L'ère des Fornicatrices

(Janet E. Morris)

Genre : la Philo selon Phallique
Catégorie : action
titre original : returning Creation

Continuons notre rétrospective sur Kierkegård avec une de ses œuvres les plus controversées, attribuée par certains à son disciple Janet Morris et suite de son surprenant ouvrage La grande Fornicatrice de Silistra, que maître Pugi, toujours à l’œuvre comme traducteur, a dans un louage souci de continuité renommé L’ère des Fornicatrices, le titre original The golden sword manquant un peu de classe et de subtilité.

Profitez bien du gros lézard, on ne le reverra plus ensuite.

La lecture des premières pages de ce second tome, cependant, suscite une inquiétude bien légitime tant elles déçoivent comparées à la folie vulgaire et décousue du premier, malgré un concept enthousiasmant : Estri, notre héroïne et fornicatrice, qui s’est récemment découverte de nature divine bien que toutes ses voies ne soient pas impénétrables, se retrouve inexplicablement téléportée sur un désert de sa planète natale, où des bédouins de l’espace la réduisent aussitôt en esclavage sesquel. Situation déplaisante s’il en est, mais d’une part, leur chef "était un homme intègre et il ne tira pas profit de la situation", en d’autres termes il ne la force pas à devenir leur reine à cause d’une histoire de prophétie entre deux copulations, d’autre part Estri prend cela avec un détachement dont Epictète en personne se serait montré admiratif :

Je feindrais la soumission, pour le vaincre en fin de compte. S’il m’avait liée à l’aide d’une corde, je le lierais à mon tour à l’aide du désir.

Estri a un plan

Soit dit en passant d’ailleurs si je puis me permettre une parenthèse culturelle de haut vol, il n’y a rien de très étonnant à cela car le nom fornicatrice provient du latin fornix, signifiant portique, ce lieu étant propice aux coïts tarifés des Anciens, et donc en fait d’un point de vue étymologique stoïcisme et fornication c’est plus ou moins la même notion, ce qui explique bien des choses à mon avis et notamment la brièveté de ma carrière au sein de l'Éducation Nationale.

Donc et néanmoins n’étant pas pourvu d’une aussi remarquable force d’âme, je manquai d’abandonner lâchement la lecture de ce roman somme toute au premier abord moins palpitante que ne le laissait supposer son concept. C’est que l’histoire tire en longueur tandis qu’Estri se promène enchaînée de campement en campement, s’évade avant d’assassiner une prêtresse qui l’avait regardée avec mépris (dans la pièce à côté, ses violeurs dorment sur leurs deux oreilles), prend sa place parce que sur Silistra les gens qui tuent des prêtres doivent prendre leur place et de ce fait participe à une course de chevaux carnivores pour gagner l’épée d’or du titre. Certes, résumé ainsi, c’est assez bizarre pour amuser, mais d’une part le contexte justifie plus ou moins ces situations incongrues et surtout le style du texte est profondément agaçant. Non que la traduction de Pugi soit maladroite, en fait elle s’est plutôt améliorée : les imparfaits du subjonctif y sont moins systématiques et il traduit désormais les démiurgiques "founders" par "formeurs" et non plus par "fondeurs", une chose de moins donc qui cloche. Non, là où le bât blesse, c’est en matière de néologismes. Assurément c'est là une tradition peu dispensable du genre, mais elle prend ici des proportions nettement exagérées.

Le premier premier (sic) de Jicar, jour de marché dans le Puit interne, alors que Vebrev et le siens se trouvaient toujours dans les Sabembe, Sereth crill Tyris franchit les portes du Puits (sic), accompagné d'une gagneuse qui montait un threx magnifique. Tyith n'était pas avec eux. J'étais alors avec un chaldier près de la porte externe, et je vis le Septième se rendre droit à la Maison des Tueurs.

Trop.

Et ce qui aggrave encore la situation, c'est que la plupart de ces termes ne seront jamais définis, ou une seule fois et presque subrepticement. D'une façon plus générale, un défaut de Janet Morris que je mentionnais déjà dans ma critique de La Grande Fornicatrice est son incapacité apparente à la redite. Cela peut sembler un reproche bizarre car à l'école nous avons tous appris qu'il fallait éviter les répétitions dans nos dissertations sur nos vacances, mais pour des récits plus longs les règles sont quelque peu différentes ; l'usage est, par exemple, après avoir décrit et présenté un personnage une première fois par le menu, de rappeller, à l'occasion, telle ou telle de ses caractéristiques brièvement (" dit-elle en passant sa main dans ses longs cheveux noirs", " le bûcheron aux yeux bleus se leva ", etc.). Ces brèves propositions, que le lecteur ne remarque pas à moins de les chercher spécifiquement, servent à lui rappeler sans en avoir l'air de qui et de quoi il retourne. Or Morris semble s'y refuser catégoriquement.

La persévérance du nanardeur opiniâtre, pourtant, est récompensée vers le milieu du roman, quand la folie furieuse du premier ouvrage revient en force et par surprise accompagnée d’un ancien amant d’Estri (celui dont elle avait fait mourir le fils, pour ceux qui suivent). Tout à l’émotion de leurs retrouvailles et au transport de leurs corps enfiévrés, ils laisseront libre cours à un érotisme de haut vol et un peu misogyne à base de cuir moite, de "mamelons turgescents" et d’autres trucs que je passerai sous silence pour ne pas faire rougir mes plus jeunes lecteurs, bien que l’ensemble demeure très sage comparé à ce qu’on peut trouver sur le Google.

Ils parlaient de moi comme si j’étais une femelle threx en chaleur. Je savais que Khys pourrait me faire un enfant. Autrefois, j’aurais pu m’y opposer, mais ce n’était plus le cas désormais.

- Cahndor, tu peux faire de moi ce que bon te semble. Je porterai ta semence ou celle de tout autre homme. »
Donnerais-tu ton threx favori à un autre homme sous prétexte qu’il est plus doux avec lui qu’avec toi ? Non. Et où est la différence, quand il s’agit d’une femme ? Si une tape suffit pour faire obéir un animal, il en va de même pour les femmes.

Or cependant, dans le désert des bédouins de l’espace, le plus redoutable des prédateurs produit un sérum de longue vie qui suscite la convoitise des voyageurs interstellaires (oh Janet, franchement…), les factions de Silistra conspirent dans tous les coins et donc il va falloir passer à l’action d’autant plus qu’il y a une prophétie.

On ne plaisante pas en effet dans ce roman dont l’intrigue résumée pourrait paraître délirante, ce qui par un paradoxe bien connu du nanardeur provoque en lui un amusement médusé. Le cycle de Gor, comparaison obligatoire, n'était pas dupe quant à sa propre valeur et en rajoutait avec bonne humeur dans l'outrance régressive, sans essayer de faire prendre ses interprétations sociologiques pour argent comptant. L'ère des Fornicatrices, au contraire, mêle à un contenu résolument malsain et racoleur une prétention permanente à la profondeur. Ce n'est pas un peu surprenant spectacle de voir des personnages aussi guindés que lascifs s’asséner avec un sérieux inébranlable des prophéties solennelles et des tirades pompeuses sur l’histoire, le destin et la nature de l’Univers, mais Janet Morris nous le rendrait presque habituel.

Opulente est la vie, sous la lueur de la liberté offerte par la soumission à un homme qui ne saurait accepter moins.
Le fort domine le faible et seul ce qui peut être ordonné est réalisable.

Adjuration : celle qui a été spécialement conçue pour tenir ce rôle est puissante, car les nécessités du temps lui fournissent autant d’alliés que nécessaire. La duplication sert ses desseins. Bien que la semence puisse trembler quand elle se trouve enfouie sous terre, coupée de l’air et de la lumière, elle sait quelle est son utilité. Ainsi doit-il en être du viable.
Depuis combien de temps cet instant fait-il partie du présent éternel ? Depuis la création, lorsque la différenciation de l’Unique créa l’Interversion, et qu’ensemble ils devinrent le Temps.

la philosophie du portique

Si donc le navet est suivi du nanar, le bon livre pourrait-il à son tour y succéder ? À mon indicible stupeur, presque. Le volume s'achève sur une double scène d'action tout à fait honorable et l'indispensable retournement de situation, s'il se montre tout à fait déloyal, n'en est pas moins assez original et bien pensé. Tout au plus remarquera-t-on l'empirement vers la fin de la traduction du sieur Pugi, sans doute pressé par le temps et que j'imagine volontiers, humble forçat du genre prolifique, combattre le sommeil en arrachant résolument à son cerveau torturé et à la langue de Morris quelques lignes incohérentes, tandis que déjà le matin blême annonçait l'échéance, hélas ! si proche.

intriguée par ce qu’elle appela mes intrigues nordiques.
cela provoquerait un élargissement du pool génétique de Nemar.

du moins quand il daigne traduire

Œuvre donc assez polymorphe, bien qu'elle n'étincelle véritablement dans aucun de ses aspects, L'ère des Fornicatrices offre donc à l'homme de goût une expérience formatrice et un inépuisable sujet de conversation raffinée.

Ne parle pas d’honneur. Les femmes ignorent tout de l’honneur et ne connaissent que les lois de la survie. Il s’agit d’une chose réservée aux hommes.

Un prolégomène indispensable à toute herméneutique de la phénoménologie du devenir-femme selon Deleuze.


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