LA CROISADE ET LE RENDEZ-VOUS

LA FERME

C'est un petit taudis posé sur le fumier
Qu'un coq aux grands ergots picore goulûment,
Séduisant et régnant avec pour arguments
La taille et la couleur de son fringant cimier.

C'est d'un œil vétilleux qu'il toise le fermier
Menant au pré banal pâturer la jument
Et, le soir, il accueille les bœufs écumants
D'un cri dont retentit la forêt de pommiers.

Ce despote replet, ce chamarré satrape,
Nargue le chat qui rôde et le roquet qui jappe,
Plein de lard et d'audace, insolent et poussif

Comme à ses pieds dorés toute la cour répète,
Face au petit guerrier, en hommage massif,
Inépuisablement le caquet qu'il trompette.


Le poison chaud, le poison froid,
Tapi cruel sous le vert verre,
Qu'il est doucereux et sévère,
Qu'il contient d'amour et d'effroi !

C'est ma folie tendre qui croit,
C'est le spleen amer des trouvères,
C'est mon foyer et mon calvaire,
C'est le feu vainqueur de ma foi.

Oh, oui, j'aime sa saveur dure,
Ses richesses et son ordure,
Son bonheur mou et excessif ;

Ma mort en lui et ma naissance,
Au gré dissolu d'une absence
Parmi l'offre des corps lascifs.
À GEORGE R.R. MARTIN

L'énorme sanglier dont il suivait la trace
A renversé Robert sur le sol forestier ;
Et son ventre replet, déchiré à moitié,
Verse un sang ivre encor des fureurs de la chasse.

Son vieux poignard, rougi par sa dernière audace,
Rappelle Jon Arryn et sa longue amitié ;
Et qu'il fit massacrer leurs enfants sans pitié,
Quand des Targaryens fous il détrôna la race.

Son visage empourpré murmure un souffle court ;
Sa couronne a roulé dans les silènes lourds,
Et les fauves déjà convoitent sa charogne.

Ainsi meurt, démonté sous ses royaux habits,
Le paillard et vorace et flamboyant ivrogne,
Dont la masse en flots pourpre semait des rubis.
HIER SOIR

Sur ma tempe pelée, une traîtresse vouivre,
Tord ses anneaux visqueux et nus.
Il me revient des phrases,
Lambeaux d'esprit.

Pourquoi cette couronne, affreux Fafner chenu ?
C'est une chaîne qui m'écrase.
De ses maillons l'écrit
Parfois délivre.

Tes méandres sont froids, et mon esprit s'embrase
D'alliances et d'arts inconnus.
Et je rêve d'être ivre,
J'entends des cris.

Un python veut manger dans ma tête, à tout prix,
Vider la table ronde et rase.
Je vomis pour survivre,
A demi-nu.

Ton venin m'a purgé des flambeaux et des livres,
Et dans ton cercle je péris,
Car je t 'aime et je souffre,
D'un chant menu.

C'est un péril rampant, insidieux et ténu,
Que dans ses trous je peine à suivre,
Quand dans mes mots il rit
Et il s'engouffre.

O mon serpent cruel aux yeux brûlants de soufre,
L'ovale de tes crocs taris,
Dans la rumeur des cuivres,
Est revenu.

Aussi, profondément love-moi à l'abri
Des cycles du feu et du givre,
En ton gosier charnu
Peuplé de gouffres.
PSEUDOSONNET A RIMES SYNDIONORMANDES

J'ai deux pays normands, et chacun d'eux m'est cher :
Les côteaux bleus du Perche, et ceux gris de la Manche ;
La glèbe de Ceton, la grève d'Arromanches
Sont mes deux sols natals que gerce le rocher.

Même, mon souvenir semble les rapprocher
Quand un regret lointain tristement s'en épanche
Et montre dans l'abstrait de sa déraison blanche
Leurs contours chevauchés comme un tableau d'Escher.

Car s'accouplent en moi le pâle Calvados
Où mes aïeux sans nombre ont dû courber leur dos
Pour arracher leur pain aux guérets infertiles

Et les noirs champs gibeux du pays percheron,
Où le ruisseau déforme en lacets inutiles
Son méandre courbé comme un grand omicron.
CONTRESONNET A RIMES SYNDIONORMANDES

Comme s'oublie l'endroit d'une tombe secrète,
Ma terre disparaît de ma mémoire hélas.
O mon foyer sacré, comme tu m'appelas,
Rappelle-moi ton nombre ardente et guillerette.

Malheur ! O mon duché que j'appelle et regrette,
N'es-tu donc plus qu'un nom posé dans les atlas ?
Et pourquoi, du sommet des tes clocher, ton glas
Ne s'envole-t-il plus jusques à ma retraite ?

L'abominable exil m'a-t-il pris la patrie
Que vingt ans, sans la voir, j'ai pieusement chérie ?
Il m'en reste le rêve et m'en manque la clef ;

Oui ! No land's man maudit, j'ai perdu tes bocages
Pour toujours, et jamais ne reverrai tes plages
Comme l'ancêtre roux à la proue de sa nef.
EN TRAIN

Le flot souple du ciel, opaque et lourd nectar,
S'écoule autour de nous langoureux et morose
Et bien réverbérée par le sol qu'elle arrose
La pléiade murmure un flamboiement bâtard.

Une femme, une fille, au visage de star,
L'œil bleu, le cheveu noir, le sein blanc, la joue rose,
Me regarde à demi et m'arrache à la Prose
Comme un astre dont l'aube a mille ans de retard.

Et sa splendeur alors m'aveuglant solennelle,
Comme d'un soleil dur je tourne mes prunelles,
Vers la fenêtre sombre où l'aster gris blanchit.

Mais le reflet complice aussitôt me dévoile
Son sourire subtil, charmeur et réfléchi
Dans l'obscur infini tout embrasé d'étoiles.
HESITATION DEVANT LES ALCOOLS

Comme un soldat, un bon Marine,
Je connais bien mon ennemi
Et si mon cœur m'était soumis
Il souffrirait pour la doctrine
Jusqu'à se brûler à demi.
Mais dans le creux de ma ma poitrine
L'organe mou rythme et serine
L'âpre faiblesse qu'il gémit.

Quoi donc, il n'est pas de parade
Où mes sangs fiévreux bouilliront ?
Et je dégarnirais le front ?
La honte et la peur me dégradent,
Je suis un répugnant poltron.
Quoi ce seraient mes camarades,
Ces gueux qui vautrent sur l'estrade
Leur membre mou, leur ventre rond ?

Ces sanglots où ma voix s'éraille
Ne semblent pas dignes, vraiment,
De ceux que les Commandements
Comblent de dignes funérailles
Car, livrant au feu leurs entrailles,
Tous ces héros insolemment
Hissent, fierté du régiment,
Leur drapeau troué de mitraille.

Et mon sang veule au calme plat,
Cet ichor de lâche et de traître,
Dilué dans l'encre des lettres,
Le vin, l'eau bénite et le glas,
Ce sang piteux et sans éclats,
Infect de voluptés champêtres
N'est même pas digne peut-être
De tâcher cet étendard-là.

HOMMAGE EN BOUTS RIMES

Du Parnasse glorieux dévalant les hauteurs,
O source inaltérée, ta flamme coule en fleuve
Et sur sa berge rouge où seul l'aigle s'abreuve
Pleure le barrit noir de maints buccinateurs.

L'Océan, ton pareil aux horizons menteurs
Avait caché Cathay pour que la gloire pleuve
Sur les héros râbles foulant sa terre neuve
En brandissant la croix comme de saints licteurs !

Remous, Meschacébé aux méandres lugubres,
Que d'Osques cisalpins, de Samnites, d'Insubres,
Fis-tu trembler au pas de l'antique éléphant !

O fontaine cinabre, le marbre d'une arche
Érigée au consul mortel et triomphant
Répétera ton nom où s'arrêta ta marche.
ILLUSION CONJUGABLE D'UN ORDRE ALEATOIRE

2 0 2 0 7 0 7 0
0 3 0 4 0 4 1 3
6 8 0 6 0 8 0 6
0 0 1 5 8 5 9 6
0 0 1 2 4 4 2 1
5 5 0 0 0 9 9 2
3 5 7 3 8 0 2 0
3 6 7 2 8 0 1 2

AQABA

Les feux de joie ardents que nos malheurs étrennent
Flambent sur des flots noirs de minuits et de sang ;
Les paris sont ouverts à moins d'un contre cent
Que l'année à venir en germera les graines !

Non loin, les Juifs à l'âme arrogante et sereine,
Conquérants fugitifs aimés du Tout-Puissant,
Virent noyés, au fond des gouffres mugissants,
Les soldats égyptiens attachés à leurs rênes.

Cinq mille ans de combats arides et sacrés
On fait de cette berge un calice enfiévré
Pour des générations modestes et entières.

Cinq mille ans de combats sans vaincus ni vainqueurs
Ont rougi l'Est et l'Ouest et le sable et la pierre
Et le sol et le ciel et la vague et les coeurs.
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