffle de l'autre, prêts à une ruée aveugle. Une chance formidable, cependant, guidait le guerrier qui se rapprochait de la captive en titubant. Elle hésitait, comme une proie dans un refuge précaire, surprise de ne plus sentir entre ses doigts suants la garde de son arme. Puis la chaleur d'une main rude glissa si près de son visage qu'elle bondit et s'engouffra dans un passage sûr, le soldat à sa poursuite.
Le souterrain, à mesure qu'elle progressait dans ses profondeurs suffocantes, perdait peu à peu les signes du travail humain. Les étais de pin, les encoches du pic dans la craie, les marches abruptes qu'elle descendait d'un pied léger laissaient la place à un monde eigengrau, à des ténèbres serrées et tortueuses, de moins en moins reconnues. Parfois, certes, résolue à s'échapper, elle grimpait de nouveau vers quelque galerie d'hommes, au sol tassé par des passages anciens. Les petits couloirs encaissés des Illyriens, droits et clairs comme des rues, se confondaient avec les cavernes qu'ils reliaient, leurs descentes bizarres, leurs sections inhumaines, leurs sols irréguliers où coulait une eau silencieuse. Elle progressait dans cet obscur entrelacs de galeries guidée par des signes insaisissables, le changement d'une pente, l'aspérité d'une paroi ou l'odeur âpre des boues et des pierres.

Et l'homme la suivait toujours.

Fallait-il qu'il désirât son corps souple et frémissant de Barbare, pour braver ce monde étrange et terrifiant, plus inconnu encore à lui qu'à elle ! sans la torche qu'il n'avait pas d'abord osé emporter, de peur qu'elle le trahît aux yeux d'un Galabre embusqué, il avançait avec acharnement, s'essoufflant, cognant ses pieds aux aspérités du roc, brisant ses ongles sur des murs invisibles. Alors elle comprit qu'elle ne pouvait plus espérer le décourager. À travers le chaos des puits et des couloirs, dans l'entremêlement des passages souterrains, l'entraînant dans sa course rapide, elle l'avait perdu. Cerné par la nuit mystérieuse il était comme un homme titubant sur le bord d'un abîme, et qui se raccrochait à sa trace inexorablement.
Le plus cruel des fauves ne pourchasse que pour tuer ; et l'homme le surpasse aisément lorsqu'il s'agit de vivre. Ce n'était plus seulement une proie dont il suivait la trace, l'objet pantelant d'un désir de soudard. Il la suivait désormais, avec désespoir et avidité, comme l'unique chance de regagner la surface.

Leur marche terrible reprit ; elle trébuchait parfois, doutait du chemin, reconnaissait, sous ses doigts de femme, le relief d'un souvenir ancien, où sa mère, avec un murmure superstitieux, avait naguère posé ses doigts d'enfant. Tantôt, dans des tréfonds tortueux elle marchait d'un pas imperceptible, s'efforçant de taire son souffle épuisé. Tantôt, au contraire, elle dévalait un boyau étroit, ou gravissait précipitamment un tunnel escarpé, des cailloux roulant sous ses pieds nus. Mais elle écorchait en vain son front haut ou ses coudes maigres contre la pierre éternelle. Toujours, à quelques pas dernière elle, le soldat la chassait sans qu'elle parvînt à le perdre.
Des heures durant, sans l'atteindre, il demeura aussi près d'elle qu'aucun homme l'avait jamais été. Elle concevait, malgré elle, les détails de sa violence avec un soupir d'horreur, un sanglot de gibier pris. Elle l'entraînait dans un périple fou, échevelé, à la lisière de gouffres sifflants que contournaient d'étroites corniches, sous le catafalque de voûtes énormes, peuplées de dieux étranges et de murmures fuyants.
Il lui semblait, par une singulière sympathie, que chaque souffle de son poursuivant résonnait en elle, que leurs pensées, leurs effrois ne se distinguaient plus, qu'ils étaient réunis, l'un et l'autre, dans une confusion pareille à celle des rêves. L'homme derrière elle soudain lui paraissait plus familier qu'aucun autre. Là-haut, il était peut-être brave, lui qui maintenant tremblait ; il était même peut-être bon. Des mois, des années durant, sans doute avait-il bravé les fatigues de la marche et le danger du combat, souffert le fouet du tribun et la tenaille de la faim, avancé où d'autres auraient fui, tenu où d'autres seraient tombés, obéi sans une plainte et soulagé sur son épaule fourbue un camarade qui chancelait. Mais dans le creux aveugle de la terre, dans ce royaume sombre promis au soldat, il descendait peu à peu avec un vertige sauvage. Le héros s'enfonçait sous la terre révérée des Illyriens comme en lui-même, avait sombré, derrière cette femme inconnue, dans des tréfonds ignorés, des entrailles ignobles. Il découvrait, à tâtons, des froidures impénétrées, des fatigues nouvelles, des peurs plus irrésistibles que dans les combats acharnées. Insensible à l'écoulement du temps, il marchait avec une force implacable, une résolution violente, l'instinct brutal de la vie.

Dans un silence froissé de longues résonances, ils comptaient leurs pas recrus. Fuite et poursuite tordaient leurs pieds, blessaient leur mains aux mêmes angles du rocher, versaient sur leurs lèvres entrouvertes le même goût fade de sueur et de poussière. Alors qu'ils progressaient, un bruit s'accrut devant eux, un choc sourd, régulier, incessant. Incertaine, elle voulut le fuir par un trajet remontant ; il augmenta d'autant plus, déformé et changeant, roulant à leur encontre vers les abîmes, et elle s'effrayait au souvenir de peuples profonds, interdits au soleil. Des lumières grises tremblaient sous les ténèbres fourbues, comme les flambeaux d'un étrange banquet. Enfin, sous ses pieds, l'inclinaison du sol vint à diminuer ; bientôt il fut tout à fait plat, et le bruit tout proche.
En ce point, qu'elle reconnaissait sans peine, le tunnel n'était qu'une tranchée traversant un vallon encaissé, plus large que haute, et aux parois renforcées de pierres sèches. Au-dessus d'elle les Illyriens avaient jeté, à deux coudées d'intervalle, de gros madriers de chêne où le front se heurtait. Sur ces madriers reposaient de vieilles planches, sur les planches, quatre pouces de terre battue. Et la tranchée, devenue souterrain, courait désormais sous les pieds d'une armée en marche.

Laquelle ? Cette multitude semblait celle d'une légion. Mais aux dernières extrémités, face à Gallus, face à Tibère, l'Illyrie pouvait parfois répandre sur le monde semblables nombres. Certains peuples ne se font que lorsqu'ils sont défaits. Vaincus, pourchassés, forcés hors de chaque cachette, poussés hors de chaque repaire, les Illyriens enfin se rassemblaient en une armée hagarde et vagabonde, sans chef et sans ordre, dont chaque charge ressemblait à une débâcle et qui combattait avec la rage aveugle des bêtes acculées. Parfois cette armée vêtue de peaux de loups vainquait. Alors ils mangeaient les morts et soumettaient les prisonniers à des supplices épouvantables ; le bruit de leur cruauté allait à Rome du pas incertain des fuyards, et faisait trembler les chevaliers de l'Esquilin dans leurs maisons réticulées.
Longtemps ils se turent, écoutant l'un comme l'autre dans une immobilité inquiète, s'efforçant de reconnaître la cadence lourde des manipules ou le pas féroce de la horde. C'était, dans le large tambour du souterrain, un rythme effrayant, dont ils concevaient une stupeur craintive. Un instant, la pensée les frappa que, pour elle ou pour lui, le secours était aussi proche qu'inaccessible. Cette sorte de caveau enferme les voix comme les hommes. Aucun appel n'en pouvait sortir, et l'aurait-il pu, le fracas de la marche l'eût étouffé. Le boyau, d'ailleurs, si près du sol qu'il passât, n'avait aucun accès évident, ni même proche. À ses deux extrémités il plongeait inexorablement vers les profondeurs.
Alors la traque reprit, plus subtile et plus poignante de se prolonger sous l'avance d'une troupe nombreuse, inflexible et ignorée. Il s'agissait, pour lui, de s'approcher d'elle s'en qu'elle rendît compte, pour elle de berner ses progrès. De part et d'autre de la galerie principale s'ouvraient des niches ou des couloirs, permettant d'incessant subterfuges, des évitements inopinés, et le combat devenait un jeu bizarre, une impitoyable espièglerie. Au dessus d'eux, indifférent à leurs deux êtres, résonnait ce pouls terrible de l'histoire, la marche sourde d'un peuple en armes.
Le bruit facilitait ces ruses. Pourtant il ne pouvait durer toujours, et l'Illyrienne craignait que son poursuivant ne s'y rompît. Aussi s'échappa-t-elle, dans un nouvel effort, vers d'autres cavernes encore, tentant à chaque angle de l'égarer, à chaque embranchement de le perdre. Elle gagna les passages défendus, les cavernes néfastes, où pataugeaient des monstres blafards. Elle les traversait en grelotant, attentive à ne pas poser son pied dans l'eau souterraine ou sur une pierre instable, implorant silencieusement les mânes narquois de la terre ; elle évitait pourtant les recoins sacrés, où clapotaient d'étranges échos, autant par superstition que par peur de ne plus distinguer, derrière elle, le pas menaçant du soldat. L'épuisement, la crainte incessante, l'air lourd des tréfonds, l'envoutaient. Ils remontèrent. Puis soudain son pied reconnut une irrégularité du sol, un angle familier passa sous ses doigts sales. Dans un spasme d'horreur elle défaillit, porta la main à son cœur palpitant, cria presque. La galerie remontait sans bifurquer vers la surface.

Que faire ? Cette sortie lui était épouvantablement familière ; elle la savait donner sur le versant exposé d'un mont, et sa course profonde l'avait trop épuisée pour qu'elle pût, hors de la terre protectrice, espérer distancer le légionnaire. Sur quels renforts d'ailleurs, accourus au premier cri, son poursuivant ne pouvait-il compter, hors du royaume des ombres ? La Galabre était perdue.
Elle regrettait de n'avoir pas murmuré, sur un autel de gypse souterrain, une comptine propitiatoire, et regrettait avec affolement le giron redoutable de la Terre. Elle marchait en hésitant, comme au supplice. Déjà une clarté diffuse, presque imperceptible, une nimbe grise insuffisante pour la vue des hommes, s'infiltrait, altérait l'ombre de nuances inquiétantes; chaque pas, terrible, la rapprochait du ciel et du monde. Alors parfois elle s'arrêtait, tout son désir tourné vers un répit précaire. L'homme se rapprochait, enhardi par un pressentiment. À son odeur proche, à son avance raffermie, elle hoquetait d'effroi, et s'échappait de nouveau dans le jour fatidique. Des espoirs frénétiques et bizarres la tordaient, puis ce fut la lumière crue où un dernier tournant la précipita. Des larmes dévalaient ses joues, versant à ses lèvres blessées une douloureuse saveur. Un cri, assez proche, la frappa.
Le monde répandait autour d'elle sa chamarre tumultueuse, une immensité vague, déversée subitement à sa vue affaiblie. Elle regarda, avec désemparement, le chaos des forêts et des roches, des fourrés et des pairies. L'air soufflait autour d'elle au grand vent des montagnes, tout rempli d'une odeur de foins et de fleurs. Et sous elle, comme un tapis de fer, luisait une légion qui marchait sans la voir, sous des insignes de bronzes et des manteaux d'écarlate. Alors elle fléchit la tête, perdue, et derrière elle, fourbus et vainqueurs, sortirent de l'ombre des pas d'homme.

FIN


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