LAKANAL

LES FLEURS

Tu ne sécheras plus mes pleurs ;
Moi qui voulais mourir pour toi,
J'ose enfin t'apporter des fleurs,
Face à ta tombe, idiot, pantois.

Pour la première fois, ici,
Bien des compagnons de douleur
Me rencontrent, blessés aussi.
Fallait-il un si grand malheur ?

Je sais leur misère inhumaine,
Je ne crois pas qu'ils souffrent moins,
Mais je voudrais porter ma peine
Seul, en convulsions sans témoins.

Je laisse ici les longues plaintes,
Un seul mot me suffit : jamais.
De la fin je n'ai plus de crainte,
La Mort a ton visage aimé.

LA VIEILLE ECOLE

Le toit rude et léger du déambulatoire,
Laisse son ombre grise au Lycée séculaire.
La pierre y est usée, pâle, fendue, et claire.
Malgré soi quelquefois on y songe à l'Histoire.

A l'heure où d'autres vont dans le grand réfectoire,
On aime à y rester ; on oublie sa colère ;
On aime ce silence très beau qui tolère,
Venant d'enfants jouant, quelques cris de victoire.

Il s'ouvre à tous les vents, et ses simples piliers,
Dégradés par le temps et par tant d'écoliers,
Contre la pluie d'hiver n'offrent qu'un abri mince.

Mais qui y vient aux heures chaudes de l'été
Reconnaît dans son calme une vieille gaieté
Et le charme désuet d'un cloître de province.

LES CHAMPS CATALAUNIQUES

Vers l'horizon fuyaient les cavaliers vainqueurs.
La ligne francque avait résisté sans combattre
Le ciel était trompeur et blanc comme l'albâtre,
Et des défis tardifs éperonnaient les coeurs.

Dans la milice pauvre où subsiste la peur,
L'épieu de bois souvent arme de jeunes pâtres
Et tous, en grelottant, chantent autour des âtres,
Avec du mauvais vin réchauffant leur torpeur.

Car le Fléau superbe a pillé sans vergogne
Et mis à sac le Rhin, la Beauce et la Bourgogne.
D'Orléans dévasté il emporte les ors.

Et Aetius honteux, tragique et visionnaire,
Distingue, en se tournant vers les chefs mercenaires,
Des corbeaux encerclant un homme bientôt mort.

PAPIER MAT

Une photographie est toujours un mystère.
Une tête de femme dévoile ses dents ;
Le mur discret étend son aspect obsédant,
Et encercle un jeune homme surpris et austère.

Que veut donc cette main tendue et solitaire ?
Une fille fardée crie ; de ses mains s'aidant,
Un danseur, quant à lui, apparaît concédant.
Une fleur est étrange ; on ne voit pas la terre.

Qui voulait ce cliché, preuve d'une existence,
Rappel contre le temps et contre la distance ?
La mémoire est précaire, et l'oubli menaçant.

Mais les lambeaux au sol du passé déchiré
Ont tant de force encore que vous réfléchirez,
Les évitant du pied comme tous les passants.

WHAT WE DID TO FEATHERS

Tombant comme un fétu d'ailes multicolores,
D'une flèche percé meurt un oiseau splendide
Et dans la main sanglante, innocent et candide,
D'un faible et dernier râle sa mort il implore.

On dresse une barrière, et prend soin de la clore.
Les oiseaux ont perdu leur envol intrépide
Et attendent la mort dans cet enclos turpide.
Protégés du soleil leurs oeufs ont dû éclore.

L'homme les cloue au sol, au mileu de leur fiente,
Fait du coureur des cieux une brute méfiante.
Son arme a terrassé la plume dans nos bois.

Pourtant, là-bas, Icare, en haut du promontoire,
Respirant vaillamment comme un joueur de hautbois,
Prend son essor glorieux dans les airs et l'histoire.

AVEC L'AGE

Non, je ne souffre pas ; souffrir, c'est vivre encor.
Comme la loi baffouée, comme un soldat blessé,
Je demeure, et n'ai rien derrière moi laissé,
Et dans chaque miroir je revois ce grand corps.

Je ne suis pas Roland mourant au son des cors,
Ni le loup qui sa plainte au vieux mythe adressait,
Ni l'oiseau, entre cieux tragiquement dressé,
Et je ne scande pas ma plainte en des décors.

J'ai trouvé un emploi sans douleurs, sans merveilles.
Entre deux repos gris je continue ma veille,
Et ma vie ordinaire entre deux bons repas.

Du quotidien il fut dur d'être conquérant,
Il vaut mieux être un homme qu'un bâtard errant.
Je rêvais d'autres vies... Non, je ne souffre pas.

SONNET MAL TEMPERE

Je voudrais traverser les mille paysages
Du monde, et y franchir mille contrées étranges,
Et dans mille pays sur la paille des granges
Dormir, sous mille cieux cuivrer mon fier visage.

Et je traverserais les villes dont les âges
Sont sans nombre, et, courant, des collines oranges,
Et des montagnes nobles aux névés en frange,
Et des forêts anciennes peuplées de présages.

Trouvant sur les chemins des amis fraternels,
Je concevrais pour eux un feu plus qu'éternel,
Souffrant de leur douleur, ne les quitant qu'en larmes.

Alors, marchant malgré la faim, de froid tremblant,
M'élançant essouflé parmi les longs blés blancs,
Je tiendrais dans mes mains les aigles et une arme.

A PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

Où es-tu, toi du ciel fuyard toujours errant ?
Vers quel cieux as-tu fui ton sort désespérant ?
Ici règne toujours la haine et le mensonge.
Ici l'on rit de toi, on crache sur tes songes.
Ici règnent toujours les agneaux aux abois,
Ceux que tu connaissais, vendeurs d'armes en bois,
Proxénètes de paix ivrognes et infâmes,
Marchands d'humanité et défenseurs de femmes.
Tous les connaissais tous, ces vertueux maquignons,
Et tu les as haïs dans leurs beaux Matignon,
Et tu rêvais de mort pour tous ces scolopendres,
Et voulais rester libre, et eux ils t'ont fait pendre.
Et tu n'étais pas beau, et tu n'étais pas grand,
Et tu ne renias point tes idéaux flagrants.
Ici tombe la nuit, tu es mort, disparu,
Tel le chasseur guettant le fauve près du ru,
Tel l'espagnol solaire que tu vénérais;
Ici l'on te sait mort, on te veut enterré.
Ton combat, ton courage sont objets de rires,
Et tes livres, ô Pierre, on ne peut plus les lire.
Et peut-être je suis de tes épistoliers
Le dernier, et mon cœur, mes mains déjà sont liés.
Adieu, toi, près de moi qui reste, grand de France,
Merci pour tes exemples et pour tes souffrances,
Et pour ton sang trahi où je trempe ma plume,
Et pour ton feu enfin qui ma révolte allume.

LES AULNES

Les aulnes déployaient leur poésie vantarde,
Le rythme forestier, sombre, de leurs neuf pieds,
Leur folklore inquiétant qui semble nous épier,
Et la rime rhénane aux harmonies bâtardes.

Et comme autour du feu de bohémiens en hardes,
Je tremblais, lisant, noirs sur le studieux papier,
Les vers du Francfortois que j'avais recopiés,
Sons mal saisis, obscurs où notre voix s'attarde.

Les mots académiques m'étaient incompris,
Il fallait, par devoir, lire leur poétique,
Et les conversations faisaient hurler leurs cris.

Quand soudain, ton étoile partie de mes cieux,
Brûlant comme un flambeau sur le Rhin Romantique,
Réveilla dans mes pleurs ton souvenir gracieux.

Quand ma force virile autrefois si bravache,
Crève et meurt dans les toux que m'apporte l'hiver,
Je voudrais être aux Alpes doux gardien de vaches,
Baisant quelque Manon au creux d'un grand pré vert.

LES FORCES SOUTERRAINES

Il rôde des secrets que je ne comprend pas ;
Les femmes qui connaissent mieux que moi les livres
Rient souvent des chants clairs où leurs voix se délivrent
Et des dangers profonds s'approchent à grand pas.

La pensée nous expose de nombreux appâts :
Être artiste, innocent, sage, fécond, brave, ivre.
Mais il est très facile et très simple de vivre.
À la vue d'un plaisir on se dit : pourquoi pas ?

Mon cœur frissonne au bruit des forces souterraines,
Mon crâne est un caveau tout rempli de murènes.
Les mythes réservaient la connaissance aux dieux.

Mais j'ai laissé filer la bride vagabonde
D'un esprit où de vagues sinistres abondent,
Et j'ignorerai tout dans un scrupule odieux.

TROUBLES DE LA VISION EN MILIEU FERROVIAIRE

J'ai reconnu dix fois Ses cheveux blonds lyriques
Sur le quai, en longeant le train gris indistinct.
Parfois, devant mes yeux passait comme un destin
Un voile obscur, diaphane, aux ailes oniriques.

Je marchais dans mon livre au cœur des Amériques,
Mes voisins, gens polis, doux, de vieux sacristains,
S'alarmaient quelque peu par de sages instincts.
Tout devenait pour moi formes géométriques.

Je relus le prénom qui nouait mon problème.
Mes yeux ne voyaient plus que des losanges blêmes,
Et devenir aveugle m'effrayait vraiment :

Reverrais-je jamais Saint-Bomer et ses glèbes,
Les acteurs que j'aimais, les femmes, les Célèbes,
Et les tableaux anciens où dansent des gréments ?

LA BALUSTRADE

Je penche sur la balustrade
Mes vieux sourcils appesantis,
Jamais l'écho des sérénades
Sous mes vitres n'a retenti.
La ville est comme une charade
Sans solution : on m'a menti.
Je sifflote une vieille aubade,
La mort m'a pris pour apprenti.

Rugissant sur la route froide
Une voiture ralentit ;
Les pauvres font des algarades
Dans mon quartier de bien-nantis.
On dit qu'ils sont mes camarades
Mais loin d'eux je me suis senti
Depuis que sur leurs barricades
La mort m'a pris pour apprenti.

L'asphalte est une grande rade,
Où flotte le préfixe "anti".
Anti-art est une tirade
Qui sclérose un esprit petit.
Comme pour voir une parade,
Je courbe mon corps mal bâti.
Tiens ! L'état des cieux se dégrade.
La mort m'a pris pour apprenti.

Les gais trouvères des Cyclades
Voudraient mes poèmes gentils.
Mais c'est une triste ballade :
La mort m'a pris pour apprenti.

La contraction d'un texte est contre la Nature,
C'est châtrer la pensée par des ratures,
C'est à l'esprit livrer la guerre,
C'est flatter le vulgaire,
C'est vomir, huer,
C'est tuer.

LA CRIQUE

Il existe une crique, au détour d'une berge,
Où se heurtent les rocs et les vents boréaux,
Une vasque de pierre, où la voix du Très-Haut
S'entend dans le choc noir des flots qui y convergent.

C'est un lieu froid, sauvage, ardent, terrible et vierge.
Le fouet des vagues dompte jusqu'aux idéaux
Et la houle cabrée cingle comme un fléau
La pierre qui parfois de ses fureurs émerge.

Puissé-je être porté sur sa rive farouche,
Quand je mourrais, sentant s'insinuer dans ma bouche
Les souffle froid des nuits qui perclura mon cœur.

Là-bas, loin de la France, enfin libre d'entraves,
Je rejoindrai les dieux du Nord antique et grave
Et leurs flambeaux de houle aux triomphes vainqueurs.

Hermione, si tu m'aimes, pense à ma colère,
A cette haine aiguë qui fait bouillir mon sang.
Jamais je ne serai, pour survivre ou te plaire,
Un faible, un scélérat qui cède et qui consent.
Il me faut aux combats briser mes maxillaires,
En tuer dix en brave ; demain ils seront cent,
Et nous ne serons pas de ceux qui s'en allèrent
Embrassés et heureux sur les chemins pensant.

NUIT

Les voyez-vous venir, quand la Lune décroît,
Sur les chemins discrets, muets, courbés et braves ?
Leurs pas sont minutieux, leurs yeux sont vifs et graves,
Leurs fronts sont résignés, leur cœur porte une croix.

Le voyez-vous, le masque dur, hardi et froid
Que la nuit assombrie sur leurs visages grave ?
Les arbres les surplombent comme une architrave
Mais ici nul n'espère, et pourtant chacun croit.

Puis c'est l'épaisse haie que le chemin traverse,
Et l'abri sous les arbres le temps d'une averse.
Mais un hululement soudain chante leur nom.

Alors, bien que la couvre une cape tremblante,
La chandelle soudain de sa clarté dolente
Fait briller dans leurs mains l'acier gris des canons.

OÙ FUIR LA FRANCE ?

À quoi bon remonter sur de frêles pirogues
Les cataractes rauques des fleuves anciens ?
À quoi bon explorer les plateaux haïtiens
Et leur jungle où au loin les toucans bleus dialoguent ?

À quoi bon avoir vu la fleur chargée de drogue,
Sur les coteaux lointains que le sort a fait sien
Et entendre rouler le chant des batraciens,
Lourd et fétide, au creux des paysages rogues ?

Passe encor si l'on est ou cupide ou proscrit !
Mais tu parles de chants, oh, tu pousse des cris,
Pauvre cousin, tu veux, me dis-tu, fuir la France.

Nul besoin pour cela de risquer le trépas !
Reste donc à Paris, car elle n'y est pas ;
L'en ont chassée la Honte, la Joie, la Souffrance.

RÉCONFORT DE MES JOURS

Elle est auprès de moi depuis bien des hivers,
Ne m'ayant pas quitté même aux matins d'épreuve,
M'ayant accompagné là où les pierres pleuvent
Dans l'exil charognard de mon monde à l'envers.

Quand je lève mon front de ce tombeau de vers,
Je la vois, et mes yeux à sa source s'abreuvent ;
Et sa beauté me donne une lumière neuve,
Où mon cœur se répand dans des combats divers.

Elle est, tout ce que j'ai, seule à me posséder.
Elle est la délivrance où j'ai pu accéder,
Et le repos serein de ma poitrine creuse.

Puissé-je voir, couché sur un grabat crevé,
A mon heure dernière, encor à mon chevet
Cette photographie d'une aimée bienheureuse.

C'est par amour que j'ai vers vous brandi mes poings ;
C'est par amour que j'ai pour vous caché mes larmes ;
C'est par amour de vous que je suis parti loin.
C'est par amour que j'ai sur vous braqué cette arme.

SOIR

J'ai longtemps cru pouvoir ne pleurer qu'en silence,
Et n'offrir aux malheurs qu'un chagrin ténébreux,
Celui, dur et sauvage des portraits d'Hébreux
Que l'aristocratie eût teinté d'insolence.

Certes je n'ai pas vu sur l'horrible balance
Se poser le poids lourd des hurlements scabreux.
Les tourments en effet me furent peu nombreux ;
Mais je sais bien qu'un jour répandra leur violence.

Il est en moi des voix qui me disent : qu'importent ?
Mais il faut par courage refermer les portes,
Refuser le partage et son pain d'opiacés.

Il faut rester très droit ; or j'en suis incapable.
Mes yeux secs sont pour moi de façon très palpable
Le signe que je n'ai pas dû souffrir assez.
BALLADE AMOUREUSE

J'ai un rendez-vous avec Elle,
Où je dois aller sans retard,
Sinon ses superbes prunelles
Me foudroieront de leur regard.
Elle est aussi douce que belle,
Et mon visage affreux, blafard,
S'étonne d'être admis près d'elle,
Princesse sans trône et sans fard.

Dans moins d'une heure, vive et belle,
Elle recevra mes espoirs,
Et son œil peuplé d'aquarelles,
Sera pour mon corps plein d'égards.
Elle ouvrira comme des ailes
Son manteau, portant en sautoir,
Sur son sein, ma candeur fidèle,
Princesse sans trône et sans fard.

Elle ressemble aux hirondelles
Par ses joues blanches qu'un trait noir
Au coin des yeux, sombre étincelle,
Évoque à mon cœur certain soir.
Elle est mon destin qui se scelle,
Et ce serait un cauchemar,
Pour moi, de m'éloigner d'icelle,
Princesse sans trône et sans fard.

Puis, sur ses ordres, plein de zèle,
J'avalerai matin et soir
Mes cachets, en souvenir d'elle,
Princesse sans trône et sans fard.

Arrêtez de lire n'importe quoi et retournez à l'accueil
ou bien passez à la période suivante, ou revenez à la précédente