The Eye of Argon

(Jim Theis)

Genre : Howard discount
Catégorie : action

Publié en 1970 dans un obscur fanzine et par un non moins obscur adolescent de seize ans, The Eye of Argon semblait destiné comme tant d'autres nouvelles d'amateurs à l'obscurité la plus indulgente ; c'était toutefois sans compter sur quelques nanardeurs précoces dont la peu charitable attention fut vite attirée par cette insolite production. Proclamée "pire histoire jamais écrite", la nouvelle se propagea rapidement sous forme de retranscriptions artisanales, puis de photocopies, puis enfin de documents électroniques, devenant peu à peu un authentique phénomène de société, entraînant lectures publiques, flambée du prix des exemplaires originaux et pour finir une réédition professionnelle quoi que non autorisée. À son grand dam et de façon sans doute quelque peu injuste, son œuvre unique finit par procurer à Jim Theis une notoriété certes peu flatteuse mais finalement supérieure à bien des auteurs plus sérieux, du moins dans les cercles fantastico-geek et dans le monde anglo-saxon, la prose theisienne, nous le verrons, étant difficilement traduisible. Le texte étant de surcroît très court (quelque 70 000 caractères ou une vingtaine de pages dans sa très aérée première mouture), soyez informés que je doute de souligner, en ces quelques lignes, quelque chose qui n'ai pas déjà été dit cent fois sur l'internet. Tant pis.

Ceci étant posé, de quoi retourne-t-il ? The Eye of Argon a pour protagoniste Grignr, un vigoureux et querelleur barbare Ecordien que le mauvais roi Agaphim décide d'emprisonner étant donné qu'il passe son temps à troubler l'ordre public et à tuer ses soldats.

"Prepare to embrace your creators in the stygian haunts of hell, barbarian", gasped the first soldier.

Encore un qui a le souffle coupé dans le sens de la longueur.

Or pendant ce temps, une femme nue se fait presque sacrifier par des prêtres bizarres.

Eerie chants of a bygone age, originating unknown eons before the memory of man, were being uttered from the buried recesses of the acolytes' deep lungs.

Des éons

L'infortunée, bien qu'ayant réussi à neutraliser le grand prête d'un grand coup de pied entre les testicules, n'en mène évidemment pas large mais sur le chemin de la sortie Grignr tombe par hasard sur la cérémonie et la délivre en massacrant les adorateurs d'Argon. Tout est donc bien qui finit bien, d'autant qu'il en a profité pour retirer de leur idole en guise de butin l'œil du titre, une grosse émeraude écarlate (!) à beaucoup de robinets, ou, dans le texte, " a many fauceted scarlet emerald".

Car l'intérêt de la nouvelle, dont le fond pour convenu qu'il soit ne justifierait pas d'en faire le synonyme de la nullité littéraire, c'est une rédaction absurde et affligeante, qui transcende la simple incapacité pour confiner à des territoires intellectuels étranges, dangereux et jusqu'alors inexplorés. L'esprit humain ne ressort pas intact d'une telle expérience, où s'abolissent les règles de l'anglais et de la logique.

His hands reached out clutching his urinary gland

Hein ?

The food, if you can honor the moldering lumps of fetid mush to that extent, was born to him by two guards who opened a portal at the top of his enclosure and shoved it to him in wooden bowls, retrieving the food and water bowels from his previous meal at the same time, after which they threw back the bolts on the iron latch and returned to their other duties.

La nourriture naît du héros cependant qu'on emporte ses viscères d'eau, tout va bien.

Rappelons qu'en 70, les ordinateurs étaient énormes, lourds, lents, chers, et plus généralement inaccessibles aux teenagers désireux d'écrire une histoire de barbare qui tape sur les gens dans des souterrains avec une hache et une femme à gros seins. De fait, l'œuvre a été visiblement composée à la machine à écrire en quelques jets distincts mais jamais retravaillés, d'où l'existence aujourd'hui ahurissante de chapitres 3½ et 7½ ; d'où, aussi, des contradictions fréquentes, y compris au sein de la même phrase.

Knowing where his steps were leading to, Grignr meandered aimlessly in search of an exit from the chateau's dim confines.

le héros erre sans but en sachant où il va

Et encore n'est-ce rien comparé à la langue theisienne elle-même ; si vous êtes des gros beaufs qui regardez la télévision, vous avez probablement déjà vu ce marronnier des tortues tropicales qui, dès la naissance, entament à travers une plage immense leur premier et dangereux périple vers la mer pendant que toute la Création s'efforce de s'en repaître. Ce carnage insoutenable trouve son équivalent sémantique dans le destin d'un mot d'Eye of Argon, qui tiré du cerveau bizarre de son auteur a sans conteste un long et éprouvant chemin à faire avant d'atteindre le rivage du sens.

Passons brièvement sur ceux absolument absurdes, non viables et surgis d'univers mystérieux comme "expugnisively", "whimsicoracally" ou encore "scozsctic". À peine plus viables, certains mots presque familiers trainent piteusement des déformations ignobles, trahissant parfois para-logique telle cette substitution nietzschéenne et systématique de " diety " à " deity " ou l'improbable " shamen ", pluriel naïf de " shaman ".

Your sirenity, resplendent in noble grandeur, we have brought this yokel before you

Sirenity, un mot-valise inconnu jusqu'alors mais d'une nécessité troublante

the musty atmosture

atmosture aussi.

Mais ceux que les nuées de nanardeurs dévoreront le plus goulument, ce sont les infortunés mots certes existants mais employés dans des sens nouveaux et déroutants, dus à leur mauvaise compréhension ou à l'usage inadapté d'un dictionnaire des synonymes.

her stringy orchid twines of hair swaying gracefully over the lithe opaque nose

un nez opaque

Descending the flight of arced granite slabs to their posterior, Grignr was confronted by a short haalway

ce dernier exemple demande peut-être quelques explications. Le bas d'un escalier, en anglais, se dit " bottom ", mais ce terme est aussi un euphémisme pour l'arrière-train, et donc, dans un dictionnaire de synonymes " posterior " est suggéré comme équivalent. Voilà pourquoi Grignr se retrouve dans le postérieur d'une volée de marches courtes en granit.

Et que dire de ces pauvres petites tortues malavisées qui, tournant le dos aux vagues écumantes, décident d'aller tenter leur chance dans la jungle impitoyable ? Ainsi de certaines expressions, réelles, correctement orthographiées mais malheureusement placées dans un contexte peu propice à l'évitement du ridicule.

"Art thou pleased that we have chanced to meet once again?"

une tentative isolée de dialogue à l'ancienne

Grignr grappled with the lashing flexor muscles of the repugnant body of a garganuan brownhided rat, striving to hold its razor teeth from his juicy jugular, as its beady grey organs of sight glazed into the flaring emeralds of its prey.
Her face was redly inflamed from the salty flow of tears spouting from her glassy dilated eyeballs.

festival expression tordues pour désigner des yeux.

Si encore une telle hécatombe, une si impitoyable sélection, contribuait en éliminant certains à la pérennité de l'espèce ! Mais il n'en est rien, dans le langage theisien comme dans le monde réel la théorie darwiniste est aussi fausse que malsaine ; le résultat final, même lorsqu'il n'y a rien à redire aux mots individuels ni même à leur combinaison, convainc rarement.

It was not a foolproof plan, yet it built up a store of renewed vortexed energy in his overwroughtsoul

de l'énergie vortexée

Ne faut-il pourtant pas être le plus insensible, le plus cruel des hommes pour rire d'une telle débâcle ? N'est-il pas injuste de railler un amateur de seize ans, surtout des décennies après les faits ? N'avons-nous pas tous et chacun, pour être francs et sauf ceux qui n'ont jamais rien fait, quelque échecs du même genre que nous sommes bien heureux d'avoir fait oublier ? Si, bien sûr. Et néanmoins, non. Revenons aux fondamentaux. Le nanar, c'est un livre, ou un film, ou un tableau aussi mauvais que sympathique. Combien The Eye of Argon est mauvais, je ne l'ai qu'à peine évoqué. Est-il, par ailleurs, sympathique ? Et comment ! Sans doute le plus sympathique des nanars littéraires que j'ai jusqu'à présent chroniqués. Dans ses outrances, dans ses maladresses, dans sa bêtise colossale et sa vulgarité innocente, c'est un inimitable cri d'amour envers l'heroic-fantasy la plus primaire et la plus agréable, l'hommage touchant d'un adolescent somme toute très ordinaire à son genre de prédilection. C'est idiot, brave et magnifique comme la lettre d'un collégien à sa bien-aimée. C'est admirable et roboratif, à mille lieues de la lésine que je reprochai jadis à Atlanta Nights, ou des finasseries narquoises d'un Pratchett. C'est une expérience saine et généreuse ; dans un concours de haute cuisine, parmi les plats abstraits et riquiquis de Messieurs les Artistes, Jim Theis ose la plâtrée de nouilles mal cuites avec plein de beurre. Qu'il en soit remercié !

"What are you called by female?"
"Carthena, daughter of Minkardos, Duke of Barwego, whose lands border along the northwestern fringes of Gorzom. I was paid as homage to Agaphim upon his thirty-eighth year," husked the femme!
"And I am called a barbarian!" Grunted Grignr in a disgusted tone!
"Aye! The ways of our civilization are in many ways warped and distorted, but what is your calling," she queried, bustily?
"Grignr of Ecordia."
"Ah, I have heard vaguely of Ecordia. It is the hill country to the far east of the Noregolean Empire. I have also heard Agaphim curse your land more than once when his troops were routed in the unaccustomed mountains and gorges." Sayeth she.
"Aye. My people are not tarnished by petty luxuries and baubles. They remain fierce and unconquerable in their native climes."

un dialogue qui résume tout le livre.


Après-propos

Les personnes désireuses d'en savoir plus trouveront sans peine leur bonheur sur le Google. Je vous engage, cependant, à éviter la version papier, qui comme je l'ai dit est publiée et vendue (assez cher) non seulement sans l'autorisation de feu M. Theis mais contre sa volonté explicite et, naturellement, sans rien lui verser, procédé que nous qualifierons pudiquement de "cavalier".


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