LA FINITION

Calmes meurtriers blonds pleins d'une ombre de flamme
Aguerris sous la voûte et le rouvre normands,
Les calvas silencieux croupissent leurs serments
Venimeux dans le sang que leur phlegme réclame.
Adorables poisons âpres et combattants,
Délivrances des soirs, coups de poing, coups de foudre,
O vieux calvas rancis, venez tous en découdre
Sur ma lèvre écœuré de fiel, je vous attends.

LE VIEUX SERBE

Ces soldats paysans, ces farouches chrétiens,
Ont fauché dans ces champs les armées et les gerbes
Et chaque âpre coteau de ces montagnes serbes
Appartient à ce peuple auquel tu appartiens.

L'aigle des treize États, les aigles domitiens,
Et l'Ottoman hirsute et l'Autrichien imberbe
Ont couché, oubliés, dans des trous couverts d'herbe
Pour avoir résisté mille milliers des tiens.

Slobodan, c'est ta gloire et votre immense grâce,
Ce qu'il s'est mélangé de douleur à ta race
Et ce qu'il s'est mêlé à votre sang de pleurs.

Frère ton crépuscule que le sort réclame,
Sur ton front transpercé versera ses couleurs
Auréole de sang ou couronne de flamme.

VEILLE D'EXIL

Le jour était de feu, la nuit sera de braise ;
Le vent brûlant se glisse à travers le rideau
Et le ciel voile enfin le ciel ardent qui pèse
Sur l'étendue déserte ainsi qu'un lourd fardeau.

Nous ne reverrons plus ces flaques de verdure
Qu'y faisait ressurgir le printemps nourricier.
L'air est désormais sec et la terre est si dure
Que sur le sol se brisent les outils d'acier.

Aujourd'hui l'herbe est rêche et le pays lui-même
Nous crie : Allez-vous en ! Demain nous partirons
Pour ces pays rêvés où les champs que l'on sème
Mûrissent des blés drus dans leurs vastes girons.

Nos enfants ne verront jamais l'immense plaine
Qu'a abreuvée ici la sueur de nos fronts.
Ni sa pâle chaleur ni sa cruelle haleine
Ne les feront souffrir de leurs durs éperons.

Nous nous abreuverons à des fraîches fontaines
Qu'aucun été brutal n'a pu tarir jamais
Au pieds de ses montagnes aux douceurs hautaines
Dont un fleuron de neige étoile les sommets.

Adieu, rude patrie ! Adieu, âpres foyers !
Adieu, sols embrasés que la clarté dévore !
Dans nos cœurs vagabonds que la flamme a noyés,
Votre soleil absent brûlera plus encore.

LE DÉSESPOIR DE CHARLES ULLMO

Ô superbe et féroce femme,
Moi le réprouvé, le youpin,
J'ai volé pour avoir ton âme
Comme un gueux pour avoir du pain.

Le cachot où brisant mes ongles
J'ai baissé mon coupable front
Et les fièvres moites des jungles
Qui là-bas me dévoreront ;

Ces honteuses ombres cruelles,
Morts de mon honneur d'officier,
Me sont moins terribles que celles
Dont rien ne pourra me gracier :

Ma douleur sourde et découverte
Qu'enfin tu te consoleras
De nos tourments et de ma perte
Dans d'autres jeux et d'autres bras ;

Et le souvenir qui me ronge
De nos bonheurs et nos baisers
Que je vois chaque nuit en songe
Parmi nos beaux espoirs brisés.

Quand j'irai mourir à Cayenne,
Ta lèvre, à qui l'offriras-tu
Encore chaude de la mienne
Où un sang perfide a battu ?

M'oublieras-tu, ma fille tendre
Au gré de ton amour changeant ?
Iras-tu jusques à te vendre
Ne pouvant chérir que l'argent ?

Demain, sur mon dernier navire
Je partirai pour la prison,
Bagne des marches de l'Empire
Où j'expierai ma trahison.

Adieu ! Même traître et volage,
Ton cœur me demeure précieux.
Je n'aurais pu faire naufrage
Sur un océan plus radieux.

GRAND GALOP

J'étais un beau cheval né d'une forte race,
Un mâle hardi et menaçant,
Les reins pleins de vigueur et le corps plein de grâce,
Aussi robuste que puissant.

Une enfant de seigneurs, courageuse et ingambe,
Prise pour moi d'un désir fol,
Entoura quelque jour mon flanc nu de sa jambe
Et mon cou d'un tendre licol.

Ses parents possédaient la montagne et la plaine
Et sur mon corps qui se cambrait
Elle aimait en riant me faire perdre haleine
Dans la garrigue et le guéret.

Elle aimait dans les bois enflammés de verdure
Se pencher vers mon cuir brûlant,
Ou bien me tourmenter d'une cravache dure
Ou d'un éperon nonchalant.

Elle aimait que frémît comme une longue houle
L'or délicieux de son champ blond
Sous les efforts rythmés dont tremblait ma chair saoule
Raidie en un suprême aplomb

Elle aimait me guider par guérets et garrigue
Entre ses cuisses, emporté,
Me cravachant jusqu'à me briser de fatigue,
Vers un beau ravin écarté.

Quand je venais, monté par ma belle maîtresse,
Au creux de ce charmant vallon,
Elle savait flatter d'une douce caresse
Ma nuque souple d'étalon.

Et reposant alors mes fougues embrasées
Et mes souffles devenus courts
Je buvais à genoux les limpides rosées
Qu'y versait le couchant des jours.

Mais le tendre licol n'agace plus ma gorge,
Quelle sinistre liberté !
Je ne connaîtrais plus les berges couleurs d'orge
De son beau ravin écarté.

Car hélas, c'est un âne aujourd'hui qui pâture
L'or délicieux de son champ blond
Et s'abreuve, gavé de cette nourriture
Au creux de son charmant vallon.

SONNET TORDU

Elle a l'air sévère et charmant,
le cœur dur, la larme facile,
Le dos droit, la hanche gracile,
Les doigts tremblant paisiblement ;

Les traits fins d'un enfant dormant,
Le sourire avare et docile,
Et dans son œil vert qui sourcille,
De calmes regrets d'un moment ;

Et m'avoue avec bienveillance,
Lorsque je la regarde en silence
Et sans un soupir,

"Si tu savais", sombre et sereine,
" Combien cela me fait de peine
De te voir souffrir."

Hélas, cy s'enfuyent-yls, mes espoyrs tant chérys...
Et vyvant sans passyons, je n'auray plus de joye ;
Quy lyra et lyera mon coeur quy d'or flamboye ?
Perfyde celle, ô cyel, dont mes sens sont éprys !

Fertile berge double,
Rive d'un rêve ardent
Dont le pourpre mordant
Au soir de feu se trouble ;

Autour d'un lac obscur,
Nœud d'un sombre mirage,
Abîme de naufrage
Semblable au havre sûr.

Anneau de servitude,
Vertiges délivrés,
Quand vous vous entrouvrez
Dans un murmure prude,

Lascif frémissement,
Écrin de chaleur tendre,
Comment pourrais-je entendre
Votre non désarmant ?

LE POU

Vous m'avez montré ce matin,
Avec une pudeur coquette,
Sur votre peau la marque faite
Hier par un pou importun.

Sa morsure, bien que petite
Laissait auprès de votre cœur
Un stigmate et une rougeur
Au front vous le cachiez bien vite.

Bête invisible ! Monstre odieux !
Mais la trace en était légère
Et votre crainte l'exagère
N'eussè-je que pour elle d'yeux.

C'était comme sur de la neige
Un joli tison qui brûlait ;
Un vif énervement gonflait
Un peu l'endroit du sacrilège.

L'horrible et cruel animal
Infâme objet de votre plainte
Laissait sur votre peau l'empreinte
De sa bouche, qui faisait mal.

Mais si j'osais être sincère,
Ce qui, je le crois, m'est permis
- Ne sommes-nous pas bons amis ?
Au risque fou de vous déplaire,

Je vous dirais en termes francs
Du vilain pou dont vous souffrîtes
Que, trêve de mots hypocrites !
Sans l'approuver je le comprends.

Qu'il dut lui falloir de courage
Hélas, pour venir déposer
Son indigne et méchant baiser
Dont la prétention vous enrage !

Et je suis même un peu jaloux
D'une si douillette vermine
Qui vorace et tendre chemine
Sur votre nacre à pas de loups.

Noble et heureux celui qui rampe
Le long de vous, joli secret
Et qu'abreuve d'un joyeux trait
Votre cœur où sa lèvre trempe.

Oh l'ardente, la douce faim,
Mon rêve, mon regret, mon âme !
Répandre une profonde flamme
Tout en goûtant votre parfum

Sur votre peau blanche qu'embrasse
Le peuple des poux noir et laid.
Comme leur bonheur est complet,
Et que j'admire leur audace !

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