Wrath of God

(Robert Gleason)

Genre : Khan est l'honni [1]
Catégorie : action

“ Tout ce qui est excessif est insignifiant ” aurait déclaré Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord qui, certes, n'avait pas connu votre serviteur. Il n'en demeure pas moins que les louanges diluviennes décernées à Robert Gleason pour son tout premier roman, étalées sur pas moins de six pages, laissent quelque peu pantois. Qu'en conclure ? Une rapide consultation du google apprendra au lecteur de mauvais esprit que Gleason était, dans les années 90, un éditeur tout-puissant (et d'ailleurs parfaitement compétent) dans le milieu de la science-fiction américaine. Difficile dès lors de croire entièrement la sincérité de panégyriques surtout dus, il faut bien l'admettre, à des troisièmes couteaux du genre.

Le synopsis, aussi, a de quoi soulever au choix le cœur ou l'enthousiasme. Une génération après l'apocalypse nucléaire, cataclysme assez mal exploité puisque malheureusement nous n'aurons pas droit l'ombre d'un mutant, les États-Unis ont commencés à se reconstruire tant bien que mal, notamment dans une ville fortifiée qui s'appelle la Citadelle, au Nouveau-Mexique. Or c'était compter sans une horde de féroces musulmans, qui envahit soudain les Amériques (ou tout du moins celle qui compte) via le détroit de Bering, menée par la fille de Belzébuth et la réincarnation de Tamerlan.

His imam […] knelt on his prayer rug and salaamed to the east, intoning repeatedly “ Salaam alukum... Salaam alukum... Salaam alukum... ” 

une prière des musulmans

This day he favored a white flowing robe and kaffeiah – not one of flimsy cotton but flamboyant silks. He wore a necklace of tiny silver skulls. The cabbalistic numerals 666 were tattooed on the knuckles of each hand. His robe opened to the waist reavealed a tattooed circle containing the startling likeness of a horned, bare-fanged Satan, or Shaitan.

T'as le look coco

Shutting her eyes, she swooned with the violence of her hate - the gentle and innocent ones, bathed in flames, soaked in tears, helpless in her hands. Her song of death would never cease. Not till she'd made a skull of the earth, not till Hell itself cried out from terror and from truth.

Légion dangereuse

La nouvelle “ Horde d'Or ” ayant ravagé l'Ancien Monde, dévaste son tour le Nouveau et progresse irrésistiblement vers la Citadelle (par laquelle Légion [2], la fille de Belzébuth, est inexplicablement et inexpliquément obnubilée), ne laissant dans son sillage que ruine, désolation, des pyramides de crânes et des pages de torture un rien complaisantes. Heureusement un vaillant membre de la Citadelle mélange les résultats des chercheurs de Los Alamos avant la bombe et la magie des Indiens du coin pour découvrir le voyage dans le temps. Les héros vont pouvoir envoyer un message notre époque pour empêcher la guerre nucléaire, la quasi-destruction du monde, la fin de la civilisation et des milliards de morts.

...

Mais en fait non, c'était une blague, leur plan est nettement plus intéressant puisqu'il consiste ramener du passé les quatre guerriers les plus ultimes de l'Amérique de tous les temps pour en découdre avec les envahisseurs :

George Patton

Stonewall Jackson

Amelia Earhart

et un tricératops

En plus de six pages de flatteries le livre s'honore d'une deuxième couverture.

Ce terrible lézard, rescapé du Crétacé, est sans conteste le fleuron nanar du roman qu'il tire inlassablement vers de copieuses hauteurs :

• Ramené sous forme d’œuf, il est couvé par un aigle américain (“le descendant en ligne droite des ptérodactyles”) qui a perdu le goût de voler mais le retrouvera la fin du récit. [2]
• Pour le faire grossir plus vite, on le nourrit avec de la viande, l'auteur prenant soin de préciser que son espèce peut en manger “en cas de besoin”. Certes ce n'est pas de la hard-science et certes les dinosaures sont des créatures de fiction, mais ce détail me permet de rappeler l'histoire peu connue de l'éléphant offert à Henry III par Saint Louis. Les Anglais logèrent le pachyderme à la Tour de Londres et, impressionné par sa stature majestueuse, l'alimentèrent uniquement avec ce qu'ils avaient de mieux, à savoir de la viande et du vin, inopportuns égards qui finirent par coûter la vie à cette pauvre bête. Ce qui prouve en somme que Wrath of God n'est pas aussi original que le thème des États-Unis après l'apocalypse nucléaire aurait pu le laisser penser. [3]
• Il tombe amoureux d'Amelia Earhart après avoir “atteint la puberté”
• Lors de la bataille finale, sa mère adoptive perchée sur son dos, il met en déroute la Horde d'Or qui le prend pour Belzébuth.


Notes de milieu de page

[1] Ou alternativement dis-moi que Turkmène

[2] Pour ceux qui ne l'ont pas compris, c'est le genre de livre où l'homme passe à travers des forêts de symboles qu'il observe-z-avec des regards consternés.

[3] J'ai en vain cherché sur le google une source à cette histoire. Wikipedia dans sa grande infaillibilité l'attribue à Matthew Parris, mais juge indigne d'elle de préciser où il aurait rapporté cela. Pas dans sa Majora Chronica, en tout cas. Pour le reste la petite dizaine de sites évoquant l'anecdote semblent la recopier plus ou moins textuellement les uns sur les autres. Qu'il me soit permis ici d'apporter mon humble contribution au phénomène.


Parlons-en, de cette bataille finale ; de toute évidence c'est l'intérêt principal du livre. Avec un tel ensemble de gentils et de méchants, la confrontation qui s'annonce laisse indubitablement rêveur. Mais comme elle tarde ! Sur cinq cents pages plus de quatre cents sont de l'exposition entrecoupée de péripéties inintéressantes visant à préparer ce morceau de bravoure. Certes, toutes les répliques sonnent faux. Certes, on déniche çà et là un passage d'une crétinerie abasourdissante, mais la déception et l'ennui l'emportent.

The creeping barrage of artillery fire, which for the last seven hours had been feeling its way up the field at forty-meter intervals, was now thundering past the Axis entrenchments.

Patton combat les forces de l'Axe en 1918.

I will save that world. For if Jesus-Christ cannot help that world, I will.

Jackson se sent à la hauteur.

Même l'auteur ne semble pas particulièrement intéressé par cet interminable avant-propos, manquant sérieusement d'application et de cohérence dans son récit. Tamerlane, supposément un chef de guerre charismatique et redoutable, ne fait jamais vraiment preuve d'un quelconque génie, et sa soldatesque ne relève pas le niveau.

The soldiers, drunk on kumiss and the local mescal, were strewn around the camp, passed out in their own vomit and urine.

De même, à peine un espion des Américains chez les envahisseurs s'est-il sacrifié héroïquement que Gleason nous informe, à brûle-pourpoint posthume, de ses amourettes avec Légion, sans signe avant-coureur, sans conséquence sur l'histoire, sans même la moindre copulation explicite qui pourrait donner un intérêt, fût-il grossier, à cette révélation. Le lecteur cultivé remarquera toutefois, au-delà des différences de style, une notable communauté de thème avec Bloody America : dans ces deux œuvres, tel la Grèce conquise conquérant son farouche vainqueur, un prisonnier américain a tôt de soumettre l'ennemie à sa suprématie copulatoire.

She recalled their one night together. She had met him by the river and taken him on the wildest of rides. To ravage him, to strip him clean : That had been her purpose. She was Legion, and it was her nature to conquer.
But not that night. She had been mastered – by him.

Voilà qui me rappelle bien des souvenirs.

Pour comble de malheur, lorsque arrive enfin la lutte désespérée d'une poignée de héros américains contre l'envahisseur innombrable (allié à ces fourbes de Mexicains pour l'occasion), la bataille, sans être inoubliable, offre un divertissement tout à fait correct. À un travers près, toutefois : l'impossibilité totale de succomber pour ceux qui sont dans le bon camp. C'est bien simple, un seul personnage nommé, et des plus mineurs, mourra parmi les défenseurs de la Citadelle ce qui ne contribue pas à nous convaincre du sérieux de la situation.

Ainsi Harry, le dinosaure déguisé en diable, survit-il à plusieurs blessures sur le champ de bataille car les tricératops, c'est du solide (je veux bien l'admettre). Amelia Earhart, tentant de s'écraser sur Légion dans un avion mal réparé, est détourné de sa trajectoire par l'aigle américain passant devant elle et du coup s'écrase en douceur. Jackson, atteint d'une foudroyante gangrène, sera guéri in extemis par une opération de fortune et d'un paragraphe. Elizabeth, la fille de l'inventeur du voyage dans le temps, allant placer des explosifs dans une ancienne mine sous la montagne des méchants, qui est aussi un volcan lequel contient du méthane en plus, pour la faire effondrer, s'y retrouve coincée mais son père arrive à temps pour la secourir. Mais le champion incontestable en la matière est Patton, qui survit à un écrasement d'avion, un duel au M16 contre des Janissaires armés d'AK 47 [2] et finalement...

Behind him, though the smoke and flames, walked a solitary soldier. Tamerlane looked at Patton. It seemed to Patton he had the deadest, flattest eyes he'd ever seen .
In fact, he was about to say just that when Tamerlane shot him in the head.

et deux chapitres plus loin :

“ General Patton's going to be OK, sir ” the young boy said, without looking up, “ The bullet just grazed him. ”

Au-delà des limites de la pudeur narrative.

Le livre n'est donc pas très intelligent, mais son point de départ non plus. Pour tout dire, Wrath of God ne parvient jamais vraiment à égaler, dans sa laborieuse exécution, la bêtise audacieuse de son concept et il est beaucoup trop gros. Cette petite déception lui coûte les dithyrambes que je lui réservais à l'énoncé de son synopsis, mais il n'en reste pas moins une belle et bonne source de consternation.


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