VOYAGE EN ANGLETERRE

MASSE

L'homme sensé évite, à n'importe quel prix,
La foule, aux cents visages affreux et semblables,
Et de toutes les foules celles de l'esprit,
Sont de loin, à mes yeux, les plus insupportables.

Des badauds par vingtaines outrées et indignes,
Autour des carabines d'un forain voleur,
S'empressent, et spéculent sans fin, et trépignent,
Au grand sujet d'un lot sans aucune valeur.

Et ces tablées confuses de ventrus hagards,
Qui tels des monuments semblent toujours inertes,
Quelle banalité a vidé leur regard
Quand ils s'en vont enfin, repus, sans grande perte ?

Ici, l'on montre, sous un chapiteau criard,
Un nouveau paradoxe, ou bien deux nains siamois,
Qu'a mentionnés hier un quotidien du soir,
Et que tous les lettrés veulent toucher du doigt.

Là, de beaux saltimbanques frappent un gendarme
Amusant, sans danger : il ne se défend pas ;
Et de beaux patagons ont privé de leurs larmes
Les chants vieux et et profonds de leurs vastes pampas.

Tonitruant, un pitre en livrée bariolée
Répand à pleine mains des drôleries salaces.
Autour de lui succède à l'ennui le tollé,
Au miroir d'amertume le sucre des glaces.

Puis, quand toutes ses voix se sont ensevelies,
Dans un tumulte unique, des enfants radieux,
Dansant sommairement, s'exclament : "C'est joli !
Je voudrais demeurer encore ici, très vieux !"

Et la fête et la joie enfin battent leur plein,
Quand ivres et contents, après un dernier pot,
Quelques gais boutiquiers au sourire malin
Vont vider leur vessie jusque sur les drapeaux.

IAMBES MISOGYNES

C'est cela, belle amie, flattez-moi l'encolure,
Tenez ma bride avec douceur,
Je sais bien qu'un jour tu m'emmèneras, roulure,
A la mort, chez l'équarrisseur.

Ainsi hurlent les loups dans les plaines lointaines,
Rôdant, ténébreux et sauvages,
Et préférant toujours, dans la nuit et la haine,
La pire des morts au servage :

Humains, vous pouvez bien, vous qui suivez nos traces,
Nous avilir, nous décimer,
Mais d'une honte au moins préservez notre race :
Ne prétendez pas nous aimer.

SANS ALLEGORIES

Puisque l'on ne veut plus parler à demi-mot,
Que sont toutes ces femmes et ces animaux ?
Que sont ces odalisques aux beautés somptuaires
Que le peintre dénude et que vêt le statuaire
De superbes drapés et de noms lapidaires ?
Que sont ces édifiants singes et dromadaires ?


Hommes, vous qui tenez les vieux Dieux pour infâmes,
Et leur substituez ces figures de femmes,
Ecoutez, face aux yeux de ces Vertus girondes,
L'un des derniers vieillards : près du vieil âtre il gronde.
Qui s'en souvient ? Tenez, par exemple, naguère,
Lorsque l'on évoquait les spectres de la guerre,
Aucun de nos grands hommes n'osait conjurer,
Devant notre pays armé et emmuré
Quelque noble égérie en atours de soudard,
Portant comme un bouquet le glaive et l'étendard ;
Car souffrir dans sa chair, et braver le danger,
Et défendre sa terre contre l'étranger,
Telles étaient alors la noblesse et l'horreur,
Que, ni vains matamores ni tremblant pleureurs
En y superposant tous les traits laids et fiers
De tous nos compagnons morts aux mêlées d'hier,
Nous appelions les cents visages du combat.
Est-ce donc à vos yeux un masque qui tomba ?
Et quand nos souverains, dans la pourpre et la Gloire,
De nos armes fourbues recevaient la Victoire,
Nul n'osait figurer, sous des traits innocents,
Ce qu'avaient cher payé nos vies et notre sang.
Cette victoire était la nôtre, et non pas celle
D'un modèle d'artiste en habit de pucelle.
Oui, le Triomphe alors n'avait pas d'auréole,
Son prix, c'était la lutte et non la gaudriole,
Et sa somptueuse robe, le rude linceul
Où nous laissions tous ceux qui nous laissaient plus seuls.
Et la bonté n'était à nos yeux pas moins belle,
D'avoir de sombres cœurs comme servants rebelles.
Et le savoir alors n'était pas avenant
Comme quelque hétaïre nous appartenant,
Nous servions la Justice en maître dur, ingrat,
Et non en douce mère nous tendant ses bras.
Et, puissent nos consciences en être témoins,
De nos respects sacrés nous ne l'aimions pas moins !
Et loin de croire hideux nos crimes et nos vices,
Nous savions qu'ils prendraient, pour être nos sévices,
Sans notre vigilance des faces amies.
Oui, voici ce qu'étaient nos vieilles infamies !


Et si encor, ces traits que vous voulez amènes,
À tout le moins gardaient quelque figure humaine,
L'on y reconnaîtrait un peu de notre foi,
De ce que nous lisions dans les cœurs autrefois.
Mais non ! Depuis que vous ressuscitez les Fables,
La physiognomonie de vos Valeurs affables
Ne reste plus sujette aux hommes qui les craignent,
Et l'on les représente sous un autre règne.
Ainsi plus que Pasteur œuvrerait la fourmi,
D'être loyal au chien plus qu'à nous est permis.
Les actes du dauphin seraient plus généreux,
Plus sinistres les chants des lointains corbeaux freux,
Que ceux de l'homme, qui, derrière l'épaisse vitre,
Les regarde, et aux lions laisse son libre arbitre.


Mais pour mes funérailles, fût-ce les dernières,
Je vous en prie, gravez sur ma modeste pierre :
Ci repose sans croix ni déesse païenne,
Sans vertu imagée, avec ses seules haines,
Celui qui dans son cœur, en penseur autonome,
Voulait tout contempler ; ci-gît le dernier homme.

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