Sonnet carré

SONNET CARRÉ

-I-

J'ai su enfin trouver la conclusion heureuse
Des combats où mon cœur s'était trouvé peiné.
Sur ses cendres calmées un grand silence est né,
Plein d'une solitude sereine et nombreuse.

Mon amour a rejoint la profondeur terreuse
Du sépulcre modeste et du tombeau fané,
Près des plus vieux tombeaux de mes chagrins aînés
Où reposent en moi mes fois malencontreuses.

Ce gouffre, le passé fidèle et inconnu
Où tout va et d'où rien jamais n'est revenu
A saisi pour toujours leurs larmes acérées ;

Pour couvrir à jamais de son manteau glacial,
Proches et loin de moi, dans leur repos nuptial
Ma douleur favorite et ma joie préférée.

-II-
Puisse-t-il bien dormir sous l'immense drap blanc
Que lui fait en tombant la neige solitaire,
Cet amour, et qu'enfin, sous ce dernier parterre,
Sa nuit soit moins fébrile et son jour moins tremblant.

Qu'il songe sous son marbre au caprice sanglant
Qu'à ses pleurs a mêlé un immense cratère,
Ou aux serments maudits que ses frayeurs prêtèrent;
Et qu'il n'en souffre pas, tranquille et somnolent.

Telle au fond de l'abîme une sinistre épave
Songe couchée aux flots que brisait son étrave
Quand les grands vents du Nord caressaient ses gréments ;

Qu'il demeure allongé dans la profondeur noire
Apaisant sa douleur immense et dérisoire
Dans l'éternité sombre et l'infini clément.

-III-
Il rêvera peut-être aux aguets vigilants
Qui ne lui révélaient que de plus durs mystères
Ou des traits arrogants et du visage austère
Qu'il prenait pour masquer ses désespoirs violents.

Car les affreux éclats de leur feu, en hurlant,
Font trembler l'audacieux et l'orgueilleux se taire
En détournant les yeux des beautés de la terre
Par crainte d'y jeter des regards insolents.

Ma vie aura été de ces pavillons braves
Que le vent fait claquer tandis qu'il les délave
Et qui battus par lui s'étiolent doucement.

Comme eux, flamme mourante et lassée de la gloire
Sur le sol, déchirée, est tombée mon histoire
Trouvant enfin la paix dans ce déchirement.

-IV-
J'avais pourtant franchi des bourrasques affreuses
Au temps où dans la nuit mon visage cerné
Ne discernait au loin que des parcours bornés
Et près de lui le vol d'Erynies ténébreuses.

Ma dérision, alors, craignant d'être peureuse,
Sur mes tristes passés n'osait se retourner
Et, pleine d'un courage et d'un orgueil bernés
Crachait aux vents muets ses plaisanteries creuses.

Sifflant à l'alentour comme un rempart ténu,
Mes brocards que l'angoisse faisait continus
Ne trompaient que moi-même et ma force altérée.

Car leurs traits empruntés, que j'égrenais cordial
A chaque mot lancé, rieur et déloyal,
Transperçaient ardemment ma flamme aux cieux jurée.

-V-
Je laisse désormais à ces nuits dévoreuses
Où tant de fois mes rêves furent enfournés
L'héritage infécond de mon espoir mort-né,
Ses veilles déchirantes et ses faims cireuses.

Je rendrai cette clef de la chambre lépreuse
Où mon joli désir s'est souvent incarné
Reléguant simplement mes tourments raffinés
Aux souvenirs lointains d'une année amoureuse.

J'ai achevé enfin l'inventaire menu
Des jours gris que ces murs ont pour moi contenus
Et ma chute incessante, et toujours empirée.

Ridicule et payé, mon malheur provincial
Ne suivra ni mon nom dans son parcours crucial
Ni la marche guérie de ma vie délivrée.

-VI-
Il est d 'étroits meublés dans ce petit Milan
Aperçu au détour de songes volontaires,
Surplombant les couleurs des humbles éventaires
D'une rue sinueuse et vieille de mille ans.

Une incommode chaise, un grabat brimbalant
Y ont été laissés par le propriétaire,
Et près de la fenêtre un petit secrétaire
D'où s'entend l'appel long des marchands ambulants.

Accablés de chaleurs, les monts lourds qui l'enclavent
Renvoient à la cité des silences plus graves ;
La rue est désertée, et le lointain charmant

C'est dans cette soupente nue et sans armoire
Que j'irai assoupir ma ruine et ma mémoire
Calmé par la nuit bleue et enfin m'endormant.

-VII-
Il est de longs périples de Chine à Ceylan
D'où de braves Anglais autrefois rapportèrent
Des récits de la jungle et de noires panthères
Dans les cacolets lourds de monstres nonchalants.

Les bosquets remplis d'yeux féroces et brûlants,
L'aventure, l'opium, le vol des serpentaires,
Encerclaient la poignée de jeunes militaires
Jetés aux marches d'or de l'Empire branlant.

Les temples effondrés et leurs dieux souriants savent
Encor la brève vie de ces officiers hâves
Aux âmes délabrées, aux proprets vêtements.

Ce sont eux qui verront ma fuite et ma victoire
Sous l'arbre, au long du fleuve et sur le promontoire
Que les vignes fleuries recouvrent de sarments.

-VIII-
Il est au pays d'Auge des vallées ombreuses
Où jamais un touriste ne vient séjourner.
N'y passent que l'oiseau frileux pour hiverner
Et de douces rosées, vagabondes pleureuses.

La terre y est paisible, froide et généreuse,
Douce aux creux des labours par l'homme sillonnés,
Féconde dans le bois à l'ombre abandonné
Que traversent le lièvre et la sente pierreuse.

La ronce y fait pousser ses grands osiers cornus,
Et auprès des ruisseaux dresse ses troncs chenus
Entre la prairie calme et la berge arborée.

C'est ce parage ancien, champêtre et proverbial
Où ma débâcle, au long de son bois abbatial,
S'arrêtera enfin dans ses claires orées.

-IX-
Mais enfin, dédaignant ces lieux inhabités
Où j'avais dans l'exil vaincu ma solitude,
Je reprendrai ma place dans la multitude
Immobile à grand bruit comme un lac agité.

Je reverrai les rues de mes chères cités
Pleines de mes conforts et de mes habitudes
Et leur peuple aux cent voix que dans ma lassitude
J'ai longtemps voulu fuir sans pouvoir l'éviter ;

Et leurs lilas flétris que le vent désagrège,
Leur nuit éblouissante et leur jour court et grège
Qui me ballotteront comme un humble fétu.

Là, le bonheur est las et la chanson qui pleure
Répétée à l'envi n'est que folklore et leurre.
L'amour d'un clame gai y sera revêtu.

-X-
Assis auprès de moi, silencieux invité,
Lors des longues soirées consacrées à l'étude,
Goguenard et charmant, sans aucune hébétude,
Il épiera ma vie dont le feu l'a quitté.

Dans le bruit de mon pouls toujours précipité
Ou le silence nu des sévères quiétudes
Il surgira, enfant cruel des désuétudes,
De l'ombre ou de la lettre qui l'ont abrité.

En vain, pas après pas, dans la nuit le fuirai-je,
En vain je prierai Dieu que ma peine s'abrège,
Il sera là toujours, cruel, souriant, têtu.

Et jusqu'à mon chevet, sans s'apaiser une heure,
Il restera, sans bruit, dans l'ombre qui m'apeure
En répétant les mots qu'à jamais j'aurais tus.

-XI-
Ni les amis bavards, ni la désinvolture
De l'ivresse et des jeux aux familiers décors
Ne sauront éloigner ce cupide recors
Qui viendra réclamer mes sanglots en pâture.

Comme un mort éveillé dedans sa sépulture,
Et qui appelle, et hait, et souffre et meurt encor,
Son nom ressurgira du profond de mon corps
Pour trahir de mon cœur la maussade imposture.

Son nom, né dans l'orient désertique et sacré
Tel une arche de feu où l'Horeb s'est ancré
Sera une âpre gloire, un long fardeau d'errance ;

Embrasant sans pitié à ses obscurs tisons
Mon âme dévorée qu'aucune guérison
N'a vraiment soulagée de sa pâle souffrance.

-XII-
Je croirai devant moi vivant et matériel
Le reflet de sa chair que les rêves m'apportent
Et je croirai souffrir un rêve d'autre sorte
Envisageant ses yeux et sa peau blanc de ciel.

Ô ma place de Grève, ô feu sacrificiel !
Les fureurs et les cris me serviront d'escorte
Et ton front couronné par une aurore morte
Abreuvera ma voix de murmure et de fiel.

Tes pas réveilleront, vifs et courts sur la dalle
Mon cœur tout résonnant de ta botte vandale.
Me vaincra de nouveau ton visage étranger.

Et reviendront les gestes familiers, pénibles,
De sa face penchée ou de ses doigts flexibles,
Toujours parcimonieux, silencieux, inchangés.

-XIII-
Mais enfin, naufragé par les flots torrentiels
Cent fois, cent fois jeté par la tempête accorte
Vers la perte pleurée de ma fiancée forte
Entre les comptoirs gris, ces ports providentiels ;

Aventurier blêmi des sud pestilentiels,
Vagabond ombrageux, conquistador d'eaux-fortes
Sur les fleuves carmin, crevés comme une aorte
Mêlant le sang à l'eau et le poison au miel ;

Égaré dans ma vie comme au long d'un dédale
Ou dans les souterrains d'une tour féodale,
Je m'enfuirai soudain vers de nouveaux dangers.

Et poussé par les vents aux râles inaudibles,
Tels un fauve sautant sous les traits qui le criblent,
Mon espoir cinglera les lointains orangés.

-XIV-
Chérie enfin en moi une autre créature
Parlera par cent voix teintées d'un unique or
Et dans mon cœur lassé fera trembler l'ichor
Estompant les malheurs de l'ancienne aventure.

Lors, gagnant, pour sortir de l'infinie torture
Le combat insondé tout festonné d'accords,
Lors, taisant dans ma foi l'écho grave des cors
Je me parjurerai pour une aimée future.

J'enchaînerai pleurant mes espoirs massacrés,
Pour des yeux de cristal, un visage nacré,
Sur le brasier nouveau d'une aiguë délivrance ;

Mariant la nuit au jour ainsi que nous lisons
Dans l'océan des nuits les feux de l'horizon
Sombrant ou éclairés par un élan garance.



Un peu de technique

Le procédé du sonnet de sonnet a été suggéré par Jacques Roubaud dans Poésie : (récit) , je l'ai repris et un peu modifié.
Cet ensemble est constitué de 14 sonnets tous formés selon le même modèle classique ABBA ABBA CCD EED. Ces quatorze sonnets forment eux-mêmes un "sonnet de sonnets" de même structure, chaque sonnet étant assimilé à un vers, et deux sonnets "rimant" entre eux si tous leurs vers riment deux à deux.
L'alternance des rimes masculines et féminines est bien sûr respectée, aussi bien dans chaque sonnet qu'entre les sonnets. En clair, les sonnets de type A et D ont des rimes masculines en B, C et E, féminines en A et D ; pour les sonnets de types B, C et E, c'est l'inverse.
Par contre, à l'époque je n'avais même pas entendu parlé de la règle de la liaison supposée. Le prix de l'autodidaxie, je suppose.

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