EXPEDITION ORDINAIRE VERS LE NORD

Normandie, ma patrie, mon pays humble et fier,
Qui s'insurge toujours et ne trahit jamais
Il me tarde de voir sous ton ciel que j'aimais
La glèbe familiale dont mon cœur s'enquiert.

Sous le poids des forêts, sous le choc de la mer,
J'espère en ma pensée tes collines ; permets
Que je retrouve un jour tes Décembre et ton Mai,
Ton bocage fécond et tes havres ouverts.

O mon pays fidèle, je voudrais vieillir,
Heureux, pour que mon cœur arrête de souffrir,
Sous ton ciel, sur ta terre et dans ton aube rose.

Là-bas, près de la tombe où calmement repose,
En m'attendant, l'ancêtre au prénom oublié
Et l'aïeule à laquelle l'enfance m'a lié.

SUR LA MORT DE HENRYK IBSEN

Depuis cinq ans déjà s’était terni son œil,
Et posée cette main qui forgeait la lumière,
Quand un dernier frisson à son heure dernière
Tua l’apoplectique et mit l’Europe en deuil.

Soixante-dix-huit ans de labeur et d’écueils,
De luttes, de refus, de drames, de premières,
C’est ce qu’on enterra dans le blanc cimetière,
Que les cieux bleus du Nord couvraient d’un noir cercueil.

Alors, quand retentit, plaintif, féroce et long,
Le hurlement du vent qui charrie les grêlons,
Du Borée noble et dur de la Scandinavie,

Les Justes de ce temps comprirent, frémissant,
Que l’auteur de Peer Gynt laissait en trépassant
Son génie immortel pour éclairer leurs vies.

CITADELLES DE FLAMMES

Posés sur les rivages, blanches sentinelles,
Des empires marins ils ont été les sceaux
Et brandi à leur gloire de nouveaux faisceaux
Sur les flots dangereux de la mer éternelle.

Leur lumière puissante, inlassable prunelle
Guidait dans les périls redoutés les vaisseaux
Sur l'écume des houles blanches dont l'assaut
Sur leur assise heurtait la roche solennelle.

Un peuple de héros, modeste et solitaire,
Les yeux brûlés au feu, sur ces bribes de terre
Entretenait alors le généreux signal.

Leur nombre hélas n'est plus, et seules des machines
Sur les mers désolées tordant leur noire échine
Projettent désormais leur fidèle fanal.

AMOR A NOCTE

Le soir, quand je reviens de mon jour éternel,
Portant sur mes épaules le poids de ma peine,
Je gravis l'escalier d'un pas las, solennel.

Quand je pousse la porte de ma chambre nue
S'étrangle dans ma glotte le sursaut charnel
Des larmes que mon cœur a longtemps retenues.

C'est ce pesant fardeau, ce déchirant aspect,
Cette haire invisible, et atroce, et ténue,
Qu'a supporté tant d'heures mon courage épais.

Et il s'en faut de peu, quand le repos bien même
Se présente à mon sang que le malheur frappait,
Qu'il ne me jette à terre, à genoux, les joues blêmes.

Mais d'un dernier élan quand je franchis le seuil,
M'attends cette voix chère, cette ombre que j'aime,
Douce comme le sol, noire comme le deuil.

Et je pose mon front sur son giron de mère
Où peux-je enfin pleurer sans crainte et sans orgueil
Pour l'instant infini de la nuit éphémère.

Elle seule connaît, elle seule comprend
L'escadron dévasté de mes vieilles chimères
Et combien ma tristesse et mon amour sont grands.

Elle seule connaît chacun de mes naufrages,
Mes rêves chavirés et ce sanglant estran
Qu'un ressac quotidien au fond de moi ravage.

Elle seule aussi sait ce que chaque an passé
A marqué d'amertume au secret de mon âge
Et mes tâches que rien ne pourra effacer.

Elle se souvient seule de chaque blessure
Et quand nous nous tenons proches et embrassés
Ses doigts doux sur mon cœur parcourent ses fissures.

Lors elle est la fontaine et la source où je bois,
La bouche qui apaise et enfin me rassure,
Le havre retrouvé par mon âme aux abois ;

Lors elle est le calice où ma douleur s'étanche
Et l'abri isolé au cœur des sombres bois
Où brûle un feu joyeux de sa lumière blanche.

Je peux enfin puiser le repos, le sommeil,
Dans sa bouche de fièvre où ma lèvre se penche,
Comme un breuvage pur, et tranquille, et vermeil.

Et quand, abandonnant chaque soir ses mystères
A mon corps traversé d'un assaut fort et vieil
Elle s'offre, mes bras éperdument l'enserrent !

Nous roulons notre amour dans l'univers géant,
Où nous nous étreignons comme flammes légères,
Abreuvés l'un de l'autre, assoiffés de néant.

Oui, j'oublie que ma vie est douloureuse et vaine,
En plongeant dans ton sein familier et béant,
Ô ma force, ô ma foi, ô ma fougue, ô ma Haine !

Arrêtez de lire n'importe quoi et retournez à l'accueil
ou bien passez à la période suivante, ou revenez à la précédente