L'ESPRIT RUDE


« Qui porterait une cravate dans une ville pareille ? » gémit Victor en s'épongeant le front. Devant nous les bords du golfe s'élevaient abruptement vers les cimes de l’Anamara et du Pagos, écumantes d'une brume grisâtre.
« À quand notre arrivée ? demandai-je à un des marins grecs, qui dodelina la tête avec une déférence ironique.
- Le golfe est plus long qu'il n'y paraît, Monsieur ; vous pouvez bien faire une sieste. »

Devant mon déplaisir, il ajouta : « mais nous serons à Smyrne avant le soir. »

Victor grommela et je portai la main dans ma besace, palpant le bandeau de moire comme, deux semaines plus tôt, le vieil arménien de la rue des Grès. Tissé à Smyrne, avait-il conclu, fripant entre ses gros doigts, avec une surprenante délicatesse, l'étoffe d'un rouge sombre, et même vendu à Smyrne, probablement, et, en tout état de cause, pas par un tailleur français qu'il connût, lui qui les connaissait tous. Or nul, n'en déplaise à cet imbécile de Lévy, bredouillant tant qu'il le pouvait qu'il n'avait rien entendu ni remarqué, ne disparaît sans cause, notre Adèle moins que quiconque ; aussi le saccage de la librairie Royol, la tendre affection qu'elle nous manifestait et l'enfièvrement romantique de nos cervelles concouraient-ils à suggérer un rapt, et le rectangle de moire, rouge et élimé, que nous avions sous un fauteuil renversé, avait-il dû tomber, lors de la lutte, du cou d’un de ses ravisseurs. C'était donc à Smyrne seulement, nous était-il clairement apparu après plusieurs jours d'attente tourmentée, que nous pourrions retrouver la trace de la femme de mon frère.

« Nous la retrouverons, dit-il, refermant ses mains rougies de soleil sur le bastingage, et aussitôt resserrant superbement ses lèvres adolescentes.
- Certes. »

Notre extrême jeunesse ignorait cette retenue qui aurait fait juger déraisonnable notre expédition à l'âge mur ; mais sa fameuse pudeur lui interdisait de dévoiler notre trépidant désarroi. Accoudés l'un à côté de l'autre, nous nous efforcions de manifester ce même intérêt digne dont je masquais devant mon frère, depuis six mois, la brûlante macération de mon âme. Victor, certes, n'était pas un sot, bien que son intelligence fût incomparable à la mienne, et peut-être, se tournant vers moi, devinait-il sans la comprendre la tempête sous mon crâne, la contradiction sauvage qui me bouleversait ; mais il gardait pour lui les réserves que cela pouvait lui inspirer quant à me présence.

D'ailleurs son grec était médiocre, et il était loin de me valoir au pistolet.


Smyrne, en ce temps, avait déjà perdu de son lustre passé, mais demeurait un port d’importance sur les pentes du Pagos. En d'autres circonstances, son ambiance orientale et cosmopolite aurait excité nos rêves jusqu’à la divagation, mais nous étions trop inquiétés par le sort d’Adèle pour prêter attention à sa populace bigarrée. C’était, avions-nous lu, dans les profondeurs méandriques du quartier grec que l’on trouvait la plupart des tailleurs ; il n’était pas loin du port, et bientôt le cliquetis caractéristique d'un métier frappa notre oreille, provenant d'une maison par ailleurs indistiguible des autres. Nos regards se concertèrent, puis j'entrai le premier avec une salutation amicale, produisant le foulard rouge et élaborant déjà, dans ma cervelle écolière, des termes simples et courtois par lesquels m'enquérir si le tisserand barbu savait qui pourrait en porter une semblable. C'était assurément le cas, car il bondit à sa seule vue et détala dans la ruelle, vociférant dans une panique extrême, sur quoi les badauds qui jusqu'alors nous observaient narquoisement s'égaillèrent de même, laissant bientôt la rue déserte.

« Allons-nous en, proposa Victor, mais dissimulons-nous à proximité. » Or les maisons à Smyrne, comme dans la plupart des villes égéennes, sont surmontées d'un toit plat en guise de terrasse qu'entoure un mince parapet, si bien qu'un fugitif peut facilement s'y tenir allongé, invisible de la rue mais capable de la surveiller. Un escalier assez discret et étroit permettait d’accéder à celui qui faisait face à l’atelier ; à peine y fûmes-nous montés qu’apparut à l’extrémité basse de la rue un fort parti de gaillards rudes et patibulaires, les joues rongées de barbe et de vérole. Tous portaient un morceau d’angora rouge semblable à celui que d’abord nous avions pris pour un foulard, dont ils ceignaient leurs reins et où ils passaient sabres, couteaux et pistolets. Malgré la température accablante un frisson nous parcourut, car nous avions reconnu en eux les fameux et redoutables pirates de Barbarie, que ni l’Europe ni l’Amérique n’avaient pu réduire, et auxquels le Divan, depuis des siècles, offrait un refuge subreptice. Marins courageux et adroits, impitoyables et fourbes combattants, depuis dix siècles ils terrorisaient l’Occident, dont pas une côte n’était à l’abri de leurs déprédations, et, suffisamment payés, s’aventuraient pour ravir d’infortunées victimes jusque dans le profond des terres. Le sort de notre Adèle, entre les mains de ces démons, n’était que trop cruellement évident. Nous fulminions de l’imaginer prisonnière du sérail, livrée aux bougreries orientales de quelque bey concupiscent, et peu s’en fallut que nous ne bondissions par-dessus le parapet, l’arme au poing, à l’attaque de ces scélérats. La lutte, d’ailleurs, n’aurait pas été si inégale qu’il n’y paraît, car outre l’avantage de la surprise et d’une juste fureur, Victor et moi étions rompus aux exercices du corps et aux rixes étudiantes.

« Tempérez votre fureur, Eugène, m’adjura néanmoins mon jeune frère. Songez qu’une action précipitée pourrait perdre Adèle tout à fait.» Et nous regardâmes, discrets et attentifs, les Barbaresques saccager la boutique de notre dénonciateur, sans ménagements pour son propriétaire qui se lamentait bruyamment. Enfin, leur fouille infructueuse et la nuit venant, ils tinrent un bref conseil et redescendirent, pour la plupart, vers le port, tandis que deux d’entre eux, au contraire, commencèrent de remonter la rue.

Notre concertation ne dura que le temps d’un regard, car il était évident que le premier groupe regagnait leur sinistre navire, lequel nous pourrions facilement retrouver par la suite. Aussi, nous coulant parmi les ombres, et la main sur nos pistolets, suivîmes-nous silencieusement les deux pirates qui s’étaient séparés de leurs complices et se dirigeaient d’un pas lent vers les faubourgs. Un contraste extraordinaire les opposait, car l’un était un individu de belle taille et au front rasé, mince et délié comme un acrobate, tandis que l’autre, claudicant et difforme, avaient une épaule tordue. Parfaitement à leur aise, ils ne se retournaient jamais et ne semblaient pas se soucier d’être suivis. Toutefois, à certains carrefours, ils s’arrêtaient, brièvement indécis, laissant à penser que la ville leur était familière, mais non leur itinéraire présent. Puis le bossu désignait un passage, et ils reprenaient leur avance sans un mot. Étonnamment ils ne s’arrêtèrent pas aux portes de la ville, mais poursuivirent sur la route de Bergame, désormais d’un bon pas, jusqu’à un groupe de constructions basses où nous reconnûmes un cimetière antique. Par crainte d’éveiller leurs soupçons, nous leur avions laissé une avance de quelque cent cinquante mètres, et craignîmes de les perdre s’ils s’engageaient dans le dédale des tombes ; mais, tapis derrière un vieux muret, nous vîmes avec soulagement qu’ils n’entendaient pas poursuivre plus loin que le premier des tombeaux. On sait que les romains édifiaient leurs sépultures comme de petites maisons, aux toits obliques, et les deux Barbaresques entreprirent d’en desceller les lourdes tuiles l’une après l’autre. La nuit tombait et le vent n’avait cessé de croître ; l’orage, soudain, gronda tout près, nous surprit et les deux corsaires accélérèrent leur besogne tandis que nous nous efforcions de les contourner en un large cercle pour avancer sous le couvert des tombes.


Enfin, alors que nous n’étions plus qu’à une dizaine de mètres, l’ouverture qu’ils ménageaient fut assez grande pour que le corsaire rasé pût y plonger son bras. Il tâtonna quelques instants, l’autre lui grommelant des encouragements et jetant vers le ciel des regards alarmés. Puis en retira une urne imposante, qu’il retourna entre ses mains en l’examinant avec attention, puis manipula et enfin rejeta sans ménagement dans le sépulcre. Sa main désormais un objet mince et plus petit qu’elle ; il dodelina de la tête et le glissa dans sa tunique, puis les profanateurs se retournèrent, et sans doute l’étrangeté de cette scène nous avait-elle fasciné jusqu’à l’imprudence, car le bossu distingua soudain Victor, et porta la main à son propre pistolet avec un cri strident. Avant qu’il eût pu faire feu j’avais abattu son congénère d’une balle en plein cœur, mais mon frère et le bossu se manquèrent l’un l’autre, après quoi notre ennemi s’enfuit vers la ville avec une vitesse surprenante malgré ses jambes torses.


La poursuite, un instant, nous tenta, mais nous voulûmes d’abord inspecter le défunt et sa trouvaille. Fermant à jamais ses yeux pendant que Victor plongeait dans son vêtement des mains avides, je sentis sous mes doigts une poudre grasse et les retirai vivement ; malgré l’obscurité croissante la trace pale de mes doigts se lisait sur ses paupières. J’essuyai le reste de son visage avec sa ceinture, et sous un enduit d’ocre, il était aussi blanc que le mien. Abasourdis, nous ouvrîmes sa casaque, et son épaule était brûlée des lettres T F P, la flétrissure des bagnes français ! D'ailleurs en retirant sa culotte nous constatâmes que sa toison pubienne était blonde et son sexe incirconcis, contrairement à l'usage des Turcomans.


Il n’avait sur lui, au reste, qu’un canif, un crayon, une feuille de papier manuscrite et une petite tablette de bronze gravée, longue de deux pouces et qui constituait de toute évidence le butin qu'il venait de saisir. Victor y jeta consciencieusement un œil dans la tombe ; elle ne renfermait rien d'autre que l’urne rejetée, sinon cette poussière macabre en laquelle nos ossements, après s’être fragilisés sous le lent effet des siècles, tombent soudain aussitôt dérangés. La violence du vent, pendant les quelques minutes de notre inspection, avait augmenté dans des proportions gigantesques, projetant alentour d'imposants débris, tirant nos manteaux comme de féroces mendiants et poussant une plainte presque surnaturelle qui couvrait nos voix. Rejoindre Smyrne par la plaine découverte était dans ces conditions effroyablement périlleux, et si le couvert du cimetière autour de nous nous avait quelque peu préservés, nous commencions à croire qu'il ne suffirait pas. Un seul refuge, quelque étrange et repoussant qu'il parût, s'offrait ; nous élargîmes l'ouverture pratiquée par les pirates et, tant bien que mal, nous glissâmes dans le tombeau.


Celui-ci était assez étroit, ce qui nous causait quelque inconfort outre la déplaisante pensée d'y usurper la place des défunts. Cependant sa maçonnerie était solide, et comme il avait été forcé du côté opposé au vent, les effets de la tempête s'y limitaient à un long et lugubre bourdonnement, malgré lequel nous pouvions enfin nous entendre l'un l'autre.
« Un Français, dit Victor
- Il n'est pas si rare que des Européens se mêlent aux Barbaresques, rappelai-je, à plus forte raison parmi la pègre des bagnes. Voyez l'exemple de Jan Janszoon. Mais ce qui est, en l'espèce, curieux et inexplicable, et justement parce que l'on compte des Français parmi cette engeance, c'est que celui-ci ait pris des dispositions si élaborées pour n'être pas reconnu comme tel. Montrez-nous, à nouveau, ce que nous avons retrouvé sur lui. »

J'avais dans ma besace une petite bougie, que j’enflammai en actionnant la platine de mon pistolet. Avec une prudente minutie, Victor déplia la feuille de papier, où l'individu avait au crayon tracé deux lignes de caractères.


AVONS REJOINT SMYRNE ET GAGNERONS GENES
OTABW XKA


« Un message.
- Le brouillon d'un message, codé de surcroît.
- Il avait donc un commanditaire. Mais qui ?
- Montrez-nous la tablette, Victor. »

Visiblement concave, le rectangle de bronze prenait à la lueur jaune de la bougie des nuances grises, et des ombres dansaient le long de son inscription gravée, dont la première lettre était encadrée par deux entailles en forme de lunules :

ΗΕΡΑΤΑ



« C'est du latin, fit pompeusement Victor : des foies ! Mais pourquoi cette inscription ? »

Sur son revers convexe la plaque était frisée d’une croûte noire et friable, où nous reconnûmes de la terre cuite. Je saisis l’urne, si lourde et épaisse qu’elle s’était à peine fissurée en tombant, un vase de poterie sans ornementation particulière, mais où je trouvai bientôt sur son argile une zone rectangulaire et plus pâle, de la même dimension que la plaque. Les deux objets s’emboitaient comme des symboles ; il était évident que le rectangle de bronze avait été enlevé au récipient de terre cuite.


« Je comprends maintenant, conclut mon frère. C’est un vase canope, semblable à ceux dans lesquels les Égyptiens faisaient mettre, au côté de leurs dépouilles lavées, leurs viscères méticuleusement extraits.
- Je sais ce qu’est un vase canope ; mais nous ne sommes pas dans une tombe égyptienne.
- C’est là tout le remarquable, tout le symbolique de ce génie de la nation romaine, cette aspiration syncrétiste à l’Éternel. Les mystères orientaux, on le sait, exercèrent sur elle une fascination puissante. Voyez la pyramide de Cestius et le temple d’Isis à Pompéi. Voici une preuve inédite et supplémentaire de cette influence, de ce surpassement noble des dogmes et des partis. Sans doute sommes-nous dans la tombe d’un citoyen distingué, le fleuron de la sagesse antique, et qui, aux portes de la Nuit, avait recommandé sa dépouille aux rites d’Anubis. Rien d’étonnant à ce que nous suffoquions presque : son ombre, à elle seule, doit trouver cette modeste tombe trop étroite ! »

Sans répondre, je le laissais reprendre l'objet.
« Pourquoi croyez-vous que ces pirates convoitaient l'étiquette de ce récipient ?
- Je l'ignore. Et surtout, quel rapport entre lui et Adèle ? »

Rien de ce que nous avions découvert ne pouvant éclairer davantage cette question, notre nuit se passa en silencieuses conjectures. Peu à peu le grondement du vent faiblit, mais il ne s'apaisa tout à fait qu'à l'aube ; fourbus et transis, nous nous glissâmes à l’extérieur du tombeau ; une lumière brune coulait sur le plateau poussiéreux, mais il y restait assez d'ombre, et soudain une voix nous interpela en grec.
« Ne mentionnez pas la tablette, » glissai-je à mon frère. En quelques instants nous nous vîmes encerclés par un groupe guère moins patibulaire que les corsaires de la veille, mais dont les membres ne portaient pas, par-dessus leurs pantalons bouffants, le foulard distinctif de ces derniers. À la vérité ils apparaissaient aussi plus maigres, et plus désespérés ; dans cette troupe silencieuse et menaçante j'aperçus plus d'enfants que d'armes à feu.
« L'avez-vous tué ? » demanda une voix. Nous nous retournâmes et vîmes une sorte de brigand aux airs de prince fugitif, un poignard et un cor pendant à son ceinturon. Il portait sur ses épaules une courte cape et désignait avec une badine le corps de notre victime, à demi-couvert de sable. Tout le temps où je pesais ma réponse il maintint sur moi des yeux sombres dont je devinais qu'il était dangereux de soutenir le regard. Enfin, se figurant peut-être que nous ne comprenions pas sa langue, il desserra de nouveau ses lèvres jaunies ce qui affola Victor.
« Oui! s'exclama-t-il en dodelinant de la tête, ce qui fit sourire l'inconnu.
- Quiconque qui tue un serviteur du Sultan est un allié à mes yeux. Quels sont vos rapports avec le raïs Amadou ?"
- Raïs Amadou, l’Algérois ? Je le croyais mort aux mains des Américains. » Mais alors même que je parlais, il me revenait que l’intrépide capitaine Decatur, après la bataille où avait disparu ce terrible corsaire, n’avait retrouvé de lui qu’une flaque de sang, et son corps, supposément jeté à la mer sur ses ordres ultimes, n’avait jamais été retrouvé.

« Plût au ciel qu'il le soit, répondit le brigand avec rage. C'est l'ennemi le plus cruel et le plus ardent du peuple grec et de notre Société, un des bourreaux de Scio et de Patras. Mais si vous le connaissez pas, pourquoi tuer ses sbires ? »

Rassuré par la tournure que prenait cette conversion, je lui révélai que l'épousée de mon frère, à peine un mois après leurs noces, avait été enlevée mystérieusement, la piste qui nous avait conduits à Smyrne et notre supposition que l'équipage de ce raïs était lié au rapt. Le Grec écoutait tout cela avec attention et intérêt, puis, quand je me fus tu, consulta du regard quelques-uns de ses congénères.
« Alors nous sommes bien dans le même camp. Nous vous dirons ce que nous savons de ce séide du Sultan.
- Et que voulez-vous en contrepartie ?
- De la poudre et des balles ! Puisque vous venez de France, parlez-leur de notre lutte ! Ralliez à notre cause les capitaux de l'Occident… Dites-leur ce que les Grecs souffrent et ce qu'ils sont encore prêts à souffrir pour être libérés des Turcs.
- Ce tailleur que nous avons rencontré leur semblait plus soumis que vous ne le dites.
- Toute cause a ses traîtres, » rétorqua le brigand, ses traits princiers empourprés de colère, avec une violence qui confinait au trouble mental, et d’ailleurs le propos de ce récit illustre éloquemment, comme on le verra, les rudesses et les déportements de l’esprit altéré sous ses diverses formes. « La victoire venue nous laverons la souillure Ottomane avec leur sang. Mais je vous ai présenté une requête : acceptez-vous de transmettre à votre pays notre message ?
- Je m'y engage », répondit Victor, mais quand à moi je rétorquai : « Je ne promets rien de tel. Nous combattons un ennemi commun, et en nous aidant vous n’obéissez qu’à votre intérêt bien considéré ; pourquoi devrais-je vous en être redevable ? »

Mon interlocuteur eut un mouvement d’épaules majestueux.
« Soit. D'ailleurs vous auriez tôt fait d'apprendre sans moi tout ce que je peux vous révéler. Depuis longtemps, nous l'observons. Comme vous l'avez supposé, Amidou est revenu il y a trois jours à bord de son Aigle des Mers, pour recruter de nouveaux corsaires avant une entreprise que les bas-fonds de Smyrne murmurent urgente et lucrative. À certains articles dont le navire fit provision, je suppose qu'une femme était détenue à bord, probablement celle que vous coulez secourir. Et ce qui me le fait d'autant plus supposer, c'est que votre bossu a été observé revenant à bord cette nuit, et qu'aussitôt, bien que le navire n'ait pas été entièrement réapprovisionné et malgré la pire tempête jamais observée à Smyrne, le corsaire fit lever les voiles et prit le large. Comment il y survécut, nous l'ignorons, mais trois navires qui tardaient à rentrer au port ont été fracassés sur les récifs du golfe, et nulle trace de l'Aigle des Mers parmi leurs épaves.
- Ainsi, se lamenta Victor, à peine découvert Amidou se dérobe.
- Nous ignorons sa destination, poursuivit le brigand, et vous ?
- Gênes, » répondis-je. Nous y fûmes six jours plus tard, profitant de l'aimable accueil de lord Byron, qui ne tarissait pas de questions sur ces patriotes que nous avions rencontrés et rêvait déjà de gloires orientales ; cependant, à notre prière, il accepta consulter certaines de ses accointances parmi la société génoise, dans laquelle rien ne se passe, ou peu s'en faut, qui ne concerne le port et ses activités, si bien que nous apprîmes sans peine ce qu'il en était de l'Aigle des Mers. Arrivée deux jours avant nous, la frégate barbaresque mouillait toujours à l'ombre de San Benigno, sous un douteux pavillon de Suède, et la garde vigilante d'un équipage réduit au tiers environ. Les marins manquant, apprîmes-nous, et le raïs lui-même avaient quitté la ville par la ville par plusieurs carrioles, emmenant avec eux une femme voilée et présentant à la porte des passeports suédois, sans doute faux. La ville, cependant, n'avait jamais été regardante sur l'origine de ses visiteurs et se souciait peu de préserver l'ordre de son occupant savoyard ; on les laissa partir sur la route de Parme.

Sur les mauvaises routes de Toscane, pentues, sinueuses et criblées de fondrières, un cavalier résolu pouvait espérer maintenir une cadence double de celle d'une voiture ; aussi, malgré l'après-midi bien avancée, décidâmes-nous de nous procurer deux montures pour nous lancer aussitôt sur leur piste. Or à notre grande surprise le maquignon que nous trouvâmes Piazza Tommaseo, un lombard titanesque, était un de ces soudards admirables qui avaient servi sous notre père dans ses campagnes péninsulaires. Assurément il gardait un souvenir admiratif du général, dont sitôt notre identité connue il vanta la bravoure magnanime et se prétendit le sabreur favori, multipliant les anecdotes fantasques, quoiqu'à certains détails il apparût en effet qu'il le connaissait en personne. Cette plaisante coïncidence le convainquit de nous abandonner ses bêtes au moindre coût et l'intéressa à notre aventure. Mais à peine en eut-il connu les détails qu'il s'assombrit.


« Savez-vous pourquoi ils vont à Parme, selon moi ? »

Nous l'ignorions.
« Ils veulent passer en Vénétie, par le ducato qui est un apanage de la fille de l'Empereur, et plus discrètement que s'ils avaient débarqué à Venise ou Trieste.
- Intriguant, répondis-je.
- Alarmant ! Car à pénétrer si furtivement au sein de l'Empire, ces ladrones réduisent leur identité à une redoutable alternative : ils sont soit au service secret de son Altesse Impériale et Royale, soit au nombre de ses ennemis, et dans un cas comme dans l'autre un redoutable parti. »

Un instant nous considérâmes cette conclusion très sensée et très déplaisante.

« Pourquoi, ceci dit, Vienne s'associerait-elle à la Porte ?
- Demandez-le à Ypsilantis et aux Jagellions ; de tous temps les tyrans ont eu des communautés d'intérêt, et si leurs discordes ravagent le monde, il faut peut-être davantage craindre leur entente. Savez-vous qu'une dizaine de princes et le triple d'ambassadeurs sont en ce moment réunis à Vérone ? Vérone n'est qu'à une journée de route de Parme.
- Alors il faut nous faut faire vite. Merci, caporal. »



Après un dernier salut nous sortions de l'écurie, rênes en main, quand quatre lunes scintillèrent sur les pénombres de la place, et quatre Barbaresques silencieux, menés par notre bossu, s’avancèrent vers nous, leurs sabres acérés à la main. Il n'était pas question cette fois-ci pour eux ni pour nous de recourir aux armes à feu, sous peine d'attirer une attention malvenue, aussi Victor se retourna-t-il et toqua-t-il à la porte du maquignon qui s'entrouvrit.
« Oui ?
- Deux épées, per favore. »

L'Italien nous en présenta, immédiatement et sans marquer plus de surprise que si nous lui avions demandé une allumette.
« Voulez-vous de l'aide ? En souvenir de votre père.
- Ça ira. »


De fait, ça alla. Les deux premiers corsaires finirent leurs assauts trop précipités au fil de nos lames, puis ce fut la lutte violente et rapide, où dansaient dans l’obscurité naissante des flots de fer. Le bossu, contre Victor, multiplia en vain les passes les plus sournoises et les feintes les mieux élaborées ; l’épée de mon frère lui perça le cœur alors que la mienne traversaient la gorge de mon adversaire, et ils tombèrent l’un sur l’autre. Comme je reprenais mon souffle et malgré l’enivrement de la victoire, une crainte soudaine me revint. Au-dessus même de nos têtes, placardé sur un mur aveugle, l’article Cinq des constitutions du Piémont rappelait formellement l’interdit frappant les duels.

« Ne nous attardons pas.
- Attendez, dit mon frère. Leurs frusques pourraient nous être utiles. » Non sans peine nous dépouillâmes deux corps de leurs casaques légères, de leurs pantalons bouffants et surtout de cette ceinture rouge qui d'abord nous avait mis sur leur piste ; couvrant les alentours de regards inquiets, nous jetâmes pêle-mêle ces défroques dans nos fontes, après quoi, bien que cette sortie à la nuit tombante suscitât de toute évidence en la sentinelle une certaine suspicion, nous présentâmes nos passeports et prîmes la route de Parme.


Retrouvant la trace des Barbaresques, nous la suivîmes à Mantoue et à Vérone, de poste en poste et sans jamais parvenir à gagner sur eux plus d'une étape ; de toute évidence les ravisseurs d’Adèle, ne s’ignorant pas suivis, forçaient l'allure. Enfin le 2 novembre nous trouva aux portes de Vérone, tout alarmés de la Conférence qui s’y tenait alors. Nous ne doutions plus désormais que les pirates n’eussent partie liée avec quelqu’une des forces en présence dans ce troisième congrès d’après Vienne, et redoutions d'aggraver par notre maladresse et notre inexpérience le sort d'Adèle. Mon frère, cependant, tenait en admiration le représentant Français, pour quelques compliments que celui-ci lui avait autrefois décernés, et fit tant qu'il me persuada de le mêler à notre entreprise.

Un laquais nous annonça ; comme nous entrions dans son bureau à la Casa-Lorenzi, l'ambassadeur bomba son petit torse, agita sa coiffure grise avec des mains encore adroites et les tordit devant lui.
« Eugène, Victor, qu’avez-vous fait, Mes pauvres Enfants ? » En ces termes il nous accueillit ; sans attendre de réponse il commença un discours terrible et dramatique, proféré avec la lente ardeur d'un tragédien, et dont je jugeais par l’élaboration de certaines tournures que nous n’en étions pas les premiers auditeurs. La Guerre menaçait, non seulement en Espagne où bientôt les Armées de la France seraient contraintes d’aller rétablir l’Ordre, mais aussi Ailleurs, à son plus extrême Tourment ; pas une Nuit ne se passait sans qu'Il tremblât de sentir ce Monstre gronder dans l'Ombre. Pas pour Lui, bien entendu, qui jamais n’avais reculé devant le Sacrifice que demandaient les Circonstances. Il osait même dire que le Martyre Lui conviendrait. Mais comme le Sauveur au Jardin pendant cette Nuit Terrible, il se sentait douter et faiblir, en Proie au Vacillement de sa Foi. Car s'Il eût volontiers versé Son Sang pour le Salut du Monde, pouvait-il laisser Ses Semblables salir leurs mains du plus Inexpiable Crime ? Même Ses efforts, que jamais Il n’avait ménagés dans Sa Lutte incessante contre la Violence sanguinaire d’un Monde livré aux Désordres d'une Science mal comprise, ne sauraient seul repousser le Spectre d'un Massacre bien pire que ceux perpétrés par Bonaparte !
« Vous voulez parler de la guerre en Grèce ?
- La Grèce n’est qu’un Début ! Ils veulent précipiter l’Europe dans la Guerre. Quel Drame, quel Crime que la Civilisation appelée à transmettre au monde la Gloire et la Lumière de la Foi doive ainsi périr par la Main scélérate de Conspirateurs !

Il dardait sur nous, sinon son regard embrassant les siècles et les mondes, un index accusateur.
« Vous nous venez de Lord Byron. Vous a-t-il dit, ce Jacobin, quel ignoble quatrain il a composé sur la mort de Robert Stewart ?
- Lord Londonnery ?
- Mort ! Suicidé ! C’est ce que tous prétendent ! Coïncidence, qu’il se soit prétendu menacé deux semaines plus tôt ! Fatalité, qu’il succombe à la Veille du Congrès où doit se débattre la Question d’Orient, lui adversaire si résolu d’un nouveau conflit en Europe ! Et voici qu’on le remplace par ce boutefeu de Wellington. Le Monde n'y survivra pas.
- Mais nous n'y sommes pour rien.
- J'aimerais vous croire, Eugène, bien que Mon Expérience et Mes douloureuses Inquiétudes me poussent à voir dans tous les Dérèglements de cette Ville le même Vice insidieux qui menace la Paix de l'Europe. Avouez-Moi tout, confessez-vous. Pourquoi avoir dérobé ce livre ?
- Quel livre ?
- Allons, mes Enfants, rendez-le Moi et songez que Je peux sans doute Tout arranger. Vos dénégations malgré l'évidence Me font davantage souffrir comme votre vieil Ami qu'elle ne pèse contre la parole du Prince de Suède.
- Oscar Bernadotte ? C'est donc lui qui nous accuse ?
- Le pauvre Enfant lui-même n'a pas voulu porter d'accusation. Me connaissant depuis Mon Ambassade à la Cour de son Père, il est venu me consulter au sujet de ces deux Français qu'il avait aperçus peu après le Vol d’un ancien Ouvrage, et vous apprendre ici, après qu'il vous a décrits en termes si précis, Me pousse à prêter crédit à ses dires.
- Monsieur, adjura Victor, je vous fais le serment solennel que je n'ai commis aucun méfait à Vérone.
- Trop tard. » Regardant par la croisée du bureau, je voyais deux lourds fiacres s'arrêter dans la rue ; une douzaine de personnages inquiétants en sortirent vêtus de lourds manteaux, l'un d'eux frappant violemment à la porte d'une main gantée de noir. « Les policiers de Sedlinsky sont ici.
- Je vous assure, Mes Enfants, que ce n'est pas de Mon fait. Comme Je l'ai dit Je suis certain de pouvoir arranger la situation si vous reconnaissez vos Torts et acceptez...
- Monsieur le ministre ! Implora Victor.
- Polizei ! Ouvrez !
- Mais c'est une Ambassade ! Et Je n'ai encore rien dit à Personne, Qui oserait ?
- Ceux-là même dont vous parliez auparavant. Nous avons peu de temps. » À un bruit de pas violents nous sûmes qu'ils gravissaient l'escalier.


« Vous me connaissez, Monsieur. J'ai établi mon innocence par serment, et mes accusateurs, par action, leur duplicité. Soyez juge,» déclara mon frère assez adroitement, car juger autrui n'était pas le moindre des plaisirs du vicomte.

Celui-ci se résolut enfin.
« Votre petite Aventure m'évoque Celles où Je m'illustrais dans Ma flamboyante Jeunesse. Très bien. Il tapa sur un pan de mur et le fit coulisser, révélant un passage étroit et vertical, où des entailles dans sa paroi écrue permettaient de descendre. «Faites vite. J'objecterai à leurs perquisitions l'Inviolabilité de Ma Personne et de Ma Mission.
- Quel livre ? insistai-je.
- Le De Materia Medica, de Dioscoride. Oscar ne M'en a rien dit, sinon qu'il a disparu de la Biblioteca Capitolare. »


Rien ne restait à dire, et le temps pressait. Nous disparûmes, et je n'ai plus depuis revu le vicomte, cet idiot qui était pourtant, à sa singulière façon, le plus brave, le plus noble et, comme nous le verrons, le plus lucide des nombreux personnages de ce récit. Le passage, si exigu que je n'y pouvais descendre qu'à force de contorsions, aboutissait à une cave murée et peut-être oubliée. Un soupirail permettait d'en sortir, donnant sur une venelle qu’à notre vif soulagement nous trouvâmes déserte.

« Et maintenant ?
- Nous avons deux pistes : Oscar Bernadotte et ce livre volé. Efforcez-vous ce qu'il en est du De Materia Medica, je vais au Palazzo Canossa pour y voir ce qu'y trame le Bernadotte. Retrouvons-nous aux arènes de Vérone à minuit.
- Attendez, monsieur mon frère. On vous reconnaîtra, mettez au moins d’autres vêtements.
- En effet, répondis-je, souriant de mon audace malicieuse ; nos costumes de pirates sont dans votre besace ; donnez-moi l'un d'entre eux, et nous verrons quelle figure fera le Prince face à lui. »


L'aventure, enfin, enivrante et périlleuse, dont mon frère et moi avions tant rêvé au bagne Cordier, là-bas, à Paris, dans l'ennui de l'étude et la banalité des jours, attisait en moi une audace implacable. Comme je me glissais dans les communs du palais, grimé en Barbaresque et avec précaution malgré tout, le cœur me battait davantage d'exaltation que de peur. Je gravis secrètement des escaliers de marbre. Au-dessus de moi, sur les fresques frangées d'or, comme dans le secret de mon âme, ce n'était que pourpre et que foudre, voluptés et combats, dans des couleurs brûlantes et des cieux antiques. Ma vie, en comparaison, n'avait jusqu'alors été qu'une longue réclusion, et voilà soudain que sous la canicule italienne il faisait soif en moi, une soif adolescente de dangers et de splendeurs, de gloires et d'amours. Mon frère, Adèle n'étaient plus ceux que j'avais connus, mais un guerrier à mon image, une brune Polyxène ! J'avançais, comme en rêve, vers un destin magnifique et terrible ; et s'il fallait mourir, tant pis.


À certain instant je traversais une galerie surplombant une salle de bal pour l'instant vide, quand deux voix se firent entendre sous moi en français, l'une ferme, calme, précise, l'autre plus faible et qui semblait celle d'un vieillard, toutes deux polies par une longue pratique du monde, mais nerveuses et aussi basses que le permettait leur sensible émotion. D'où je me trouvais, les deux personnages m'étaient invisibles. Tout au plus, m’inclinant par-dessus la balustrade autant que je l'osais, aperçus-je une paire de souliers à boucles d'or.
« J'ose espérer, dit le vieillard, que vous ne me dérangez pas pour cette ridicule affaire de livre volé.
- Non, cela n'a aucune importance. Il s'agit de l'Aiglon, le fils de Bonaparte. »

Un si long silence s'ensuivit que j'aurais pu croire la conversation finie. Les souliers firent quelques pas et je notai que leur propriétaire boitait.
« Et donc ? demanda enfin celui-ci.
- Il a failli être enlevé à Baden, par, le croirez-vous, des corsaires barbaresques. Une lettre anonyme avait averti Sedlinsky, et nous l'avons déjouée de justesse.
- Mais ?
- Vous savez ce que cela signifie. L'avenir de l'Europe est en jeu, et Sedlinsky ne connaîtra peut-être pas autant de succès face à une deuxième tentative. Il nous faut votre aide pour surveiller le jeune Franz.
- Mon aide ? Vous savez que je suis sans ressources et écarté du pouvoir.
- À d'autres.
- Fort bien, je placerai auprès de son altesse quelques agents qui me restent dévoués.
- Je ferai prévenir Sedlinsky. »

Un autre silence dura.
« Nul ne doit savoir ma présence dans cette ville.
- Bien sûr, répondit le second individu.
- Que diable faites-vous ici ? Pourquoi n'êtes-vous pas avec les autres ? » s'écria une voix près de moi.

Je me retournai vers un visage mince et sombre, aux favoris sauvages. Décidément le prince de Suède était donc lié aux ravisseurs de ma belle-sœur. Ce Césarion, en vérité, ne semblait pas plus vieux que mon frère Victor, mais là où celui-ci n'était que rondeur débonnaire, l'attitude du prince dénotait un tempérament colérique et ombrageux, accoutumé à l'obéissance la plus complète.
"Nous avons été séparés et je ne connais pas le rendez-vous.
- Les arènes, à minuit moins vingt. Et faites vite, Berlin ne vous attendra pas.
- Bien sûr. Après tout, nous sommes payés une somme raisonnable. »

Ce propos le décontenança un instant, mais il se reprit et me dévisagea avec un agacement souverain.
« Dites à votre " capitaine " qu'il se contente d'obéir à nos ordres. Il n'est pas le premier à se croire plus malin que mon père. »

Sur ce le prince commença de tourner les talons, mais au dernier instant un je n'ai jamais su quoi dans mon allure éveilla ses soupçons, son front étroit se creusa d'une ride perplexe puis il s'exclama, interloqué :
« Mais vous parlez... Français ! Gardes, à moi ! »

Avant qu'il eût fini je l'avais bousculé et m'engouffrai dans le passage le plus immédiat. Ma carrure et mon accoutrement m'interdisait d'espérer trouver mon salut dans la dissimulation plutôt que dans la fuite, et d'ailleurs il me fallait gagner les arènes avant que Victor, ignorant du danger, n'y surgît sans précaution parmi nos ennemis rassemblés. Je sautai donc d'une fenêtre et, un bref regard par-dessus mon épaule m'assurant, sinon de n'être pas poursuivi, à tout le moins d'une confortable avance, m'élançai par les rues tortueuses de Vérone. Parvenu aux arènes, à bout de souffle, je pris aussi discrètement que possible un accès secondaire, qui donnait sur les gradins les plus élevés. Une nuit nuageuse couvrait la ville et, comme ce n'était pas un soir de représentation, le lieu était complètement noir, exception faite d'un grand feu au milieu de la piste. La lumière écarlate qu'il émettait ne s'étendait pas, et de loin, jusqu'à l'endroit où je me tenais, mais elle éclairait autour d'elle une trentaine de corsaires, qui postés en sentinelles, qui pelotonnés et dormant les armes à la main, qui mangeant et discutant, qui s'affairant à quelque besogne indistinguible, tous portant la ceinture caractéristique qui leur tenait lieu d'uniforme.

La rouge clarté du brasier éclaboussait leurs trognes patibulaires d'un mélange de nuit et de sang, rutilait sur des armes nues, et par ses effets d'ombre mouvants tantôt confondait tantôt multipliait les Barbaresques. Au milieu de ce bivouac effrayant l'œil était vite attiré par deux objets énormes et fantastiques. Le premier était un géant aux bras massifs et à la barbe démesurée, qui parcourait sans un mot le cercle des Corsaires. Sa face, lorsqu’il passait dans la clarté des flammes, présentait des traits lourds et sauvages, un nez brisé, des joues pleines couvertes d’un poil dru. Assurément c’était Amidou, le maître de ces brutes, si extraordinairement grand et découplé que sans ses perambulations je l’aurais pris pour une des statues de l’arène. Le second était un engin colossal, laissé à un prudent écart du feu et dont les formes énormes ne se distinguaient que confusément, un cylindre trapu surmonté d’une boule ; après quelque temps je reconnus un aérostat.

« Je ne vois pas Adèle, dit mon frère à mes côtés, me faisant presque crier de surprise.
- Moi non plus. Pourtant il n’est pas douteux que ce soient ses ravisseurs.
- Alors, attaquons.
- Remarquez que le ballon semble tout prêt à décoller.
- Attaquons vite. »

Brièvement nous délibérâmes s’il valait mieux attaquer au corps à corps cette plus large troupe, ce qui présentait des dangers évidents, ou ouvrir le feu sur elle depuis notre position élevée, avec nos seuls pistolets. C’est alors que j’attirais l’attention de Victor sur le manège d'un couple de Barbaresques, qui un peu à part des autres avaient étalé une couverture sur la margelle séparant des gradins l’arène proprement dite et, sur cette table sommaire, vérifiaient et approvisionnaient l’une après l’autre un grand nombre d’armes à feu, dont pas deux n’étaient identiques, à la lueur d’une simple bougie. Leur besogne était bien avancée, et la couverture disparaissait presque sous leur arsenal, ce qui nous inspira un plan odysséen ; précautionneusement nous nous coulâmes aussi près de la margelle que l’obscurité le permettait, visâmes longuement les deux forbans, larges silhouettes clairement découpées devant le grand feu, et les abattîmes. Comme nous l’avions prévu cette première détonation prit nos ennemis par surprise, et avant qu'ils aient pu riposter nous avions d'un mouvement rapide gagné la table, soufflé la bougie et, jetant par-dessus notre épaule les armes sitôt utilisées, commençâmes à faire feu à une cadence plus soutenue que celle de toute leur troupe. La lumière, la surprise et cette provision de mort que les deux corsaires nous avaient servie comme des victuailles jouant en notre faveur, une dizaine de Barbaresques furent bientôt abattus, alors que le géant, après avoir aboyé quelques ordres, se retirait avec la moitié des corsaires restant vers l'aérostat.
« Eugène ! Arrêtons-le ! » S’exclama Victor ; or ceux des corsaires qui n'accompagnaient pas la retraite de leur maître s'étaient enfin ressaisis, et leurs volées concertées nous forçaient, la plupart du temps, à rester baissés derrière la margelle d'où les balles faisaient jaillir des escarbilles de marbre. Certains, même, couverts par les tirs de leurs congénères, gagnaient les gradins à leur tour et essayaient de nous contourner, manœuvrant aussi bien et vaillamment que des soldats de métier. De temps en temps une de nos balles tirait de leur troupe un cri d'agonie, mais l'instant venait où, ayant épuisé cette réserve d'armes prêtes prise à l'ennemi, nous verrions notre dernier avantage disparaître.
« Glissez dans votre ceinture les pistolets qui vous restent et écartons-nous, » criai-je à mon frère par-dessus le vacarme. À cet instant une langue de feu jaillit au cœur de l'aérostat et il s'éleva en quelques saccades rapides.

Il n'est, pour nos semblables, qu'une seule façon de s'élever durablement dans les airs, et c'est d'être plus légers qu'eux ; les engins qu'ils utilisent pour se faire sont divisés en deux catégories, selon le moyen par lequel est obtenu ce résultat. Les uns, plus durables, présentent une enveloppe scellée qui contient un gaz naturellement subtil. Les autres, selon le principe élaboré par les Montgolfier, utilisent un ballon ouvert, dans lequel un brûleur dilate l’air qui, quittant en partie l'enveloppe, allège l'ensemble ; l'avantage de ces derniers est que le brûleur, selon qu'on l'allume ou l'éteint, permet de gagner ou perdre en altitude et ainsi de modifier la course de l'aérostat, par le jeu des courants aériens. L'appareil des Barbaresques ici était de cette sorte rare et dangereuse appelée Rozière et qui conjugue les deux procédés, un brûleur sous une enveloppe ouverte, elle-même supportant un ballon scellé et rempli d'air inflammable ; c'était la légèreté naturelle de celui-là qui avait permis à l'appareil de s'élever dès son lest jeté. Au moment de cette ascension il nous sembla entendre, dans sa nacelle, un cri de femme étouffé ; alors Victor, sans une pensée pour le danger, se leva et, comme la Rozière s'élevait vers le Nord, escalada les gradins de ce côté, espérant qu'elle passerait assez bas sur leur rang supérieur pour qu'il pût s'y agripper. Je le suivais tant bien que mal, me retournant de temps à autre pour faire feu sur les corsaires restés derrière nous, lesquels d'ailleurs, voyant leur maître enfui, le combat cesser et une vingtaine d'entre eux morts ou blessés, ne semblaient pas vouloir davantage nous poursuivre.

Les efforts de mon frère furent infructueux, et la Rozière, s’élevant rapidement, s'éloigna dans la nuit.
« Suivons-les ! S'emporta-t-il, des sanglots de rage dans la voix. Il faut absolument suivre cet engin.
- Sortons plutôt de la ville au plus vite ! Je sais où ils vont. »

Nous nous procurâmes sans trop de peine bien qu'à grand frais de nouvelles bêtes, et ce fut en trottant sur une route de la Vénétie endormie que je lui expliquai ce que j'avais appris, comment les Bernadotte semblaient mêlés à un plus vaste complot que le seul rapt d'Adèle et quel espoir j'entretenais de retrouver à Berlin la trace du raïs et peut-être même de l'y précéder. Dans une mansarde de Trente il me raconta sa visite à la Biblioteca Capitolare ; L'exemplaire volé du De Materia Medica, s'avérait-il, n'était qu'une copie de peu de prix ; Victor avait appris d'un clerc qu'un nain à l'accent arabe avait visité les lieux la veille, et trouvé une fenêtre brisée par laquelle le scélérat avait sans doute jeté le volume à un complice.

Sur une route venteuse des Alpes, emmitouflés dans des lainages qui m'agaçaient fort, nous discutâmes des raisons pour lesquelles un corsaire aussi fameux que le raïs Amidou pouvait s'abaisser à d'aussi dérisoires rapines, piller une simple tombe et dérober un livre quelconque. Au sommet d'un promontoire, une mer de nuages écumant sous nos bottes, Victor proposa que ces absurdes larcins n'étaient peut-être que des forfaits subsidiaires à l'entreprise du Barbaresque, qui d'ailleurs n'avait pas pris part à leur exécution ; qui sait si leur but n'était pas simplement d'obtenir une inscription en latin, quelle que fût sa nature ? Et de brandir la vaniteuse trouvaille tirée du sépulcre de Smyrne. Sous les frondaisons dénudées des forêts de Bavière nous nous répétions les liens entre les Corsaires et les Bernadotte et sur les berges mélancoliques du Pegniz nous ne comprenions toujours pas pourquoi ce complot monstrueux concernait notre ange. Pourtant il était de plus en plus certains que pour la retrouver nous devrions affronter Amidou et ses commanditaires, arrêter leurs pans criminels, quels qu'ils fussent. Il en allait, nous le songions en galopant par la plaine de Leipsick, du destin de l'Europe où montaient les rumeurs de guerre, et nous nous jurâmes de ne pas les laisser se vérifier.

Aussi à notre arrivée à Berlin ne doutions-nous plus de notre plan et sitôt logés, lavés et vêtus de frais nous comptions nous mettre en rapport avec les autorités prussiennes, sollicitant leur aide pour délivrer notre bien-aimée et proposant la nôtre contre ces féroces criminels ; c’est alors qu’une voix familière nous interpella.


« Un instant, messieurs. »

En nous retournant nous reconnûmes Élie Lévy, cet israélite érudit qui, dans la librairie Royol, avait assisté sans vouloir l’avouer à l'enlèvement d'Adèle.


« Enfin vous voici ! J'espérais bien vous retrouver à Berlin.
- Je crois comprendre que vous êtes désormais disposés à nous révéler la vérité, répondit impatiemment Victor
- Oui ! Par où commencer ? Jamais votre épouse n’aurait dû être mêlée à tout cela ; mais elle a surpris notre conversation à propos de la Somme Raisonnable.
- La Somme Raisonnable ! De quoi s'agit-il, enfin !
- C'est un grimoire ésotérique aux origines mystérieuses, rédigé en runes nordiques et contenant les secrets de connaissances impies et de rites sanglants. Le Vermiis Mysteriis en mentionnait neuf exemplaires, tous perdus ou détruits. Mais des fragments subsistent, et c'est l'un d'eux... J'aurais dû refuser, bien sûr ! Mais le désir de savoir ! Et puis pensez-vous ! Un souverain ! Un général ! Un académicien, qui m'avait été présenté dix ans plus tôt par un ministre amateur de littérature religieuse !
- Vous voulez parler du roi Bernadotte ? Et non de son fils ?
- Il ne m'a présenté qu'une seule page, disant ne pas en avoir d'autres en sa possession. Une page codée, un tissu infernal de nombres, de symboles, de références mystiques, si bien qu’il lui fallait pour la décrypter quelqu'un qui fût érudit en nombres et en langues, rompu aux mystères de la science et aux calculs de la religion, en un mot...
- Un guématricien, compris-je. Mais cette page, que disait-elle ?
- Elle révélait la nature de trois objets. Trois objets pour accomplir un ancien rituel païen lors du Solstice ; je l'ignorais alors ! Mais s'il y parvient... Le Monde ! L'Europe ! Que le Seigneur me pardonne !
- Reprenez vos esprits ; ces trois objets, quels sont-ils ?
- Il y avait... Ciel, qu'ai-je fait ? Moi, si fier de mon érudition, berné par le roi de Suède ! J'ai tout dit à son factotum barbaresque quand il est revenu de Londres, ce forban forfante et forfaiteur. Et quand votre épouse nous a surpris, quand ils l'ont enlevée, j'ai cru qu'il en allait de quelque secret d'État, non de cette abomination. Mais un doute m'est venu, j'ai traqué quelques pages supplémentaires de la Somme, élucidé la véritable nature du rituel... Il va le faire ! Il va vraiment le faire, dans sa soif aveugle de pouvoir ! Il va relever l'ost du Folkvangr, l'armée des morts ! Et dévaster le monde ! Qu'ai-je fait ? Et ce corsaire sanguinaire, parti rassembler les trois objets...
- Mais ces trois objets, quels sont-ils ?
- La Francisque d'Arminius. Quelques mots, n'importe quels, mais volés et dans la langue de ceux qu'il a vaincu. Et le sang de leur Roi.
- Mais c'est absurde ! commenta Victor. Depuis des siècles il n'y a pas eu de roi de... »

Abasourdi, il s'arrêta.


« De Roi de Rome... finis-je
- Alors ma tablette, et le De Materia Medica, c'était donc pour cela...
- La Francisque d'Arminius, où est-elle ?
- Peut-être déjà entre les mains de Bernadotte, balbutia le vieux Juif. À ce que j'ai découvert, elle se trouve ici même, à Ber... »

Une détonation arrêta son discours ; un large trou rouge s’ouvrit dans son manteau fripé et il tomba dans les bras de Victor alors que s'élevaient les premiers cris de panique. Regardant tout autour de moi, j'aperçus une ceinture de tissu rouge qui s’engouffrait dans un escalier de service et m'élançai à sa poursuite. En quelques bonds, il eût gagné les toits de la ville, prenant une certaine avance sur moi, et entre nous s’engagea une course furieuse et mortelle, les tuiles glissants sous nos pieds et se brisant, cinq étages plus bas, sur le pavé où des piétons nous regardaient incrédules. Plusieurs fois, au terme d’un saut formidable, je crus perdre mon équilibre mais je le suivis jusqu’à ce qu’il pénètre dans les combles d’un grand immeuble, et de la jusqu’à une cage d’escalier que j'allais dévaler, quand trop tard je remarquai qu’elle ne résonnait pas du pas du fugitif. M’ayant attendu, et avant que je puisse réagir, il me prit par surprise, m’assénant deux violents coups de poings qui m’abrutirent, bousculant mes jambes d’un coup de pied rapide et enfin me faisant basculer par-dessus la rambarde. Je tombais violemment sur les dalles du palier inférieur, le souffle coupé et la tête meurtrie.

Impuissant, j’entendis son pas s’éloigner et disparaître, et je tentais de rassembler précipitamment mes forces lorsqu'une main vigoureuse me souleva par l’épaule avec peine, et me retourna, abasourdi, vers un individu au visage maigre et lippu, sanglé dans une redingote civile, mais dont les épaules singulièrement raides, même pour un Prussien, dénotaient un personnage rompu à la vie militaire. Quatre soldats, d'ailleurs, se tenaient derrière lui, et lui marquaient visiblement une déférence peu ordinaire.


« Français, je suppose.» ordonna-t-il d'une voix dure et claire, de toute évidence accoutumée au commandement, puis, comme je lui répondais, il fit un simple signe de la tête : « Allons rejoindre votre camarade. »

Arrivé à l’auberge, il considéra impassiblement le cadavre du Juif.


« Tir correct. Emportez-le.»

Malgré le vif intérêt qu'il marquait pour tout ce qui l'entourait, parcourant les lieux et les gens d’un regard rapide et pénétrant, rien de ce qu'il y découvrait ne semblait l'étonner. Nos noms lui inspirèrent pour seule remarque que notre père était un officier assez compétent. Victor, agacé de cette réserve, lui demanda son nom.


« Général Carl von Clausewitz, dit-il simplement. Je dirige, entre autres, l'École Militaire de Berlin. Et maintenant, ajouta-t-il sévèrement, vous allez me dire quelles sont vos relations exactes avec les Corsaires Barbaresques.»

De toute évidence c'était plus une affirmation qu'un ordre, aussi je lui expliquais du mieux que je le pouvais nos aventures passées et les révélations qu'elles avaient suscitées, concluant par ces paroles dont le pragmatisme devait plaire à notre interlocuteur : « Savez-vous où se trouve la Francisque d'Arminius ?


- Je l'ignore. Jusqu'à peu elle se trouvait dans les collections de l'École Militaire. Un fort parti de corsaires a attaqué l'école cette nuit, et dérobé uniquement cette arme. Les deux sentinelles étaient bien entraînées, elles se sont battues vaillamment, et nous avons retrouvés sept des agresseurs morts, tous portant une ceinture rouge, et l'un d'eux avec sur son épaule la marque des bagnards français. Non sans perplexité je lance mes agents aux trousses des voleurs, et puis j’apprends qu'un individu pareillement vêtu saute de toit en toit avec un gros Français à ses trousses. Je suppose que votre version répond à certaines de mes questions. Cette armée des morts, Bernadotte compterait donc l'utiliser pour conquérir le monde ?
- Pourquoi pas ? répondit Victor. La guerre n'est que la continuation de la politique par d'autres moyens. Il a reçu le bâton pour récompense de son ralliement, la couronne de Suède pour prix de sa forfaiture. S'il a vendu son âme pour ces deux babioles, que ne fera-t-il pour une force capable de soumettre l'Univers à sa volonté tyrannique ! Mais instruit par le désastre de 1814, pour éviter contre ses légions nécromantiques la formation d'une nouvelle Coalition, il entend préparer leur arrivée en précipitant l'Europe dans la guerre. Songez à l'association du raïs Amidou lui-même à la mort de Lord Londonnery et aux massacres de Scio ! Et le vicomte lui-même, brandissant contre l'Espagne insurgée le Glaive de la Réaction, sentait d'autant mieux autour de lui l'action d'un complot contre la sécurité du monde qu'il en était un rouage involontaire !
- Mais enfin, objecta Clausewitz, croyez-vous possible que ce rituel puisse avoir une quelconque action ?
- Peu importe ! Ce qui compte est que Bernadotte le croie. Son ambition démente et perfide ne regimbe devant rien, ni les guerres ni les crimes ; rien ne l'arrêtera sinon de lui retirer la Francisque d'Arminius avant qu'il n'en fasse une cognée pour abattre le monde. Victor et moi, d'ailleurs, devons toujours sauver notre bien-aimée, témoin désemparé de ses manigances et peut-être, désormais, objet infortuné de ses concupiscences séniles. On sait de quels tortueux plaisirs les vieillards réveillent leurs vices engourdis, à plus forte raison lorsqu'ils sont rois ! Bernadotte est fou, peut-être, de croire au pouvoir de son rituel nordique, et assurément en tout cas de le tenter. Mais la déraison, l'absurdité même de ses desseins justifie de contrecarrer les menées de ce scélérat sénile et lubrique », expliquai-je, et si vous doutez que l'absurdité puisse jamais constituer une explication satisfaisante, je vous prie d'abandonner cette opinion et en retour, m'engage à démontrer le contraire par l'exemple de ce récit, dont je ne trace les lignes brenneuses sur les murs de ma cellule que pour prouver comme cette situation s'explique somme toute par l'illogisme de l'esprit féminin.

« Et la présence de Français au sein des pirates ? demanda Victor
- Bernadotte parle mieux français qu’aucune autre langue.
- Mais son fils ne s’attendait pas à ce que je le parle à Vérone, répondis-je. Non, la partie a d’autres joueurs que nous, le Roi de Suède et le Corsaire Barbaresque, et l’un d’eux a placé ses agents parmi les pirates. Mais quant à son identité, je ne saurais la démontrer pour l'instant, et nous ne trouverons de réponse, je le crains, qu’en Suède.
- Vous ne vous y rendrez pas seul », dit Clausewitz d'un ton pragmatique, avant de donner aux soldats qui se relayaient près de lui une longue succession d'ordres méticuleux, s'arrêtant parfois, à peine le temps d'un battement de cil, comme pour mieux alambiquer sa réflexion, et sans nous porter plus d'attention qu'à des pièces de mobilier. Mon allemand n'est pas très bon, mais après quelques minutes Victor, sidéré, me glissa à l'oreille : « Il vient avec nous en personne. »

Le lendemain, nous gagnâmes Stettin, d'où nous devions traverser la Baltique de nuit, dans un sloop clandestin, éviter les frégates de Suède et gagner Kalmar, d'où l'on tenterait de retrouver le raïs Amidou et Bernadotte. La voyage, malgré la mer agitée, fut prompt et sans incident. Victor, fasciné, observait à la proue la fureur de la mer boréale et Clausewitz, immobile et pensif, conservait au paroxysme du tangage un équilibre raide. Peu de paroles passaient ses lèvres fines, et son visage semblait personnifier l'intransigeante passion du devoir, ce joug singulier sous lequel les épaules se redressent.

Il avait daigné nous confier, avant le départ, que par le biais de son compatriote le baron Gentz, il avait fait recommander que l'on augmentât la garde autour de Napoléon II. Ce fut encore lui, à Kalmar, qui nous logea dans une maison close derrière la Larmtorget, dont la tenancière, au seul mot de « Augusta », fournit trois mansardes sans demande d'aucune sorte.


« Je vais consulter, annonça-t-il, quelques-unes de mes accointances à Kalmar, concernant notre affaire. Les gardes du quartier sont, normalement, tous circonvenus. Inutile pourtant de vous montrer aux fenêtres, ni à plus forte raison dans la rue, est-ce compris ? »

Ainsi avertis, et fatigués de notre dangereux périple, nous dormîmes presque jusqu'au midi suivant, et le général n'étant toujours pas revenu à notre réveil, descendîmes pour déjeuner à la même table que les filles, puis restâmes un moment en leur compagnie dans la salle commune. Victor, malgré ses protestations d'amour conjugal pour Adèle, trouvait un vif plaisir à la conversation d'une de ces gourgandines, dont la robe impudique découvrait des épaules maigres et des seins volumineux, et qui récompensait son intérêt par des minauderies de louve. Pour dissiper l'étrange attrait qu'exerçait sur lui la créature, j'entrouvris une fenêtre malgré les récriminations immédiates de la proxénète, saisis une poignée de neige et la glissais dans son dos dénudé. Cette froidure subite tira d'abord d'elle un glapissement surpris ; puis, comprenant, elle éclata d'un rire rauque et vulgaire. Victor, à en juger par le regard sombre qu'il m'adressa, ne goûtait pas davantage la farce que de se voir rappeler l'indignité de ses affections. Les sens prédominant en lui sur l'esprit, il apercevait des princesses à Suburre et des naïades dans le caniveau, mais s'offusquait d'y être surpris, et, pour toute réponse, pinça ses lèvres avec rancune. La fille, quant à elle, n'avait rien compris à mon intervention.


« Vous êtes si amusants, les Français. » Elle baissa la voix. « Et j'ai vu votre air inquiet quand une patrouille est passée dans la rue. Est-ce que... Est-ce que vous avez des ennuis avec les autorités ? Est-ce que vous devez fuir ?
- Peut-être, répondit Victor. Quand notre besogne ici sera terminée.
- Comment ? Comment allez-vous quitter Kalmar ? Je mourrais de vous savoir pris.
- Par la forêt, par la montagne peut-être. Nous sommes des voyageurs aguerris.
- Cela n'ira pas ! Vous ne connaissez pas notre pays en décembre. Tenez. » Elle tira de son corsage une bague en argent, la posa dans la main de Victor et murmura « Il y a un vieux marin, à l'écart du port, il y a dix ans il forçait le blocus des Anglais pour ramener de l'orge du Danemark. Si vous lui proposez ce bijou, je suis sure...
- Victor, adjurai-je, accepteriez-vous un cadeau de cette fille ? »

Elle rougit.


« Ce n'est pas un vrai cadeau. Votre ami, il me l'a donné ce matin en paiement de mon silence. Mais vous en avez plus besoin !
- Clausewitz vous a donné ceci ? Le Prussien roux ?
- Non, votre ami, l'autre Français, celui avec la ceinture rouge et la cicatrice. »

Par de petits mensonges et des questions adroites, j'appris que la demoiselle, la veille au soir et par extraordinaire, avait quitté la maison pour visiter quelque parent, tant et si bien qu'elle n'avait pas aperçu le général ; à cette sorte de coïncidence se joue parfois le cours des évènements. Revenue ce matin, elle avait appris de la tenancière elle-même quittant les lieux pour aller à nécessaire confesse que deux Français dormaient sous les combles, et que ni eux ni leur comparse ne devaient être dérangés ni mentionnés, mais obéis dans la mesure du raisonnable. Or, peu après, un Français accoutré à la Barbaresque s'était présenté à l'office, furtif et matois ; et lui remettant l'anneau, l'avait prié de le dissimuler, ce à quoi elle avait conclu qu'il était notre complice et logé le forban dans les quartiers de Clausewitz, entre les draps duquel, pour autant qu'elle sût, il dormait toujours à poings fermés.

Cette nouvelle nous alarma, nous réjouit et nous déconcerta ; attendre, pour nous attaquer au corsaire à notre portée, le retour de Clausewitz n'effleura pas seulement nos esprits. Pistolet en main, Victor posa son oreille à la porte derrière laquelle il dormait. Pas un son. Nous nous regardâmes : se pouvait-il ?... Or tout à coup la porte s'ouvrit, et le canon d'un pistolet vint se poser sur la tempe de mon frère ; mais nous fûmes l'un et l'autre plus prompts que ce danger soudain, et un Barbaresque balafré s'effondra, deux balles dans la poitrine. Je dénudai aussitôt son épaule ; les lettres infamantes s'y lisaient.


« Eugène, dit mon frère, Eugène, regardez. »

Sur le côté du lit, une cognée se trouvait, lourde, énorme, ancestrale, la poignée ornée d'étoiles de bronze, ses deux lames gravées de runes et acérées encore. La lumière diffuse, tombant sur elle, l'enveloppait comme une nimbe ; le cœur battait de la contempler, et le destin des mondes frémissait sur son fil. Sans l'avoir jamais vu nous la reconnûmes ; c'était bien, sans conteste, le fer sur lequel s'étaient brisées les légions de Varus.


« Peut-on savoir pourquoi vous avez fait usage d'une arme à feu ? « derrière nous Clausewitz se tenait, un paquet sous le bras, à la porte. Même lui, pourtant, pâlit de reconnaître l'objet. « C'est bien elle. Et dire que des années durant j'ai tenu auprès de moi tant de puissance insoupçonnée. » Puis il se ressaisit. « Quelqu'un d'autre convoite donc bien cette arme ; vos compatriotes se sont glissés parmi les subordonnés d'Amidou, et l'un d'eux enfin, l’occasion venue, lui a dérobé la francisque sur laquelle il venait de mettre la main. A-t-il laissé quelque indice permettant d'identifier son commanditaire ? Non ? Peu importe. Il n'est en somme pas surprenant qu'un si puissant objet suscite plus d'une convoitise. Messieurs, j'ai abordé une figure de la pègre locale, qui doit se renseigner quant au lien de Bernadotte avec les pirates de Barbarie et me rencontrer, seul, ce soir dans les ruines du fort de Kalmar.
- Êtes-vous bien sûr de sa discrétion ?
- J'ai la certitude au contraire que déjà Bernadotte en personne est informé du rendez-vous. Ne vouliez-vous pas régler vos comptes avec ses sbires ? » Il vida sur son lit ensanglanté le paquet qu'il portait. « Armez-vous bien, jeunes gens. »

Le fort de Kalmar dresse ses tours en ruines du côté Ouest de la Slottsfjärden à laquelle il donne son nom et qui remplit ses douves, mais à notre surprise Clausewitz nous conduisit du côté Est, vers le port puis un promontoire arboré qui faisait face au fort. La dynastie éteinte des Vasa, nous expliqua-t-il à mi-voix, avait emporté avec elle dans l'oubli des âges le secret d'un souterrain connu de ses membres seuls et des très perspicaces services secrets prussiens. Qui voudrait nous tendre un piège aux portes du Slott ou sur sa barbacane en serait pour ses frais. Après avoir tâtonné dans le noir il révéla une trappe d'où une enfilade de barreaux rouillés descendait vers un conduit au sol trempé, à l'autre bout duquel un mur de brique, frappé au bon endroit, finit par coulisser et nous laisser pénétrer dans une cave oubliée. Un escalier de pierre en montait par une petite tourelle, desservant tous les trente degrés une vaste pièce qu'ignorait le général. L'escalier aboutissait enfin une énorme porte de bois, sans même un palier devant elle. Clausewitz tira deux loquets larges d'un empan et l'ouvrit ; elle donnait sur une longue pièce désormais à ciel ouvert et aux murs dénudés.


« C'est ici. »

Nous n'avions pas voulu laisser au lupanar la francisque d'Arminius, et je l'avais portée sur mon épaule, enveloppée dans un linge. Je la posais sur le manteau en grès d’un foyer éteint depuis des siècles et regardais autour de moi. L'endroit était judicieux. Outre le passage d'où nous étions sortis, il avait pour seul accès, à l'autre extrémité de la pièce, une porte à deux battants donnant sur un escalier considérablement plus large que celui que nous avions emprunté. De part et d'autre de cette porte deux encoignures pouvaient facilement dissimuler mon frère et moi pendant qu'un arrivant rejoignait le général au centre de la pièce, nous permettant de le prendre en tenaille. Victor contemplait les murs lépreux et craquelés. Clausewitz regarda par plusieurs des fenêtres qui donnait sur la cour, alla jusqu'à l'escalier et tendit l'oreille.


« Il nous reste encore beaucoup de temps, » annonça-t-il.

Je commençai donc à vérifier les couteaux, les pistolets, le grand fusil et l'épée dont je m'étais pourvu, et, le fil de celle-ci laissant quelque peu à désirer, commençai à l'aiguiser aux lueurs pâles de la lune. Clausewitz s'affairait de même, avec pour la première fois depuis que nous l'avions rencontré une certaine agitation.


« Victor, demanda-t-il, il me vient une idée tactique. Pourriez-vous aller vérifier la largeur du grand escalier ?
- Bien. » J'entendis dans mon dos mon frère faire quelques pas, et aussitôt la porte claquer derrière nous. Quand nous nous retournâmes la francisque avait disparu, et l'on pouvait entendre coulisser les deux loquets.
« Traitre ! rugit Victor
- Vous aviez tort, mon jeune ami, d'affirmer que la guerre est la continuation de la politique ; c'est une simple continuation de la politique par d'autres moyens, parmi d'autres ; seul un Français, entre nous, pourrait commettre une si lamentable erreur. Quant à moi, ce soir, j'opte pour une continuation plus détournée, en me retirant avec cet artefact antique, pour le ramener à la Prusse dont il est d'ailleurs la propriété légitime, et qui en fera un usage mieux considéré. »

Victor, fou de rage, frappa la porte si violemment qu'il s'y meurtrit la main. Près du foyer un panier de fer rouillé contenait encore un tisonnier. Il tenta d’en forcer la porte, utilisant le tisonnier en guise de levier ; la barre se brisa comme une allumette. Aussi décidai-je d'employer un procédé plus efficace.


« Fuyez donc, Clausewitz ! m’écriai-je. Emportez votre francisque dans votre petite école, essayez d'enlever l'Aiglon pour votre propre compte ou celui du Roi de Prusse, si vous l'osez. Je passerai le reste de mes jours à m'assurer que jamais vous ne trouverez une seule ligne de latin pour accomplir le rituel !
- Une bien ambitieuse entreprise ! En vérité, je doute que vous surviviez ne serait-ce qu'à cette nuit. Ne seraient-ce pas des pas bottés qui montent le grand escalier ? J'ai bien peur d'en entendre une dizaine. Serviteur, mes jeunes amis. »

Il disait vrai, et à peine eûmes-nous le temps de nous camper dans une position aussi menaçante que nous le parvînmes, pistolet et épée en mains. Seuls, sans couverts, acculés et pris de court, nous étions pourtant résolus à ne pas nous laisser défaire sans un impitoyable combat.


Le raïs Amidou, premier de tous et dépourvu de toute crainte, passa la porte. Des épaules d'Atlas supportaient son visage madré et patibulaire, surgissant duquel sa barbe rousse et touffue dévalait un poitrail colossal. Ses yeux étaient d’un bleu kabyle et insondable ; à notre vue ils pétillèrent, un rire méprisant secoua sa monstrueuse bedaine, et il posa sur les gardes des sabres suspendus à sa ceinture écarlate deux mains lourdes et velues. Derrière lui s'avançaient six gardes royaux aux uniformes bleus, portant fusils et épées, presque intimidés malgré leur imposante carrure d'accompagner si redoutable personnage, comme dans le sillage d'un loup énorme se coule le reste de la meute, l'air craintif et le dos courbé, et derrière eux encore six corsaires à l'air redoutables.


« Je prends le géant, glissai-je à mon frère.
- Je prends les douze autres.
- Vous encore, observa le prince Oscar, apparaissant prudemment derrière le double rang de ses þegnar. Mes renseignements étaient donc exacts. Où est Clausewitz ?
- Ici même. Appelez-le, il viendra peut-être.
- Je perds mon temps avec ces deux imbéciles. Tuez-les. »

Pour être obéi, il répéta en Suédois son ordre à l’intention des soldats, et d’un geste pour Amidou. Celui-ci se rengorgea comme un orateur à la tribune, parut prêt à une déclaration solennelle, mais il ne sortit de ses lèvres grasses qu’un rugissement féroce, et il se rua sur moi en brandissant ses sabres. Mon coup de feu en plein ventre ne le ralentit pas d’un instant et nos lames se rencontrèrent avec un bruit extraordinaire ; le seul impact me fit reculer de deux pas, et il me repoussa encore, frappant avec une vitesse et une force divine, si bien que je peinais rien qu’à parer ses attaques. Enfin un de ses coups bas me fendit le mollet, et la douleur m’arrêtant un instant, il me frappa à la poitrine avec la garde d’un de ses sabres, les laissa tomber au sol pour me saisir à pleines mains, s’esclaffant d’un combat aussi facile, et me jeta brutalement contre le mur, d’où je retombais sur le sol. Ouvrant les yeux je vis qu’il riait toujours. Il me jeta un sabre avec un défi en Arabe et je me relevai péniblement, sentant plusieurs de mes côtes brisées. Brièvement, j’entrevis Victor qui, malgré une blessure sanglante à son flanc, couvrait les dalles de corps entremêlés et grimaçai noblement de ma propre souffrance. Dans un effort violent je me ruai sur mon ennemi si bien que je parvins à estafilader son bras nu, poussai mon avantage et lui perçai le torse de part en part, me reculai d’un bond, pensant le voir tomber. Le géant ne vacilla même pas, malgré le sang qui ruisselait sur son pantalon blanc, et à son tour me frappa si fort du seul plat de sa lame que je sentis mon épaule craquer et tombai à terre. Cette fois, le Corsaire ricana silencieusement, leva son sabre et Victor lui perça le cœur de son épée. Avec un dernier sourire ensanglanté il s’effondra.

Victor m’aida à me relever ; le sol, autour de nous, n’était que corps et que sang, et le prince Oscar avait disparu. Un râle nous attira ; dans un angle de la pièce un des corsaires s’était pitoyablement traîné. Ses entrailles traînaient au sol, son bras était coupé en-dessous du coude et un coup d’épée, le frappant pendant qu’il criait de rage ou de douleur, avait fendu ses deux joues si bien que malgré son agonie il conservait un rictus épouvantable et grotesque.


« Où est ma femme ? demanda Victor, abaissant son épée vers lui.
- Femme ? Quelle femme ?
- Adèle ! Mon épouse ! La femme que vous avez enlevée et maltraitée ! Dis-moi où elle est ou je lacérerai ce qu’il te reste de visage.
- Celle qui s'est esbignée à Parme ? »

Inutile, à mon sens, de décrire l’abasourdissement dont cette nouvelle nous emplit. Victor sur mon épaule, je descendis en clopinant le grand escalier au pied duquel attendaient les quatre derniers membres de l’équipage du raïs, l’un d’eux reposant dans une mare de sang, les autres entourant son cadavre imperturbables, fusil au poing. À notre vue ils nous mirent en joue.


« Vous l’avez donc emporté, qui l’eût cru ? Maintenant nous allons vous prendre la Francisque, annonça l’un d’eux dans un impeccable français.
- Et si je refuse ?
- Nous vous tuerons.
- Ce serait pour vous la plus sure façon de la perdre à jamais, répondis-je. Menez-nous plutôt à Monsieur Talleyrand. »

Le nom les arrêta, et après un bref conciliabule, ils nous dépouillèrent de nos armes et nous firent monter dans un fiacre qui s’arrêta devant un immeuble bourgeois où les faux corsaires nous guidèrent, sous l’inutile menace de leurs armes, jusqu’à un salon tendu de rouge. Éprouvé par sa blessure, Victor s’effondra sur un divan tandis que l’un de nos gardes, avec déférence, alla murmurer à l’oreille du vieillard qui, debout devant le feu, nous tournait le dos. Celui-ci le congédia d’un geste et se retourna en boitillant. C’était bien le célèbre ministre, qui me considéra d’un air impassible.


« Vous savez qui je suis, Eugène, et comme vous le savez il est rarement utile de se présenter à moi. Comment avez-vous deviné ? demanda-t-il enfin
- Je savais que des ruffians Français avaient infiltré l'équipage de l’Aigle des Mers, mais sur ordre de qui, cela restait un mystère. Or Lévy m'avait déjà révélé qu'il y avait un Français, un ministre aux intérêts mystiques qui lui avait présenté Bernadotte. Il s’agissait donc d’un politicien versé en religion, peut-être un ancien ecclésiastique, un conspirateur adroit et sans scrupules, un Français que Bernadotte connaissait, sans doute parce qu'ils avaient ensemble servi Bonaparte, et qui avait accès au fils de ce dernier, comme votre discussion à Vérone me l'avait appris. C'était vous ! Le Roi de Suède voulait quelqu'un pour décrypter la Somme Raisonnable, il crut à juste titre pouvoir le découvrir parmi vos accointances. Mais ses questions maladroitement évasives ne firent qu'éveiller vos soupçons. À votre tour, faisant étroitement surveiller Lévy, vous découvrîtes le secret abominable de l'ancien général. Pas si abominable, pourtant, que vous renonçassiez à l'utiliser à votre propre bénéfice. Écarté du pouvoir par le Duc de Bordeaux, vous avez aussitôt repris à votre compte le plan de Bernadotte, fait rater sa tentative d'enlèvement de l'Aiglon pour mieux persuader ses gardiens de vous le livrer et remplacé une partie des séides du raïs Amidou par vos sbires, dont l'un, au moment propice, devait subtiliser l'arme fatidique. Admirable plan, en vérité !
- Admirable induction, répondit Talleyrand. Mais cela ne me dit toujours pas pourquoi je devrais vous épargner.
- Vous me le devez bien : j'ai sauvé le Monde. »

En peu de mots je lui appris que Clausewitz, berné par mes soins, ne rencontrerait que déconfiture en s'essayant au rituel, et conclurait bientôt à son inefficacité.


« Allons, maugréa Talleyrand, peut-être est-ce pour le mieux que l'armée des morts ne déferlera pas sur l'Europe. Je trouverai bien une autre façon de revenir au pouvoir. Quant à vous, mon jeune ami, vous avez tiré parti de la situation avec une adresse rare, en tout point évocatrice de ma propre jeunesse. N'étaient votre agitation et votre arrogance, vous feriez un meilleur disciple que mon petit plumitif marseillais.
- Encore faudrait-il qu'il me restât à apprendre de vous.
- Qui sait ? »

Il darda sur moi des yeux de vipère rassasiée, saisit de ma main grêle une sonnette et l'agita.


« Libérez ces jeunes gens, dit-il au petit valet joufflu qui entra aussitôt, et donnez-leur un sauf-conduit pour Paris. J'en ai fini avec ce divertissement. »

Le retour, évidemment, fut plus paisible que nos pérégrinations précédentes. Après de si tumultueuses aventures, le monde auquel nous retournions semblait lamentablement ordinaire. À nous de nouveau l'abrutissement de l'étude, la caserne du pensionnat, la discipline morne et la camaraderie des sots. À nous cette vie monotone et banale, dont nous avions désormais goûté le trépidant contraire ! Du moins Victor se consolait-il, rêvant d’Adèle dans son lit étroit, tout empli d'une fatuité radieuse si agaçante que je me rencognais sur ma banquette, dissimulant tant bien que mal un sourire fourbe. Le prince de Bénévent pouvait bien juger l'aventure terminée ; pour ma part, j'en réservais l'agréable dénouement aux retrouvailles avec notre famille.

Nos retrouvailles, enfin, avec notre père qu’avait sitôt enfuie rejoint Adèle éperdue de terreur à notre sujet, se passèrent dans la joie. Le récit de notre insolite aventure occupa toute une après-midi, et la majeure partie du dîner, Victor vantant à qui mieux mieux ses prouesses et son génie à une épouse parfaitement admirative. Finalement, je jugeais le moment venu lorsqu’après avoir parlé encore une fois de sa tablette et de la découverte incroyable qu’elle constituait, il mentionna vouloir l’offrir à l’Institut pour qu’eux aussi puissent n’en pas revenir.


« Pourquoi pas ? Occupons l’Institut. Je vous déconseille pourtant, Victor, sous peine de ridicule, de leur faire part de vos suppositions sur l’importance syncrétiste de cette trouvaille !
- Et pourquoi donc ?
- À cause de ce que vous n’avez toujours pas compris depuis plusieurs semaines, quand il ne me fallut qu’un simple coup d’œil cette nuit où, ensemble, nous avons découvert votre fameuse tablette. Vous vîtes l’âme d’une nation. Je reconnus l’esprit d’un êta. »

Une fois de plus mon frère dédaigna mon trait d'esprit, mais une panique soudaine figea ses traits désormais livides, comme le sens l'en pénétrait.


« ἡ ἐροτα ! La jolie ! Ignorant personnage, comme Clausewitz ! Ce que vous croyiez être du latin, c'était du grec, la langue que parlait Varus comme tous les patriciens de son époque, et celle dans laquelle, malgré son titre trompeur, Dioscoride écrivit le De Materia Medica. Et votre savant Romain, c'était une simple fornicatrice grecque. Or vous n'êtes pas seulement un sot, vous êtes un pleutre. Savez-vous, Adèle, comment notre Artaban terrassa votre ravisseur ? D'un coup dans le dos, reconnaissez sur son front la rougeur de l’embarras. Et ce n'est pas seulement un pleutre, c'est aussi un dépravé, qui pendant qu’il prétendait vous secourir, frayait néanmoins avec tout ce que nos tribulations plaçait de prostituées sur sa route.
- Est-ce vrai, Victor ?
- Vous savez les sentiments que vous m’inspirez, Adèle, et combien je vaux mieux que ce paltoquet. Donnez votre cœur à qui enfin en est le plus digne ! Abandonnez-le à son médiocre sort, rejoignez-moi comme je vous en ai déjà imploré, voici deux ans. »

Mon frère béait stupidement, incapable de répondre. Mais Adèle, souriant tristement, répondit :


« C'est toujours Victor que j'aime. »

Je retombai, décontenancé, dans mon fauteuil, couvrant mon visage d’une main, des larmes coulant entre mes doigts. Puis de nouveau, la rage me saisit.


« Mais n’avez-vous donc rien entendu de ce que j’ai dit ? Me prendra-t-il donc tout, la gloire, l’affection des miens et votre cœur ? Cette pacotille, ce néant d’être, lui ! Un bâtard, un crétin libidineux ! Tenez, je suis sûr qu’il tient encore dans son manteau, par vanité… »

J’y plongeai des doigts résolus, et retirait la bague d’argent.


« Il l’a toujours, voyez, cette babiole qu’une peau lui a offerte ! C’est là votre mari !
- Ma bague ! m’interrompit joyeusement Adèle.
- Comment ?
- C'est ma bague, ma bague d’enfance, qu'un de ces truands m'avait prise ! Victor, quel amour ! Je comprends tout désormais ! Vous n’avez frayé avec ces filles que pour la reprendre ! » Et d’enlacer mon frère toujours interdit.

Cette coïncidence inouïe me frappa d'une stupeur brutale, bientôt transformé en colère irrépressible. Quoi, avais-je donc tant ourdi et tant risqué pour le seul succès de mon fraternel rival ? Polynice ne conçut pas de rage plus féroce que la mienne à cet instant. Une violente fureur m'emporta. Brisant la vaisselle, jetant des couteaux, transporté, je fus enfin renversé au sol, maîtrisé et ne me réveillai que dans la cave glaciale d'une maison de fous.


En vain depuis je vocifère ou plaide, en vain j'exige ou j'explique. Qui persuaderais-je qu'au péril de ma vie j'ai prévenu le réveil de l'armée du Folkvangr, quand ma propre famille et le ministre le plus puissant d'Europe ont intérêt à ce que je ne sois pas cru ? Allons... Quelque crime que l'on commette, quelque méfait que l'on trame, nos contemporains sont plus cruels, et le destin plus impitoyable.

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