LA COLERE ET LE CHAGRIN


J'ai connu sa beauté dans un amphitéâtre,
Permettez que je chante en phrases un peu sottes
Son petit nez pointu et ses ongles d'albâtre ;
La femme de ma vie est une parpaillote.

Elle est un peu cruelle envers l'amour rapide
Que prosterne à ses pieds son soupirant lampiste,
Mais ses gestes sont clairs et son rire limpide ;
La femme de ma vie est une anti-papiste.

J'entends, en regardant frémir sa longue bouche,
L'Univers retentir de fugues aériennes ;
Et si près de sa main, ma main presque la touche...
La femme de ma vie est une luthérienne.

Et je chéris la table à la courte largeur
Que nous nous partageons et où ses doigts pianotent,
Et quand elle s'en va je soupire songeur :
La femme de ma vie est une huguenote.

Son corps a la splendeur des animaux de race,
Et dès que je la vois ma ver... ve est haletante,
Son pied léger ne laisse qu'en mon cœur des traces.
La femme de ma vie est une protestante.

Seigneur, souffrez que j'ose l'amoureux blasphème,
D'adorer à genoux ses cheveux couleur d'orme.
Pardonnez à celui qui vous honore et l'aime :
La femme de ma vie est fille de Réforme.
SCÉLÉRATESSE

Depuis le premier jour ce fut pour tes yeux clairs,
Et pour ton âme pure que j'ai purgé ma flamme.
Et j'ai franchi pour toi l'Océan dont les lames
Ont déchiré ma vie comme tombe l'éclair.

Et j'ai voulu pour toi m'envoler dans les airs,
Mais je ne suis pas fait pour de trop nobles femmes
Pour moi, les quolibets et les farces infâmes,
Sont tout l'art douloureux qui jaillit de mes chairs.

Car la viande est en moi plus que le cœur céleste,
Et plus que les sonnets les historiettes lestes ;
Et j'aurais pourtant tant voulu t'écrire bien.

Mais je ne peux pas peindre tes traits de déesse,
Je suis un farceur gras plein des scélératesses.
Pardonne-moi, mon ange ! Il ne me reste rien.

La nuit, les craintes et les haines
Me font souffrir de leurs étreintes,
Car les haines brisent mes chaînes
Et les craintes brisent mes plaintes.

J'écoute des musiques belles,
Je leur dis : partez ! je le veux !
Mais ces deux flammes se rebellent
Dans un violent spasme nerveux.

Mon âme que le rêve éreinte
Rêve que la fureur me prenne,
Mais c'est une trop brève empreinte,
Et la crainte reprend mes rênes.

Et ma chair faible est un aveu
Qu'au son fiévreux des violoncelles
Les femmes feront de mes vœux
Un carcan dans une nacelle.

Dans le porphyre noir des pays du Borée
Que soient gravés les termes de mes infamies
Pour que la rude roche d'une rive amie
Protège leur éclat de la vague abhorrée.

Je crains les lâchetés dont je suis à l'orée
Et ce pain fraternel et sournois dont la mie,
Plus que la peur des crocs de ces rauques lamies,
Feront taire mon âme à jamais éplorée.

Ni mes credo versés dans l'encre des missives,
Ni mes mots prononcés, ni mes rimes pensives
Ne survivront de moi après ma trahison.

Et mon combat perdu, profané par la houle,
Et que m'auront ce jour fait abjurer les foules,
Sombrera dans l'éther comme au soir l'horizon.

J'ai vécu les bienfaits du bonheur objectif,
Né au milieu des luxes et des privilèges,
Insouciant d'un fardeau que tout du reste allège
Et travaillant sans sueur comme un cheikh inactif.

J'ai reçu le pardon lorsque j'étais fautif
Et de bonnes leçons quand j'allais au collège
Et des livres, bouffi d'un pédant florilège,
Et des plaisirs nombreux sans l'ombre d'un motif.

J'ai reçu beaucoup plus que ce qui m'était dû,
Je n'ai jamais été affamé ni perdu,
Ne souffrant pas au nom du républicanisme,

Aimé des autres gens autant qu'il se pouvait.
Aussi ne faut-il voir dans mes soupirs mauvais
Que les lamentations d'un bourgeois égoïsme

RAPIDITÉ DES PERSISTANCES

Où est la lettre blanche et dure
Que tu portais contre ton cœur ?
Et de tous nos combats moqueurs
Qu'est-ce qui demeure et perdure ?

Sommes-nous pareils à l'ordure
Que disperse le temps vainqueur
Ou aux sentiers de nos rancœurs
Qu'engloutit l'épaisse verdure ?

Qu'il est banal, horrible et triste,
De n'aimer plus qu'à l'aoriste
Et de se sentir étiolé,

Et de demeurer solitaire
Sans être seul sur cette terre,
S'étant rêvé inconsolé.

LE BOIS

Quand ma montre me dit qu'il faut me mettre à l'œuvre,
Je peuple de clairons l'intérieur de mes murs,
Et sur le bois poli pris d'un tourment très mûr,
J'associe au papier l'atrabile des pieuvres.

Tournant alors le dos au crucifix chef d'œuvre
Je Le sens qui repose ses larges fémurs
Sur ma tête chassée des berges de Saumur
Qui l'a considérée comme un nid de couleuvres.

Alors je dis : soyez justes et soyez forts,
Étayez la pensée comme des contreforts.
Ayez l'esprit fécond et le verbe fertile.

Oui, contemplez la terre et labourez le ciel,
Soyez le feu, la pluie, le rocher et le miel,
Et sachez en vous-mêmes que c'est inutile.

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