La Grande Fornicatrice de Silistra

(Janet E. Morris)

Genre : satyre désennuie
Catégorie : action
Titre original: Returning creation

Le lecteur avisé porte généralement sa préférence sur les versions originales des ouvrages qu'il souhaite consulter, par snobisme surtout mais aussi parce que le texte initial transcrit plus fidèlement qu'aucune traduction la pensée de l'auteur et la thèse du livre. Cette règle bien établie souffre pourtant des exceptions, comme le cas du présent roman paru outre-Atlantique sous le peu affriolant titre Returning Creation. En le rebaptisant pour le marché français La Grande Fornicatrice de Silistra, et aidé par une très distinguée couverture de Lou Feck, Monsieur Pugi apporte au travail de Janet Moris une forte valeur ajoutée. Et comme qui plus est il ne lésine pas sur les imparfaits du subjonctif, l'écumeur de bouquinerie comprend d'emblée qu'il a affaire ici à de la littérature de très haute qualité.

Cependant qu'est-ce que Silistra ? Une planète membre de la "Fédération Bipédique" dont les habitants télépathes, après une apocalypse (nucléaire peut-être ? c'est délibérément vague) se montrent aussi rétifs à la technologie que prompts à l'acte charnel. C'est donc sans surprise que ces luddites lubriques se regroupent en "puits", chacun placé sous l'autorité sous d'une Grande Fornicatrice, sorte de prostituée suprême et héréditaire, aussi dispendieuse qu'influente puisque "elle a l'occasion de s'accoupler avec les hommes les plus puissants et les plus intelligents de la galaxie", un peu comme Else Birkedalen. Parmi ces Fornicatrices, celle du titre s'appelle Estri Hadrath et règne sur le puit Astria qu'elle enchante de ses charmes indiscutables.

Née de père inconnu, Estri découvre cependant en consultant le testament de sa mère que celle-ci l'a conçue avec un mystérieux extraterrestre dans le but déconcertant de sauver le monde, un plan qui en vaut bien un autre, d'autant qu'elle a pensé à en faire une vidéo pour l'édification de sa progéniture et la réjouissance du lecteur.

La chambre était éclairée par des bougies dont la clarté vacillait et rougeoyait.
- Alors viens, dieu barbare, dit-elle sur un ton railleur en découvrant ses dents luisantes. Viens placer ta semence mortelle là où elle ne sera pas gaspillée.
Elle émit un rire bas et secoua la tête. Ses cheveux churent en ondulant sur son sein gauche.
- Tu dois m'implorer mieux que cela, femme de Puits, si tu veux que j'emplisse ton ventre. [...] Fais montre des talents qui ont fait de toi une grande fornicatrice

jetons un voile pudique sur la suite, ce n'est pas mon genre de faire dans le racoleur.

Dès lors, c'est décidé : sans trop savoir par où commencer, elle va rejoindre son père et sauver le monde. La tâche s'annonce difficile, car son éducation et sa vie passée la prédisposent plus aux fornications du titre qu'à courir les routes l'épée à la main. De plus, ses capacités martiales sont assez irrégulières : tantôt elle s'impose à l'escrime dans des joutes crypto-saphiques et commande par télépathie Santh, une sorte de griffon apprivoisé, tantôt le premier coup venu la jette au sol pendant que Santh est parti on ne sait où. Bref, souvent à la merci de plus fort qu'elle, et le thème du livre étant ce qu'il est, elle se fait violer à une cadence stakhanoviste sans en paraître affectée outre mesure.

Je pris et défis ce paquet qui contenait une culotte et une bande pectorale noire, avec des clous et des boucles d'argent repoussé, ainsi que des couvre-mamelons d'argent.

une bonne tenue pour partir à l'aventure

Je souris en pensant à M'len. je ne l'aurais jamais cru capable d'une telle violence et j'avais commis une erreur. Je savais que cela sommeillait dans tous les hommes. J'avais agi comme une débutante, en laissant l'idée que je me faisais de M'lennin me dissimuler ses besoins. Nul n'est parfait, songeai-je.

au moins elle voit le bon côté des choses

toutes les femmes désirent au plus profond d'elles-mêmes être ligotées et violées

Tout cela s'explique, un peu, par quelques emprunts idéologiques à Gor.

Son périple désordonné, dont chaque étape semble le fruit du hasard, permet d'en apprendre un peu plus sur Silistra, sa faune, sa flore, et la culture locale, domaines dont Morris tient à nous entretenir par le menu malgré leur relatif manque d'intérêt et d'originalité. Savez-vous, par exemple, ce que sont les jitkaws ? Il s'agit d'"oiseaux à la crête colorée et dont le nom rappelle le cri", particularité qui justifie à elle seule leur inclusion puisqu'on en saura pas plus sur eux et qu'ils n'interviendront en rien dans l'intrigue. Le paradoxe est que Morris a un génie pervers pour asséner des pages de descriptions sans donner au lecteur une idée plus précise de ce dont elle parle, décrivant les créatures en longueur mais par des termes vagues comme "grand rapace" ou "herbivore de Silistra au cuir extrêmement résistant", estimant que de telles indications suffisent. De même, elle ne juge pas utile de rappeler, à l'occasion, tel ou tel aspect de ses personnages ; si vous voulez savoir à quoi ils ressemblent, vous n'aviez qu'à prendre des notes lorsqu'on les a décrit à leur arrivée dans l'histoire et c'est tout. Seuls font exception les gros seins d'Estri qui, pour qu'un lecteur distrait n'oublie pas leur remarquable volume, nous sont rappelés dès qu'ils la gênent lors d'une chevauchée pour une fois littérale ou quand une sueur fébrile ruisselle sur eux dans la moiteur d'une prison magique.

Enfin, des ruines étranges ayant été repérées dans une région reculée, et dans l'espoir qu'elles aient un rapport avec l'intrigue, Estri s'y rend accompagnée d'un guerrier de ses amants qui emmène avec lui son fils pour veiller à son éducation (rien de tel que de regarder son père honorer une fornicatrice au bivouac pour vous forger le caractère, comme dit le proverbe). Hélas, le rejeton est d'une trempe peu convaincante et dès le deuxième soir, il commet l'erreur de mentionner qu'il est amoureux d'une fille et qu'elle attend un enfant de lui. Janet Morris va-t-elle oser le tuer dans l'embuscade du lendemain ? Et comment donc, au désespoir de son père, au désarroi d'Estri et à la consternation du lecteur.

Je vis Tyith, qui brandissait son épée luisante. Puis le jeune garçon fut terrassé par ses adversaires et Krist ébranla le sol derrière moi. Le threx poussa un cri aigu et ses mâchoires aux dents redoutables happèrent les hommes qui l'entouraient. Sereth montait toujours l'animal à la bouche sanglante et taillait en pièce ses ennemis. Le sang giclait de toutes parts et rendait le sol glissant. Je vis une tête tranchée rouler sous les pattes des threx et être écrasée en une bouillie grise. Je vis l'épée de Sereth pourfendre un homme de l'épaule jusqu'au sternum, dans lequel elle se logea. Le Tueur était couvert de sang et ses mains ruisselaient. J'essayais de me relever, pour aller l'aider, car nombreuses étaient les mains qui l'agrippaient dans le but de le désarçonner, et il n'avait plus que son couteau pour pouvoir le repousser. Mais je ne pus mouvoir mes jambes. J'étais enfoncée dans la terre jusqu'aux genoux.

Par exemple là ç'aurait été bien d'avoir eu le griffon télépathe avec eux.

"Je voulais le protéger, le garder à mes côtés, et j'ai été l'instrument de mes craintes. Je l'ai conduit à la mort en voulant l'en écarter."

pour ceux qui n'avaient pas compris

J'eusse été heureuse de lui donner un fils pour remplacer celui que j'avais contribué à lui faire perdre, si j'avais pu donner cet ordre à mon système reproducteur indépendant. Et de cela, j'en étais incapable.

un des rares cas d'impuissance du récit

Ceci dit les voici parvenus aux ruines, où d'instinct la fornicatrice parvient à faire fonctionner un téléporteur vers la planète de son propre père, et, après une fausse couche gratuite évoquée avec sobriété et bon goût, découvre que celui-ci appartient aux Fondeurs (sic), un peuple de légendaires démiurges extraterrestres. Qu'est-ce qu'une héroïne gironde pourrait bien faire sur une planète de dieux ?

Peu m'importait qu'il me considérât comme un animal sauvage, incapable de pensées rationnelles. Je tremblais d'impatience et j'allais vers lui, incompréhensiblement honorée qu'il daignât coucher avec moi. J'avais obtenu la certitude qu'aucun enfant ne naîtrait de cette union, mais j'avais plus que jamais besoin de cette fornication inutile et je me méprisais pour la faiblesse de ma chair.

le subjonctif, c'est encore mieux que la fornication.

Du coup ses cousins d'outre-espace lui inculquent les pouvoirs surnaturels qu'ils ont utilisés pour créer le monde. À propos, il n'était pas question de le sauver au début ? À dix pages de la fin cela revient à l'esprit du père d'Estri, qui convoque l'assemblée nationale des extraterrestres, et décide que puisqu'elle et deux autres humains non mentionnés jusque-là ont réussi le test, les Fondeurs vont s'abstenir de détruire l'Univers. Tant mieux, mais quel était le test ? Acquérir les pouvoirs paternels ? Trouver la planète des extraterrestres ? Se faire violer en route ? Le mystère demeure. Et puisque les deux autres ont réussi le test sans elle, le même résultat n'aurait-il pas été obtenu si Estri était resté à forniquer chez elle ?

...

Peut-être.

Mais dans ce cas-là il n'y aurait pas eu de livre, et j'espère vous avoir convaincu de la perte que c'eût représenté.


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