L'ÂGE D'HOMME

LE SYNEISAKTISTE

L'ombre de son grabat flambe comme une forge.
Son âme est claire et froide ainsi qu'un maître-autel.
Qu'elle rampe, la chair et son frisson mortel,
La douceur de la lèvre et celle de la gorge.

Et le siècle et le monde le tentent en vain,
Près de lui grouille en vain la nudité des femmes.
Les élans de sa chair, lascivités infâmes,
Ne peuvent l'écarter du principe divin.

C'est pour mieux mépriser ses fougues pécheresses
Qu'il accepte, en priant, cette proximité
Et combat chaque nuit le féroce invité
Qui le tente, insistant, de sournoises caresses.

Le lit est si étroit qu'à chaque mouvement,
Une cuisse gironde, une épaule menue,
Tendre, souple, mouvante, glabre, chaude, et nue,
Le frôle - et aussitôt s'écarte vivement.

C'est bien ! Sa chasteté en est plus méritoire.
Sa volonté s'exerce à ces navrants touchers.
Il cingle son désir et ses tourments cachés
Pour ménager sur eux sa pénible victoire.

Comme il serait fameux, ce bonheur du païen!
La peau inadvertante et sous ses doigts si douce,
Si un soupir passait avant qu'il la repousse,
Si sa main s'attardait... et nul n'en saurait rien.

Il s'agite dans l'ombre une vague rondeur
Qu'il observe en tremblant, et son œil se décille.
Il monte autour de lui un flot d'obscène odeur
Et son cœur forcené agonise et vacille.

Connaît-il vraiment tout de ses intentions?
Ne veut-il qu'endurcir sa ferme continence?
Dans sa béatitude et ses contemplations
Ne s'est-il pas glissé une faiblesse immense?

Ne peut-il empêcher son trouble de monter?
Avaient-ils donc raison enfin, Marbode et Rome?
L'âme doit-elle fuir, et non pas l'affronter,
Le feu couvant si fort dans le sang de chaque homme?

Son esprit, agité d'un instinct animal,
A-t-il bravé la chair avec trop de superbe?
Lui a-t-il déguisé le long chemin du mal
Levé en lui soudain comme une lourde gerbe?

Un élan vigoureux perturbe son repos.
Il n'est plus que désir, et souffrance, et matière.
Sa chair impétueuse faiblit tout entière
Dans la trépidation des souffles et des peaux.

Prions Dieu! Il n'est d'autre recours ni d'autre aide.
Tout hors lui est immonde, et tous sans lui perdus.
Vice et vertu sont trop également ardus,
Qu'il secoure le moine sur son grabat raide!

Son enfant, inflexible, est resté sans bouger,
Étendu, apaisé par la grâce céleste,
Mais le cœur palpitant comme un soldat qui reste
Immobile et tremblant d'avoir vu le danger.

Il a vaincu! déjà la rumeur de l'aurore
Vient soulager le clerc savant, célèbre et pieux.
Une clarté joyeuse enfin remplit les cieux;
Déjà l'oiseau jacasse et le chantre pérore.

Mais n'a-t-il pas faibli, presque, rien qu'un instant?
Sur sa couche de braise, est-il vrai, son martyre?
La blonde fille d'Eve à son flanc qui s'étire
Taraude sa mémoire d'un doute entêtant.

Et fourbu de sa veille et de son sacrifice,
Tout recru sur sur son banc de honte et de passions,
Sous les ricanement des probes moinillons,
Il incline la tête et dort pendant l'office.


Edward Cullen, blafard et sémillant gandin,
Plaisante, gai défunt, plus qu'il ne morigène.
Mais son livide entrain en agace plus d'un
Tant il est vrai hélas que l'allant pâlot gêne.


L'inconfort sait mieux déplaire
Que le crime et que le mal,
Et suscite (c'est normal)
Une plus vive colère.


Quand tombe l'horrible soir,
Nous n'avons plus qu'un espoir;

Nos vainqueurs impitoyables
Qui nous proclament coupables

Ne se contenteront pas
De notre unique trépas

Ni leur féroce police
De notre unique supplice.

Nos ennemis triomphaux,
Bons bâtisseurs d'échafauds,

Si cruels soient-ils nos maîtres,
Nous vengerons de nos traîtres;

Ils gémiront à genoux
Qu'ils ne sont pas comme nous.

Ils mendîront leur salaire
D'avoir tant fait pour complaire;

Mais ne servant plus à rien,
Seront écrasés très bien

Et leur fin Tarpéienne
Assouvira notre haine.

UT ERUCTANT QUERIES

Souvent, Lecteur, fiévreux juge avide du monde,
J'égrène avec regrets les langages ardus
Que j'appris en rêvant dans un faubourg immonde
Comme un rosaire ardent entre des doigts tordus :

HTML, chanson impudique des bouges,
Dont aucun trimardeur n'ignore les couplets,
Qui patauge au profond des vomissures rouges
Avec des échos tristes et des accents laids ;

Maple, sabir simplet, rudimentaire prose
Que grognent les marins dans un port étranger
Quand un Antinous sale et moqueur leur propose
Des plaisirs répugnants pour avoir à manger ;

SQL, bruit pédant, babil de vieil oracle,
Rauque enchevêtrement de souvenirs profonds,
Radotage fourbu d'une gorge qui racle
Un océan de glaire et de crachats marrons ;

Java, confus murmure des jungles fertiles,
Où des arbres en fleurs, parmi d'horribles cris,
Font se multiplier, comme des péristyles,
Dans l'ombre leurs grands troncs enlacés et pourris ;

XML, grincement de coffres chimériques,
Abritant, imbriqués, des fous et des voleurs
Des amoncellements de piteuses reliques
Et des secrets cachés comme de grands malheurs ;

Javascript, râle affreux de gouge maladive
Que dévorent les poux sur un lit d'hôpital
Comme au festin des rois un imprudent convive
S'abreuve de poison dans un verre en cristal ;

Lecteur ravi, ces langues pythagoriciennes
Aux compliqués parfums, et qui m'ont emporté
Sur des flots inconnus, ne sont pas plus anciennes
Qu'un enfant libre encor de croire à la beauté.

Quel chimiste ingénieux, quel ivrogne sans crainte
Façonnera leur voix aux mille étrangetés?
Qui ose cependant y laisser son empreinte
Peut en tirer des feux riches et tourmentés,

Comme Argès, Pyracmon ou les Hécatonchires,
Lourds pétrisseurs d'orage et façonneurs d'airain
Monstres divins, bannis des célestes empires,
Martèlent enchaînés le foudre souterrain !

PASTYCHE

La question posée était : " je cherche un terme pour qualifier le sentiment d'intense satisfaction - proche de l'ivresse - que l'on peut éprouver au sortir d'un repas pantagruélique. Des idées ?" Je n'ai pas choisi une réponse très originale.



En variant les mots, par exemple, voyez :
Agressif : si ainsi, moi, vous me rassasiez,
Il faudrait sur le champ, Monsieur, que j'éructasse !
Amical : maintenant il faut que tout ça passe.
Pour cela, allons donc boire jusqu'au matin.
Descriptif : un régal !... un gala !... un festin !..
Que disais-je, un festin ?... Ce fut une bombance !
Curieux : de quoi s'enfle ainsi ma lourde panse ?
De septuplés, Monsieur, ou d'une ample tumeur ?
Gracieux : j'étais donc de si charmante humeur
Qu'il s'en fallut de peu qu'ardemment j'engloutisse
Tout les plats de Paris jusqu'au dernier délice ?
Truculent : Ça, Monsieur, quand nous dînions ce soir,
Les badauds d'ici bas pouvaient-il nous y voir
Sans que l'un d'eux ne crût que c'était une orgie ?
Taubira : Plût au ciel qu'enfin fût élargie
La racaille en prison comme mon ventre plein !
Tendre : Ne m'accordez qu'un très léger câlin,
De peur d'indisposer mon estomac qui s'arque.
Pédant : Il n'est pas dit, Monsieur, selon Plutarque,
Que Linius Lucinius Lucullus eut jamais,
Ni chez lui, ni ailleurs, de plus délicieux mets.
Cavalier : Comment donc, courir quelque autre fête ?
Sachons nous contenter d'une agape parfaite !
Emphasé : rien ne peut, ô somptueux repas,
T'égaler seulement, je n'en démordrai pas !
Dramatique : C'est du saindoux là dans ma veine !
Admiratif : Pour un affamé, quelle aubaine !
Lyrique : Eût-ce apaisé la faim d'Érysichthon ?
Naïf : Rassasiement ? Amour du marmiton ?
Respectueux : Il n'est d'autres grâces si pures ;
Gloire éternelle à vous, terrestres nourritures !
Campagnard : j'avions point gaspillé mon écot
À queuqu'piètre ribote ou queuqu'léger fricot.
Militaire : De quoi tenir les plus longs sièges !
Pratique : À qui eût-on on pu tendre quelques pièges ?
L'appât était trop grand pour un petit marmot !
Enfin, parodiant Pybrac sans un gros mot :
Je n'aime pas à voir une femme gourmande
Se mettre à deux genoux pour toute autre provende.

MUNDO SUBJUGATO : LES PLAISIRS SECRETS DE L’EMPEREUR NERVA
(imitation de Bouilhet)

Le monde à sa loi soumis,
Disparus ses ennemis,
Le vieillard Nerva désire
Pour son âme et pour son corps
Des plaisirs si doux et forts
Qu’il les préfère aux trésors
Innombrables de l’Empire.

Il méprise pour eux le vin couleur de mer
Et les gorets rôtis, badigeonnés d’épices.
Le poisson macéré lui semble plus amer,
Il aime moins les langues d’oiseaux et leur chair,
Que ses plaisirs cachés et ses secrets délices.

Il n’admire plus la voix
Des poètes d’autrefois.
Il bâille aux vers du théâtre
Et aux chants élaborés
Décrivant les dieux sacrés,
Les cœurs d’amour dévorés
Et l’humble bonheur du pâtre.

Il n’ouvre pas sa porte à l’amante d’hier,
Vieillie à ses côtés, fidèle et pardonnante.
Il ne fait pas quérir une esclave au front clair
Ni l’enfant grec, divin, rêveur, naïf et fier
Ni la patricienne ambitieuse et savante.

Plus de gloire et de combats :
Il n’enverra pas Là-Bas
Prétorien et légionnaire.
Ils paressent sur le seuil
Et grossissent à vue d’œil
Sans que s’agace l’orgueil
De leur maître débonnaire.

De tant d’autres plaisirs Nerva fait peu de cas !
Mais à la septième heure, en un nid de porphyre,
Dans des tissus d’Orient et des ors délicats,
Oubliant les honneurs, le règne et ses tracas,
L’Empereur dort et ronfle avec un grand sourire.

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