Histoire de mes malheurs

(Pierre Abélard)

Genre : la dialectique peut-elle castrer des branques ?
Catégorie : idéologique

Pierre Abélard était un psychopathe.

L'affirmation peut sembler provocatrice et outrancière. L'autobiographie du célèbre intellectuel, pourtant, la conjure irrésistiblement, quoique, certes, pas forcément au premier abord.

Au premier abord, c'est le rire qui prédomine face à l'extraordinaire vanité du propos. Lire, au sujet de l'auteur, des tirades comme “ le savoir universel de cet homme, et l'éclat de son génie dans les diverses connaissances qu'il a embrassées, lui ont fait de nombreux et fidèles partisans ; [il] a fait pâlir la gloire de nos maîtres et des siens ” ou encore “ tous mes auditeurs exaltaient avec une admiration sans réserve mes commentaires et leur esprit ” laisse quelques secondes pantois, puis hilare. La hâblerie, certes, est un plaisir charmant, auquel j'ai moi-même cédé plus souvent qu'à mon tour ; mais tout ici semble indiquer qu'Abélard ne se vante pas et croit entièrement à ses propos lorsqu'il se compare, avec la plus hypocrite des réticences, à Platon ou saint Athanase.

En soi, ce serait assez bénin, et Abélard lui-même aurait beau jeu, pour sa défense, de dresser une interminable liste d'écrivains parfaitement imbus d'eux-même ayant, sinon bouleversé le monde du talent qu'ils pensaient le leur, du moins marqué l'histoire des lettres d'une empreinte respectable : Xénophon, César, Chateaubriand, Victorugo, Léon Bloy, Dantec. Mais c'est qu'un minimum de bonté, de grandeur d'âme, de noblesse oblige, de sens des convenances, venait adoucir leur morgue en les disposant favorablement envers quelques-uns de leur semblables. Rien de tout cela chez Abélard, qui vit dans un monde entier peuplés de fourbes médiocres, aveugles à l'évidence de son génie ce qui ne les empêche pas de le jalouser. Il ne faut voir dans les hostilités à son endroit que les manœuvres des envieux et la crainte d'un monde corrompu devant sa droiture et son esprit.

J'arrivai enfin à Paris, où la dialectique était déjà florissante, et je suivis les leçons de Guillaume de Champeaux, qui était considéré à juste titre, comme le maître le plus habile dans cet enseignement. Je fus d'abord le bienvenu ; mais je ne tardai pas à devenir fort gênant, car je m'attachais à réfuter certaines de ses idées, j'argumentais contre lui à outrance, et, revenant toujours à la charge, j'avais quelquefois le tort d'avoir l'avantage. Cette témérité excitait, parmi ceux même de mes condisciples qui étaient regardés comme les plus remarquables une jalousie d'autant plus grande, que je paraissais plus loin d'eux par ma jeunesse et la date récente de mes études

les motivations de ses rivaux

Je régnais donc sans partage sur le domaine de la dialectique. Vous dire l'envie qui desséchait Guillaume, le levain d'amertume qui fermentait dans son âme, ce n'est pas chose facile. Ne pouvant soutenir les bouillonements de son ressentiment, il essaya de m'écarter encore une fois par la ruse.

les motivations de son mentor

Et comme le seigneur semblait ne pas m'avoir moins favorisé pour l'intelligence des saintes Écritures que pour celles des livres profanes, les auditeurs attirés par mes deux cours se multiplièrent au point que les autres écoles en étaient dépeuplées, ce qui excita contre moi l'envie et la haine de mes rivaux. Ils travaillaient tous à me dénigrer;

les motivations de ses calomniateurs

de plus il était jaloux et envieux parce que j'avais une gigantesque

les motivations de Fulbert

Mais passons encore ! Il n'est pas facile, sans doute, d'entretenir des pensées charitables envers ses ennemis. Cependant l'auteur n'a pas beaucoup plus d'estime pour ses amis ou ses alliés. Ils l'admirent, c'est bien, ils lui rendent parfois service, c'est tout naturel, mais il ne se fendrait pas pour autant à propos de quiconque, même parmi ses partisans ou ses disciples, d'un mot d'affection ou simplement d'estime ; en vérité il est clair qu'ils ne le méritent pas vraiment, y compris lorsqu'il daigne recourir à leur fortune, leur influence ou leur assistance matérielle.

Je lui offris une satisfaction qui dépassait toutes ses espérances, en lui proposant de ne d'épouser celle que j'avais séduite, pourvu toutefois que mon marriage fût tenu secret, afin de ne pas nuire à ma réputation

une réconciliation menée de main de maître

Soit ! Ce n'est pas donné à tout monde d'avoir un bon copain, comme chantait Henri Garat. Mais alors, celle associée toujours à son nom, qu'en est-il ? Abélard et Héloïse, hélas, est de ces marronniers qu'on abat. Cette idylle essoufflée, ce grand amour prétendûment étouffé par l'obscurantisme des temps ne résiste guère, en vérité, à l'égoïsme de l'auteur. À la découverte de leur liaison, le dialecticien assure que “ chacun de nous s'oubliait lui-même pour plaindre l'autre ”, et pour mieux le prouver, s'étend aussitôt et exclusivement sur ses propres infortunes. Quant à son fils, Astrolabe, il est mentionné seule fois et oublié aussitôt.

Ce n'est pas bien grave ! Abélard est un homme de Dieu, on pourrait comprendre qu'il lui sacrifie tout. Qu'il écrive sur la divinité, et nous verrons bien ce que nous allons bien voir ; et soudain, rien. Il serait sans doute exagéré de voir en Abélard un sceptique précoce (certains pourtant l'ont fait), mais rien ne suggère en lui une dévotion très sincère. L'énigme de la foi est plutôt, sous sa plume, l'occasion d'exercices de style assez secs, de ratiocinations mécaniques. Dieu, certes, a son importance, c'est un sujet digne de lui et une bonne occasion de briller, mais guère plus.

Il ne brille pas vraiment, pourtant. Les livres voués à l'autojustification, exercices voués à l'échec s'il en est, égratignent souvent leur propre auteur. Mais un peu d'élégance et d'intelligence peuvent amenuiser les dégâts ; or Abélard, qui semble dépourvu de l'une comme de l'autre, se couvre au contraire de ridicule et d’infamie involontaire avec un entrain tout pitoyable. Plus il s'échine à se dépeindre en surhomme nietzchéen égaré dans les âges sombres, plus sa veulerie s'étale complaisamment. Ainsi de son prétendu génie, qui n’impressionne guère dès qu'il tente d'être profond. Ainsi aussi de l'amourette avec Héloïse : le beau Pierre ne se fait engager comme son précepteur qu'après avoir jeté son dévolu sur elle, chronologie que tous les narrateurs ultérieurs, la wikipédia y compris inverse pour d'évidentes raisons. Et d'observer plaisamment : “ En effet, si les caresses étaient impuissantes, n'avais-je pas les menaces et les coups pour la faire céder ? ”.

Mon nom était si grand alors, les grâces de la jeunesse et la proportion et la souplesse et la souplesse de mes formes, me donnaient alors sur les autres hommes une supériorité si peu douteuse, que je pouvais offrir indistinctement mon hommage à toutes les femmes ; chacune d'elles se serait crue trop honorée de mon amour, et je n'avais à craindre aucun refus.

C'est drôle. C'est assez drôle. Et invraisemblablement Abélard ne semble pas s'en rendre compte

Et soudain le lecteur, interloqué, s'étonne de n'avoir pas plus tôt remarqué cette évidence par laquelle je commençai : Pierre Abélard est un psychopathe, et il n'est pas difficile d'en rassembler les symptômes, quoi qu'un peu fastidieux. Notons parmi les plus affirmés sa brillance superficielle, son absence complète de sympathie pour son prochain, le caractère répétitif de ses rapports sociaux, son narcissisme grandiose et sa capacité à mentir par omission, comme le souligne une postface pour une fois très instructive dans l'édition des Mille et unes nuits. Ainsi, pour mieux se présenter comme victime d'injustes persécutions, minimise-t-il ses soutiens puissants, dont par exemple le pape et le roi de France (en fait, la plupart de ses déboires n'auraient été que des “ dommages collatéraux ” de luttes d'influence entre factions à la cour).

En comparant mes malheurs et les vôtres, vous constaterez que toutes vos épreuves ne sont rien ou qu'elles sont peu de choses

à son dédicataire malade, Abélard offre une sympathie sans limite

L'hilarité suscitée par la lecture des premières pages se mélange donc au malaise, voire à l'effroi, à mesure que l'avancée dans la lecture révèle ce que son sujet a de trouble et de dérangeant. Peut-on, doit-on rire d'un individu qui présente les symptômes d'une maladie mentale et de l'Histoire de ces malheurs ? Certains répondront oui, d'autres non. Pour ma part, s'il n'avait été signé Abélard, je me serais sans doute abstenu de critiquer ce texte qui d'ailleurs n'aurait sans doute pas été publié.

Mais c'est Abélard ! Une légende absurde et fausse de penseur magnifique et d'amant sublime, répandu à travers toute une civilisation, des soudards de 93 à Wikipédia en passant par le Dictionnaire des Idées reçues. Et de cela, il est agréable et salutaire de rire ; la blague, en somme, était déjà là, le livre n'en est que la chute, une vermoulure opportune de l'Histoire vue par les sots. Certes, quant au pur amusement, ce livre joue sur une seule corde, la déplaisante personnalité de son auteur, quand des nanars de plus haute volée suscitent des consternations plus chamarrées. En contrepartie, c'est bref, et la vie est si courte.


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