Le porc clandestin

(Alain Sanders)

Genre : truiesme
Catégorie : politique

La couverture de ce livre comporte un cochon avec un drapeau conféré dessus ce qui provoque une déformation locale de l'espace-temps.

Le futur présenté dans ce très bref ouvrage dystopien est celui d'une société française où, en 2006, les musulmans ont instauré une République Islamique et interdit la vente de denrées non hallal. De ce fait, le porc clandestin du titre, c'est celui que deux compères bien différents doivent transporter à pied et dans des sacs à travers Paris pendant la nuit au profit du marché noir. Le sous-titre précise utilement à ceux qui ne l'avaient pas compris qu'il s'agit d'une allusion à la Taversée de Paris, de Marcel Aymé, avec Mahomet dans le rôle de Hitler.

Non sans arrières-pensées idéologique, l'auteur développe consciencieusement cette godwinisation décomplexée de la question musulmane en Occident par de nombreux parallèles ; semblables au Allemands de la grande époque, les talibans français imposent un couvre-feu, contraignent les chrétiens à porter des croix bleues cousues sur leurs vêtements et déportent les charcutiers dans des camps de concentration. L'horreur nazie est cependant dépassée par leurs exactions puisqu'ils interdisent aussi l'alcool et transforment Notre-Dame de Paris en mosquée.

Toutefois, une certaine foutraquerie dans l'exécution enlève de la crédibilité à la société française en 2010 telle qu'imaginée par monsieur Sanders : ainsi les musulmans changent-ils le nom de nombreuses artères parisiennes (par exemple, le boulevard Richard-Lenoir est rebaptisé, si j'ose dire, boulevard Ben-Laden) mais curieusement ne jugent pas opportun de changer le nom de la rue Saint-Jacques. Le livre les présente par ailleurs comme obnubilés par les Toyota, sans plus d'explications, comme si l'auteur confondait les musulmans et les Chinois.

La parodie en elle-même pâtit de la même fainéantise ; transformer Jambier en Fébrier et Grandgil en Granpierre, c'est drolatique mais un peu insuffisant. Une fois la prémisse posée, la satire sandersienne suit assez platement son modèle : les deux compères insultent un cafetier timoré, affrontent un gendarme collaborateur, se réfugient chez le riche, sont en fin de compte arrêtés et connaissent le même sort que dans la nouvelle initiale. Les seules touches d'originalité formelle consistent en divers jeux de mots, d'ailleurs assez éparpillés, sur le thème du cochon.

"aujourd'hui, mon pote, le choix est simple : le port du fez ou les fesses de porc."
On n'arrivera jamais à bon port...

- Tu veux dire à bon porc, sans doute."

Comment ce jeu de mots est-il compréhensible à l'oral ? Je ne sais pas... Je ne sais plus...

Paradoxalement, cette adhérence au premier degré s'accompagne d'une complète dissociation du propos ; là où Marcel Aymé dressait un portrait cynique et amoral de la vie sous l'Occupation, Sanders veut vraiment nous expliquer que les Sarrasins vont venir interdire notre boudin si on n'y prend pas garde ; là où les douteux héros de la première Traversée avaient pour motivation explicite leur intérêt propre, ceux de la nouvelle sont, sans distanciation aucune, présentée comme des résistants héroïques. Pour un peu, on se demanderait qui parodie l'autre.

Ne pouvant dénicher à ce récit une qualité flagrante ni dans le fond, ni dans la forme, ni dans l'ensemble, ni dans les détails, force est d'expliquer son intérêt manifeste et indiscutable par une quintessence littéraire (dans l'acception paracelsienne du terme), une sublimation miraculeuse du matériau de base en un nanar goûtu. À défaut d'être inoubliable, le Porc Clandestin constitue une preuve expérimentale de l'existence de cette littérature au faisandage si particulier, ce poivre de l'esprit dont la saveur n'est appréciée que des gourmets les plus décadents, le nanar dans ses déclinaisons les plus multiples et sa forme la plus épurée.


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