Atlanta Nights

(Travis Tea)

Genre : les Géorgiaques
Catégorie : action

Il était une fois une entreprise du nom de PublishAmerica que beaucoup considéraient comme une vanity press, c'est-à-dire un éditeur à compte d'auteur acceptant, moyennant finances, de publier n'importe quoi, ce dont les amateurs de nanars ne peuvent que le féliciter mais qui suscite généralement l'agacement des lecteurs plus mainstream. Un beau matin, elle décida pour s'amuser un peu d'écrire sur son site que bien des livres de science-fiction n'étaient pas aussi bons que les siens, car manquant de profondeur psychologique. La coupe, à cette instant, fut pleine. Passait encore que PublishAmerica escroquât des écrivains ratés et leur clairsemé lectorat ; mais qu'elle prétendît qu'il se publiait de mauvais livre de science-fiction, c'en était trop pour une trentaine d'auteurs du genre, qui tramèrent contre elle une sournoise vengeance ; en quelques jours, ils composèrent un livre délibérément mauvais, qu'ils soumirent à l'éditeur et que celui-ci accepta d'abord, puis, réalisant l'abyssale nullité de la chose au dernier moment, rejeta avec dégoût, ce qui prouva à peu près qu'il s'agissait bien d'une vanity press.


"He's clean, Stick, and he's got a schlong like Detroit," the old man declared. "and this wad a dough ain't too shabby, either."
"Thanks, geezer, " Stick pointed to the geezer, which wasn't all that old, really, just a tall, swarthy man in his early 60s with a snowflake scar on his hip from a commie round he took in the Nam, which changed the old man's life, whose name was Johnson but everybody called Joe, ruining his plan to be a male stripper and forcing him into a life as muscle for low-rent private eyes.
Callie sashayed towards the bookshelf with its myriad of books. She ran her fingertips along the spine and was amazed at the wide variety that Yvonne had collected. Tall books, thin books, fat books, short books, books with brown covers, books with white covers, books without covers, hard books, soft books, hard books that felt like soft books, and everything in between. It reminded her of a library with lots of books.

Ils voulaient publier ça. Paraît-il.

Le fond, qu'on touche mais n'aperçoit guère, vaut peut-être encore moins ; l'histoire débile que le roman raconte dans la plus grande confusion est celle de sudistes mondains qui passent leur temps à copuler, être riche et s'assassiner les uns les autres. Entre deux chapitres, les héros changent parfois de goûts, d'âge, de couleur de peau ou de sexe, erreurs de continuité qui pourraient être drôles si les auteurs n'avaient pas éprouver le besoin de les souligner un peu pesamment. Le narrateur change aussi, et à l'occasion le temps du récit, toujours à brûle-pourpoint.

Le comble étant atteint par le chapitre 34, constitué d'un mélange aléatoire de bouts de phrases piochées ailleurs dans l'œuvre et dépourvu de sens. C'est très mauvais, certes, mais qui l'a seulement lu ? Le nanardeur même le plus valeureux, comprenant le système au bout d'un paragraphe, sautera simplement le passage après l'avoir parcouru d'un oeil morne.

She smiled at his side, red-lacquered lips except he had a rolling boil only man who I really loved messy. Could it be ?...
Could it be anybody, he said, with the report from Stick, with Penny for Stick to be married before supper ?
And Arthur Venice – for his pair of cigarettes and his wet nosed EST would not let me take that for Friday, said elegantly.

légende

Oui, certes, les auteurs en ont beaucoup fait, peut-être trop d'ailleurs, et trop peu. Certes, l'oeuvre fourmille de maladresses et de sottises, au point de devenir assez fastidieuse à lire, comme on ne peut s'empêcher de supposer qu'elle l'a été à écrire. Et pourtant, même accumulés avec frénésie, ces travers restent étrangement insuffisants ; indiscutablement mauvais, Atlanta Nights n'est pas, de très loin s'en faut et contrairement à sa réputation, le plus mauvais livre du monde ; il n'est même pas si mauvais que cela.

Et pour tout dire c'est peut-être voulu, car à y bien regarder le canular est d'une mauvaise foi qui le rend assez antipathique. Ainsi des innombrables fautes d'orthographe qui alourdissent le texte : des auteurs professionnels peuvent-ils ignorer que l'orthographe du manuscrit soumis n'a que peu d'importance, que de toute façon un éditeur fera corriger les épreuves et que bon nombre d'écrivains publiés avaient, dans le civil, des orthographes de sagouin ? À lire les interventions de quelques membres de "Travis Tea" sur Internet, on remarquera d'ailleurs que ceux-ci n'ont visiblement pas eu à beaucoup se forcer pour livrer leur quota d'erreurs. Ayant un peu plus de classe qu'eux, je vous laisse chercher qui vous-même...

Her breasts heaved against the taught fabric of her black dress.
The Atlanta Polo Club was a noble and respected and very venereal institution [...]the noble and distinguishable members were proud of their traction [...] honorable Calvary officers of immemorial memory
he was Vegan and didn't like seeing other people eating meat and or wearing leather like the leather on Bruce's imported braincase. That was leaning against the bed.

Ils voulaient publier cela. Paraît-il.

De même, et sans chercher outre mesure à défendre un éditeur dont je ne suis pas actionnaire, il est assez frappant que les plus mauvais chapitres, malgré l'ordre supposé aléatoire, se trouvent au milieu du livre. Certes, l'éditeur aurait dû tout lire (il l'a probablement fait, d'ailleurs, revenant sur son pré-accord) ; cependant le procédé, déloyal, trahit bien l'arrière-pensée d'auteurs appliqués à faire mauvais, mais pas trop. Pourquoi ? Avaient-ils peur de voir refuser un texte qui ne déparerait pas vraiment dans bien des collections, notamment... de science-fiction ?

He went on how Callie was the Tech Support Agent who had taken him off a Musales hold and brought him through the ultimate upgrade of the Operating System of his heart, and made his thus-far sad an lonely existence 100 % compatible with life, the universe and everything.

c'est toujours pareil ; vous lisez tranquillement un bon nanar en fumant la pipe au coin d'un feu et soudain un geek idiot vient vous donner des coups de coude dans les côtes pour s'assurer que vous avez saisi sa référence sans intérêt (au moins ce n'est pas les Monty Pythons)

Le nanar volontaire existe-t-il ? Probablement, en somme, mais c'est tant pis. Atlanta Nights arrachera sans doute au lecteur assez résolu pour le parcourir d'un bout à l'autre quelques sourires consterné, voire un gloussement occasionnel. Mais pour les francs éclats de rire, en cette période de retour au naturel, Jean-Wilfried vous recommande le vrai nanar involontaire à l'ancienne au nanar d'élevage, facile d'accès mais par trop fade et longuet.


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