LES SCOLOPENDRES


drame en un acte et en vers.


PERSONNAGES :

UN HOMME COUCHÉ, jeune
UN HOMME ASSIS, vieux
UN HOMME DEBOUT

L'on révélera leurs noms en temps utile.

SCENE I


Le rideau se lève sur une pièce aux volets clos. Accoudé à son bureau, l'homme assis parcourt une lettre en la lisant à voix haute. L'homme debout lui fait face, l'air curieusement contrit, mais au fond soulagé. L'homme allongé tourne le dos aux spectateurs, immobile mais frissonnant sur un lit métallique.

L'HOMME ASSIS, lisant


" Mon cher Rodolphe,

................................. Ami fidèle et inflexible,
Tu sais ce que ma tâche a de presque impossible.
Et tu sais les périls que coûte chaque lettre,
Que j'ose t'envoyer. Celle-ci est peut-être
La dernière ; et je sens que le drame s'approche.
Pourtant, si cette lettre arrivait dans ta poche,
Et que tu l'y gardais, je l'avoue, il me semble,
Que ne mourrai pas, car nous vivrons ensemble…"

il s'arrête, car l'homme couché râle

Qu'as-tu ? Joseph ? Veux-tu ?...

L'HOMME COUCHÉ


................................................Ma blessure… La fièvre…
De l'eau… Non, de l'alcool, pour y tremper ma lèvre !

L'homme debout tend la main vers une carafe de vin posée sur le bureau, mais déjà l'homme couché a perdu connaissance. Comme il se retourne, on peut voir que sa chemise est tâchée de sang. L'homme debout fait un pas vers lui, mais l'homme assis l'arrête d'un geste.

L'HOMME ASSIS


Laisse-le ! Éveillé, il souffre davantage.
Reprenons… " Ma mansarde est au premier étage
D'un immeuble désert. C'est discret et commode.
Six ans dans les entrailles du monstre à la mode !
Six ans, lis-tu, déjà que ravalant mes haines,
J'ai rejoint ce parti. Pendant six années vaines,
J'ai aidé ces bandits, ces gueux, ces scélérats,
Ces serpents, ces scorpions, ces murènes, ces rats,
Terrifiants et tapis comme la scolopendre,
Beaucoup ne valant pas la corde pour les pendre !

L'homme debout semble gêné par la violence du propos.

J'ai toléré six ans leur compagnie abjecte,
J'ai professé moi-même leur doctrine infecte,
J'ai aidé leurs méfaits et leurs scélératesses,
Maîtrisant mes dégoûts, et, seigneur !… mes détresses,
Pour gagner à leurs yeux un horrible prestige,
Et m'approcher enfin du chien qui les dirige !
Il se nomme Ranvert. Oh, m'approcher de lui,
C'est sur ma tâche ingrate le soleil qui luit !
Depuis six ans déjà je façonne ce rêve,
D'atteindre cet instant, cette seconde brève,
Où, confiant, sans défense, et enfin découvert,
A mon couteau caché s'exposera Ranvert."

Un silence. l'homme couché geint faiblement.

Joseph est le plus brave de nos combattants.
Pourquoi le médecin tarde-t-il donc autant ?

L'HOMME DEBOUT


La route de ce lieu est longue et sinueuse.

s'approchant de la fenêtre, il observe le soir.

Rien, même au loin. Mourir d'une mort si affreuse !…

L'HOMME COUCHÉ, dans un délire bref


Mourir ! Dois-je mourir ?

L'HOMME ASSIS, songeur


.....................................Et c'est pour notre cause
Qu'il faut tuer, si l'on peut, et mourir, si l'on ose...

il reprend

" Et je crois que bientôt, enfin, c'est pour demain,
Ce bandit périra sans gloire et de ma main
A ce noble forfait je ne crois pas sur survivre,
Mais l'honneur d'un pays que mon acte délivre
Me fera un tombeau superbe et éternel."
C'est signé : Jérémie, et : amour fraternel.

L'HOMME DEBOUT, mal à son aise, s'éloignant vers la porte


Je dois partir.

L'HOMME ASSIS


......................Merci, Rodolphe.

L'HOMME DEBOUT, amer


...............................................Adieu, Ranvert.

Il sort.

SCENE II


L'homme assis, se lève, déplace sa chaise auprès du lit, se rassied aussitôt. On peut voir, à cette occasion, qu'il boîte.

L'HOMME COUCHÉ, avec un pâle sourire


C'est triste de mourir quand le printemps est vert.
Comment perdras-tu donc cet homme : Jérémie?

L'HOMME ASSIS


En prolongeant, Joseph, ses années d'infamie.

L'HOMME COUCHÉ


Je ne comprends… Ah, Dieu, mes douleurs sont cruelles !

L'HOMME ASSIS


Ne parle pas de Dieu. Cette plaie est de celles,
Je crois, qu'un médecin saurait soigner. Hélas,
Pourquoi ne vient-il pas ?

L'HOMME COUCHÉ


....................................Je suis fiévreux et las,
Je vais mourir. Dis-moi ce qu'adviendra du traître.

L'HOMME ASSIS


Soit. Écoute. J'ai lu à l'instant cette lettre,
Et tu l'as entendue. Ce n'est pas la première.
Depuis six ans déjà -veux-tu de la lumière ?-
Son ami le trahit. Chacun de ses messages
Vient tout directement à mes mains. C'est très sage.

L'HOMME COUCHÉ


Un traître auprès de toi ? Sage ? C'est…

L'HOMME ASSIS


................................................................Profitable.
Oui, je le laisse ainsi accéder à ma table.
Mais il le paie très cher, et n'en tirera rien.
Devenu un esclave qui sert très bien,
Jamais il ne pourra, je m'en tiens assuré,
Me tuer, moi, Ranvert, comme il se l'est juré,
Et de plus en plus veule et de plus en plus sombre,
Il œuvrera pour nous, se mêlant à notre ombre,
Jusqu'à ce que vaincu par la honte et la peur,
Il meure, en me privant d'un parfait serviteur.

L'HOMME COUCHÉ


Je vais mourir aussi, et –qui sait ?- te servant
Moins bien peut-être que cet homme qui, bravant
Le danger, te servit par hasard et traîtrise.

L'HOMME ASSIS


Mais qu'importe, Joseph ? Je t'aime et le méprise.

L'HOMME COUCHÉ


Ainsi c'est là la Cause. Un jour, l'on meurt, et puis
L'on apprend ses secrets. Donc, tu es vainqueur.

il meurt.

L'HOMME ASSIS, lui fermant les yeux


............................................................................Oui.
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