LES FAVORIS DE L'EMPEREUR

Le vieil empereur Joseph, un homme paisible et mélancolique, n'avait eu d'enfant mâle qu'à soixante ans passés et d'un troisième lit. Cette paternité, qui réjouit ses vieux jours, ne suffit pas à les prolonger, et lorsqu'il expira, son héritier était encore mineur.

La coutume, née d'époques troublées, voulait alors que les enfants de la maison impériale, jusqu'à leur majorité, vécussent tout à fait hors de vue du public, dans les profondeurs du Palais ou le secret de retraites éloignées, entourés des domestiques les plus sûrs et des sentinelles les plus farouches. Aussi le peuple ne connaissait-il de son nouveau maître qu'une petite tête blonde, parfois aperçue lors des grands événements, au-dessus de la margelle d'un balcon de porphyre. La rumeur officielle l'affirmait précoce, voire prodige, dans tous les domaines qu'avait abordés son éducation ; de son caractère, par prudence ou par calcul, elle ne disait rien, de telle sorte que les suppositions allaient bon train. Le régent, frère du souverain défunt, les exacerba encore, en faisant annoncer que la réclusion du prince Rodolphe ne prendrait pas fin avec son avènement ; qu'il serait couronné dans la chapelle du Palais, en présence de quelques Pairs, étant entendu qu'une cérémonie publique aurait lieu à sa majorité ; qu'il coucherait dans la chambre impériale et, compte tenu de l'imminence de son règne effectif, se préparerait plus assidûment que jamais à ses devoirs ; qu'hormis cela rien ne changerait au règlement de sa vie jusqu'à ce qu'il fût un homme.

Deux ans durant, de fait, le nouvel empereur resta cloîtré, son oncle exerçant la réalité du pouvoir. Même les ambassadeurs étrangers, malgré leurs promesses d'absolue discrétion, ne purent seulement apercevoir le jeune souverain. Aussi tout se disait et se contredisait à son sujet.

Enfin la date fut fixée de sa parution dans le monde et de son couronnement ; et le peuple, le jour dit, se pressa sur la place devant le Palais, dès l'aurore, en une multitude sans précédent. Le régent et les pairs parurent sur le perron, timides, comme hésitant eux-mêmes. Une attente immense exacerba jusqu’au silence la ferveur de la foule. Et soudain les grandes portes s’ouvrirent, et l’empereur sortit sur un cheval militaire. C’était un petit jeune homme encore fluet, qui n’avait tout à fait fini de grandir, beau comme un ange guerrier, pensif comme un enfant sage. Chacun de ses gestes, quand il traversa la place entre deux rangs de chasseurs, était ferme, élégant, décisif. On reconnaissait en lui l’ancienneté de sa race et la jeunesse de l’aube. Mais ce qui frappait surtout, c’était la pure, l’inhumaine grâce d’un visage glabre et blanc comme le marbre. Son doux sourire, plein de réserve encore, ne semblait adressé à personne qu’aux destinées, et il franchissait la masse de ses sujets sans frémir de leur adoration, l’acceptant sans crainte ni orgueil, comme un fait très naturel.

Certains, pourtant, soutinrent ensuite avoir déjà remarqué alors, dans le bleu brûlant de ses yeux, un éclat de morgue et même de cruauté. Mais ceux-là, ce jour-là, se turent et la foule ne manifesta pour son maître qu'un amour plein d'exaltation. Elle s'était offerte à lui, entièrement, avant que l'archevêque n'eût posé la double couronne sur son front chérubique ; il rentra au palais sous les vivats, démonta d'un mouvement magnifique et gravit en conquérant les marches monumentales et usées. Son oncle, revenu de la cérémonie par un chemin plus direct, attendait l'empereur dans le salon gris qui attenait à sa chambre. Rodolphe, pensif, se déganta.

« Et maintenant ? demanda-t-il.
- Votre majesté sait qu'il lui reste à se marier. »

Un par un, le régent lui rappela les avantages du parti prévu, les engagements pris, son propre désintéressement comme entremetteur. Cette union, expliquait-il, garantissait les intérêts de l'Empire, la pérennité de ses alliances et le rang de sa maison. Rodolphe écoutait silencieusement.
« Soit. » dit-il enfin.

Les noces eurent lieu quelques mois plus tard, dans les premiers jours de l'automne. L'impératrice ne partageait pas l'extraordinaire beauté de son époux, mais les serments furent échangés impeccablement. Puis le couple partit, pour deux semaines, vers un relais de chasse, au profond de l'Empire, où Rodolphe avait passé quelques années de son enfance solitaire.
« Lorsque je reviendrai, annonça-t-il à son oncle, je vous relèverai du rôle que je vous sais gré d'avoir tenu, mais qui n'a désormais plus de raison d'être. »

La foule, à son retour, ne s'était pas autant rassemblée que pour sa première parution devant elle, mais un nombre assez conséquent de badauds entoura, médusé, le cortège dès les faubourgs de la capitale, dévisageant l'être abominable, en grand uniforme, qui précédait à cheval les quatre chasseurs et la calèche de l'impératrice. Assurément, il s'agissait bien de Rodolphe, le peuple reconnaissait sans peine ses yeux limpides, son nez fin, sa chevelure d'or. Mais tout le bas de ce visage divin était désormais barbouillé par la plus vilaine barbe jamais vue sur le visage d'un empereur. Sa moustache, un rideau diaphane de poils fauves, d'une longueur excessive et inégale, empiétait sur sa lèvre adolescente qu'elle agaçait de ses pointes. Un pelage brun, engerbé confusément, jonchait son menton et dégénérait en duvet blond vers les commissures de sa bouche. Quelques mèches de cheveux emmêlés, en guise de favoris, tombaient devant ses oreilles et mêlaient leurs boucles jaunes à des soies clairsemées, presque blanches. Sur sa joue gauche, une étroite tâche vineuse dardait trois poils immenses, plus sombres que le reste.

Tous considéraient avec gêne et stupeur cette défiguration, d'autant plus grotesque qu'elle touchait, et par sa propre faute, un être d'une si parfaite beauté. Quelques vivats flagorneurs s'estompaient dans le silence général. Et le pire, encore, était que l'empereur ne semblait pas comprendre la muette réprobation qui l'entourait. Le torse aussi bombé, l'air aussi majestueux que ce jour où pour la première fois il s'était offert aux acclamations de son peuple, il le considérait avec le même contentement triomphal que si elles ne se fussent jamais tues.

Les chasseurs, eux, étaient d’autant plus sombres et penauds que, portant selon la coutume de superbes moustaches, ils ajoutaient par comparaison au ridicule de leur maître. L'impératrice, dans sa calèche, n'avait de regards que pour son éventail.

Le commandant de la garde, un vétéran recru d'honneurs, s'avança à la rencontre du cortège avec trente cavaliers. Le silence du peuple l'avait alarmé, et le nouvel aspect de l'empereur le laissa brièvement interdit ; mais, réagissant avec la promptitude imperturbable dont il avait fait preuve au feu, il salua aussitôt et fit signe aux musiciens à cheval de jouer.

Cet ordre les prit de court, car le protocole le plus strict aurait voulu que leur officier échangeât d'abord quelques paroles avec l'empereur. Avec précipitation ils jouèrent un hymne célèbre et populaire, qui magnifiait la lignée impériale et que des pans entiers de la foule entonnèrent aussitôt. Un instant, l’embarrassant silence ayant pris fin, il sembla que le souverain pourrait regagner le Palais avec toute la dignité que lui permettait son apparence.

Comme le troisième couplet approchait, certaines faces se rembrunirent, mais le gros des badauds, entraîné par l'air, en chantèrent les paroles avant même de les comprendre : elles rappelaient le fameux trisaïeul de Rodolphe, et sa barbe admirable.

« Jouez autre chose, » ordonna le commandant, mais le cocasse de la situation avait considérablement diminué la timidité de l'assistance. Certains, malgré le changement de musique, poursuivirent puis recommencèrent le couplet ; d'autres ricanaient en regardant tout autour d'eux ; çà et là, un insolent criait « Belle barbe ! Belle Barbe ! », et, inconscient de tout, l'empereur souriait.

« Jouez plus fort, » intimait le commandant à mi-voix, allant jusqu'à cingler discrètement de sa baderne la cuisse d'un joueur de cor qui ne s'époumonait pas suffisamment. Mais la voix du peuple engloutissait la musique des gardes ; la moquerie se faisait presque ouverte.

Alors le fils d'un cardeur, juché sur les vastes épaules de son père et près duquel on criait « Belle barbe ! Belle barbe ! » s'exclama :
« Mais il n'a pas de barbe, l'empereur ! Il n'a que des poils ! »

Le mot naïf anéantit les dernières réserves de la foule. Un énorme rire l'agita comme une eau qui soudain bout après avoir longtemps frémi. Personne, jusqu'alors, ne s'était moqué de Rodolphe, ni ses domestiques, ni ses gardes, ni ses précepteurs, ni même son père. Et soudain la ville entière s'esclaffait, riait irrésistiblement de lui. Hébété, livide, il se tournait de part et d'autre. Tous les soldats du cortège ne pouvaient pas contenir des grimaces amusées, et l'impératrice, derrière son éventail, cachait un sourire que ses yeux ne parvenaient pas à dissimuler.

Un instant, il leva la main, comme pour ordonner à son escorte de sabrer la foule. Puis, oubliant tout, il éperonna sa monture et détala aveuglément vers le palais, poursuivi par les rafales d'un rire vulgaire auquel, assurément, il aurait préféré des huées.

Parvenu à sa chambre, il ordonna à la sentinelle surprise de ne laisser entrer personne, puis ferma lui-même à clef les portes de la pièce, y compris le passage de service. La camériste de son épouse, venu une heure plus tard solliciter une entrevue pour sa maîtresse, s'en retourna bredouille.

La nuit passa et le régent décida de réunir le petit conseil dans le salon gris, ce qui permettrait au souverain, soit de rejoindre les conseillers à sa guise, soit d’écouter depuis sa chambre leurs délibérations. Il fit toquer à sa porte et prévenir que le conseil commencerait à neuf heures, sans obtenir de réponse ; mais à neuf heures la porte s'ouvrit, et l'empereur parut, à la surprise des conseillers attablés. Sa toilette était faite, ses vêtements changés, ses cheveux peignés avec soin. Mais il n’avait rien modifié à cette barbe disgracieuse qui lui avait valu, la veille, une si humiliante moquerie.

« Monsieur mon oncle, dit-il, je vous remercie de votre service. »

Le régent inclina sa tête amaigrie, il se leva, fit du regard le tour de la pièce et sortit, à peine plus lentement, peut-être, que son grand âge ne l'excusait. Le jeune empereur, resté seul avec les conseillers, renvoya la moitié d'entre eux sous des prétextes, se concilia habilement les autres, et son règne commença.

Il fut encore plus long que celui de son père, et plus paisible que celui d'aucun de ses prédécesseurs. Les moissons étaient abondantes, les guerres lointaines, les philosophes proscrits ; l'empire, n'était, à peu de choses près, que concorde et prospérité. Rodolphe sut concéder aux diètes juste ce qu'il fallait de pouvoir pour assurer la pérennité de son règne, emmitoufla ses états d'un réseau d'alliances invincible, finança les sciences et les arts de son choix. Il eut des enfants et en perdit. Sa barbe claire, qui d'abord l'avait si cuisamment ridiculisé, grandit comme sa gloire. Elle recouvrit son torse solide, aussi large qu'un tablier. Il la peignait lui-même, contrairement à ses cheveux d'or, l'enduisait d'huiles exquises, lui consacrait des soins tendres et des dépenses magnifiques. Elle fraisa de lumière les dernières splendeurs de sa jeunesse, participa des élégances de sa maturité et resta la dernière beauté de sa vieillesse vénérable. Ce devint un immense et somptueux fleuve blond qui, peu à peu, écumait en mèches grises et où l'empereur aimait, surtout le soir, à plonger la même main ferme et redoutable dont il signait les traités et les ordres.

Le peuple toutefois, qui oublie tant, n'oubliait pas la façon dont avait été blessée la vanité de son inflexible maître. Ceux-là même dont les parents n'étaient pas alors nés souriaient encore en se répétant les mots du fils du cardeur, et nul n'en profitait plus souvent ni plus adroitement que ce dernier. Dans son adolescence, il avait confirmé sans peine la réputation d'adresse provocatrice que lui avait value son irrévérencieuse exclamation. Un margrave excentrique, par pure facétie, pourvut aux frais de son éducation ; devenu jeune homme, il égaya de sa verve les salons et les cabarets, puis, ayant emprunté au margrave le capital nécessaire, fonda une gazette satirique qu'il appela insolemment l'Impériale.

Il ne tarda ni ne peina guère à rembourser son bienfaiteur. Tout l'empire raffolait de ses articles courts, simples, limpides comme une bière d'été, et où il ne manquait jamais, en guise de signature, de mentionner par une tournure ou une digression le poil aristocratique, pour évoquer son premier triomphe. Rien, en la matière, n'égalait la rubrique qu'il avait intitulée « les Favoris de l'Empereur » et où il dépeignait, sans les nommer, les conseillers les plus intimes de Rodolphe, un cercle d'hommes patibulaires qui, le plus souvent, ne devaient leurs places et ne rendaient de comptes qu'à lui. Ainsi il appelait tel vieux colonel interlope, aux ambitions jadis déçues, le Barbon Barbu ; tel juriste adipeux, tirant toujours sur ses moustaches huilées, le Silène à Bacchantes ; tel diplomate barbichu, le Bouc Émissaire ; tel conseiller à visage léonin, plus flagorneur que les autres, le Rouflaquais. Et de toute cette cour malpropre il faisait un théâtre hirsute et burlesque.

Son style fit école ; la gloire le consacra ; les salons les plus inaccessibles se le disputaient ; des ouvriers, dans la rue, tripotant leur casquette d'une poigne calleuse, demandaient poliment à serrer sa main gantée. Riche, élégant, célèbre, il se laissait attribuer, avec des sourires entendus, un empire immense dans l'empire. Le peuple entier, dans ses humbles farces, apprenait la libre pensée. Son pouvoir ne le cédait qu'à celui de Rodolphe lui-même ; et encore ! Aussi n'était-il guère étonnant que les menaces à son endroit se multipliassent, répétées et implicites. Il les souffrait avec une bravoure coquette, les mentionnant goguenardement dans ses articles. Les grosses moustaches de l'empereur, en empiétant sur ses lèvres pincées, avaient plus de chances d'étouffer sa propre voix que le feu souterrain qui couvait contre le tyran.

Lorsqu'il fut vieux, plus d'une heure avant l'aube, deux inconnus vigoureux, en longs manteaux noirs, frappèrent rudement à sa porte.
« Je vois que mon fiacre est avancé, » blagua-t-il en voyant, sous sa fenêtre, une lourde voiture ferrée. On l'y poussa sans ménagement, mais sans brutalité superflue, et avec une précipitation qu'il se s'expliqua pas tout de suite. Quelques volets de la rue s'étaient prudemment entrouverts ; au bénéfice des témoins, le journaliste gravit le marchepied comme un échafaud.

À peine fut-il assis que la voiture démarra, son attelage trottant bruyamment par les rues désertes. Elle ne s'arrêta qu'une fois, pour laisser passer quelque chose dont le bruit du pas sur les pavés surprit et inquiéta le captif.

Cette chose, c'était la troupe.

Ils reprirent leur chemin, puis, après quelques virages, passèrent sous une arche qui engloutit le véhicule. Derrière lui une porte épaisse se referma avec fracas. Ils étaient dans le Palais.

« Descendez, » ordonna l'un des policiers.

Le cœur palpitant, les bras maintenus par deux brutes, il dut suivre un long couloir après une brève volée de marches, au bout duquel un fonctionnaire, accoudé sur un registre, surveillait une énorme porte bardée de ferrures. Le chef de son escorte s'arrêta face à lui et, comme l'homme levait sur lui des yeux prudemment courroucés, annonça d'une voix d'acier : « À l'isolement et au secret.
- Vous plaisantez ? Tout est plein.
- Vraiment plein ?
- À craquer. J'ignore pourquoi on ne cesse de nous apporter des gens : c'est un palais, ici, pas une prison. Il y a une douzaine de cellules, et encore, je ne sais quand la plupart avaient servi pour la dernière fois. Emmenez-le donc dans une vraie prison ; ce n'est pas ça qui manque !
- Non. » répondit le policier pensivement.

Ils le poussèrent par des escaliers déserts et des corridors somptueux, où des laquais étonnés arrêtaient leur besogne pour le dévisager. D'avoir tant marché, sous l'emprise d'émotions confuses et faute d'être jeune encore, le souffle lui devenait court. Il s’appuyait tant sur les deux policiers qui le tenaient par les bras que ceux-ci en venaient à croire qu’il résistait, et le poussaient plus rudement. Enfin le troisième frappa humblement à une porte qu'il ouvrit sur une pièce aux murs tendus de gris. L'aube diffuse passait par des rideaux épais. Penchés sur des tables différentes, deux hommes travaillaient sans parler. Immédiatement il les reconnut pour deux des cibles de ses brocards : c'étaient le Barbon Barbu et le Silène à Bacchantes, et il crut défaillir en reconnaissant, posé sur un guéridon, un numéro de l'Impériale, celui de la veille, tout marqué de cette grenure sale à laquelle se reconnaissent les journaux déjà lus.

Le policier claqua des talons. « Messieurs ».

Le Silène leva sa tête lourde, aux sourcils monstrueux, et dévisagea le captif d'un air morne. « Hé bien ? Mettez-le en cellule, enfin. Nous n'allons pas le surveiller.
- C'est qu'elles sont pleines. Je pourrais l'emmener dans un poste de police. Il doit bien rester une cage vide quelque part.
- Non, non, pas lui, pas dans un simple poste.
- Alors il faut le mettre dans une grande cellule, avec d'autres.
- Ça n'ira pas. Enfin, laissez-le ici.
- Vraiment ? »

Le Silène ne répondit que d’un regard sourcilleux. Les policiers obtempérèrent, lâchèrent le fils du cardeur et braquèrent sur lui un dernier regard perplexe avant de disparaître. Il resta debout, si longtemps que ses jambes faiblissaient, sursautant parfois de bravoure, sans qu’aucun des deux ministres le regardât seulement. Des valets posaient devant eux des piles entières de documents. Ils les prenaient un par un, les lisaient rapidement, les sabraient de ratures, y ajoutaient quelques mots et les jetaient sans égards entre les mains d’un page aux aguets, qui détalait avec elles dès qu’un autre le relevait ; ou, rarement, posaient l’un d’eux sur un coin de leurs tables, qui disparaissaient déjà sous les papiers. Le Silène, qui suait à grosses gouttes, buvait souvent et bruyamment dans un verre en cristal, qu’un valet remplissait aussitôt. Le Barbon se levait parfois et écrivait au crayon sur une grande carte de l’empire, posée sur une desserte dont elle pendait, comme une nappe, de tous les côtés. Tout cela, sans une parole.

Le fils du cardeur se tenait là, près d’eux, ignoré d’eux, étonné et inquiet. Rien, en apparence, ne le retenait dans cette bizarre captivité. Mais il ne pouvait se croire libre de partir à sa guise, ayant sentit sur lui la poigne rude de la police et, dans son cœur, la terreur du supplice. Comme beaucoup de gens qui tiennent des propos politiques, il ne s’imaginait pas sans frayeur avoir raison ; les crimes dont depuis sa jeunesse il avait accusé l’empereur et ses sbires, maintenant qu’il avait entendu l’armée marcher dans la ville, lui semblaient si possibles que sa gorge se nouait.

Il s’efforça pourtant de parler. « Si vous pensez pouvoir m’intimider, » dit-il d’une vois qu’il aurait préférée plus forte. Les ministres ne répondirent pas ; seul un page le dévisagea, abasourdi de cet homme qui parlait dans le salon gris. Il lui fallut malgré lui continuer : « Ce n’est pas le cas.
- Que voulez-vous que ça nous fasse ? cingla le Barbon sans le regarder. Taisez-vous donc, nous travaillons. Et asseyez-vous, enfin. »

Il y avait en effet près de lui un grand divan un peu fané, décoré de motifs bucoliques à la mode sous le règne précédent. Il s’assit sur son rebord, assez inconfortablement. D’abord il n’avait pas voulu y poser entièrement son train, et ensuite il n’osa pas davantage changer de position. De cette gêne il se faisait un supplice qui le confirmait dans sa dignité et dans ses craintes.

Les heures passèrent. Il entendit, en frissonnant, trois détonations dans le lointain. De temps en temps un officier entrait. Le Barbon lui posait, comme des questions, une liste de noms. À chacun nom, l’officier répondait « mort », « capturé », ou, plus rarement, en fuite.

Ces noms, le rédacteur de l’Impériale les connaissait. C’était l’engeance fière des républicains, des libéraux, des réformateurs qui sapaient l’Empire et dont il se flattait d’être, les opposants à Rodolphe II, en action ou en conscience. Ces Dollmar, ces Zugenfeld, dont on annonçait si tranquillement le sort, il les avait publiés, reçus à sa table, salués au théâtre ou dans les salons d’un sourire de connivence. Leur mort, ç’aurait pu être la sienne ! Et plus encore, leur défaite, c’était la sienne. Tous les sacrifices, toutes les audaces, toutes les nuits raccourcies à trimer devant la page, tous les risques pris quand une feuille réactionnaire le vilipendait, tout cela serait donc nul, infructueux ! Il se désolait et ne comprenait pas pourquoi lui-même n’était pas dans une de ces listes de martyrs, de prisonniers et de proscrits.

Ce fut enfin le soir, et l’empereur parut, lui qui depuis des années, comme au temps de son enfance, ne paraissait plus en public. Le fils du cardeur vit, d’aussi près qu’il l’avait aperçu sur les épaules énormes de son père, un vieillard aigre, échevelé, voûté, dans une simple robe de chambre. Ses mains maigres, couvertes de tâches sombres, s’agrippaient au dos d’un siège comme à la margelle d’un cercueil. Sous leur peau fripée se distinguait la forme des os et de grosses veines sinueuses. Le décharnement de son visage accentuait l’énormité d’un nez maigre, hideux, pâle comme la mort, révélait les arêtes du crâne, retroussait même ses lèvres desséchées sur une rangée de dents brunes. Et sous son cou ladre, presque horizontal, sa longue barbe élimée, blanche et interminable, pendait comme la corde d'un gibet.
« Alors ? » demanda-t-il, et ce seul mot paraissait un effort. Un petit groupe de généraux et de colonels, entrant l’un après l’autre dans la pièce, s’alignaient silencieusement contre le mur tendu de gris.

Le Silène tapa sur une pile de documents. « Nous avons gagné. »
« Oui, dit le Barbon Barbu en se levant, gagné à peu près, oui, quelques détails seulement, mais rien de préoccupant, rien, quelques détails. »

Une joie qui semblait la dernière agita le visage creusé du vieillard, qui tordit triomphalement ses lèvres desséchées.
« Bien. Très bien. L’Empire ! Ah. Nous vainquons. Je suis content de vous, messieurs, de vous tous, vraiment. »

Tous s’inclinèrent.
« Je laisse à mon petit-fils l’Empire assuré. Bon ! Merci, messieurs. »

Comme il se retirait, le Silène demanda, en tendant une main molle vers le fils du cardeur : « Et lui ?
- Lui ? » L’empereur le regarda à peine. « Il est là, donc. Qu’en pensez-vous ? »

Le Silène haussa les épaules. « C’est tranquille.
- Bon, bon. Laissez-le partir, alors. » Et il s’en fut d’un pas douloureux.

Les officiers aussi quittaient désormais la pièce, sauf le Barbon, rassis, qui dodelinait en grommelant. Le Silène trônait toujours parmi ses papiers qu’il relisait avec satisfaction, et les valets restaient immobiles. Une main se posa sur l’épaule du prisonnier qui tressaillit. Il n’avait pas vu ni entendu le Rouflaquais.
« Je vais vous raccompagner, hein ? Sans doute vous voulez rentrer chez vous. »

Il le suivit avec hébétude parmi les couloirs du Palais. Bientôt ils atteignirent une porte latérale, qui donnait directement sur la rue. La sentinelle devant elle salua.
« Voilà, annonça son guide comme une évidence.
- Enfin, expliquez-moi !
- Quoi donc ?
- Cette situation.
- Oh, c’est tout simple. Nous vous avons simplement mis à l’abri une journée, le temps que les choses se calment. Un ordre personnel de Sa Majesté, figurez-vous.
- Mais l’Impériale...
- Nous le lisons tous les jours. Vous n’avez pas eu peur, j’espère ? Pas vous. N’ayez aucune inquiétude à cause des événements. »

Il sourit.
« Vos articles sont les favoris de l’Empereur. »




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