Les mystères de la C.G.T.

(Paul Féval fils)

Genre : nanar d'à-côté social
Catégorie : politique

Publié en 1927 dans un contexte que nous ne rappellerons pas, Les Mystères de la CGT est souvent présenté sur l'internet comme un monument de la réaction anti-syndicaliste dont Paul Féval Junior, fils de son père, se fût montré le fer de lance. Voire! D'une part, la multiplicité de ces cibles ne dénote pas une idéologie très claire ni cohérente. Si certes, l'auteur tarit quelque peu d'éloges à l'endroit des ruffians de la "Confédération de la Grève Tri-horaire", il n'épargne pas pour autant les figures plus traditionelles de la société, et en fin de compte satirise aussi bien les ouvriers syndicalistes que les patrons lubriques, les curés gloutons, les politiciens véreux et l'aristocratie décadente, apparaissant comme un ananarchiste du centre brocardant tous les camps sans concession.

un fossoyeur de Terre-Cabade et un jardinier du parc du Caousou, tous deux en grève, comme par hasard

des ouvriers en grève comme par hasard

Assez, coupa Barbaroux n'en pouvant croire ses oreilles. Je ne veux rien retenir de votre réponse subversive,digne en tout d'un révolutionnaire syndiqué. Cependant, comme votre conduite privée me paraît être de nature à jeter le discrédit sur l'honorabilité de mi maison, je vous donne vos quinze jours, monsieur. D'aujourd'hui en quinze, vous ne ferez plus partie de mon personnel, et pourrez, pour la dernière fois, passer à ma caisse.
la cour, autrefois discrète, du petit patron se faisait pressante et moins dissimulée.
Trop évidente même, puisque, entre l'offre de nombreux compliments dont Laurette ne pouvait manquer de rougir, chaque matin, elle trouvait sur sa table, posé bien en évidence, ce petit bouquet de violettes que, dans les ruches parisiennes, on renomme "deux sous de printemps".
Et c'était transparent, ce dépôt quotidien. Les demoiselles du hall voisin s'en étaient aperçues.
Hélas! elles avaient tout de suite, au genre de cadeau, deviné l'anonyme donateur. Leur pénétration, d'ailleurs, pouvait aisément se comprendre puisque, avant le règne espéré de Laurette, la table de certaines d'entre elles avait déjà supporté pareil présent.
Or, fait notable, toutes les demoiselles ainsi distinguées par le jeune pacha s'étaient vues remercier dams les vingt-quatre heures. Punition bien méritée de leur condescendance coupable.
M. Abel fit une pose et partit soudain d'un immense éclat de rire : d'un rire fou! d'un rire démoniaque !

des exploiteurs capitalistes

Ce gastronome silencieux possédait un estomac d'ordre liturgique qu'aucune distraction ne pouvait empêcher de travailler, selon le rite prescrit par les besoins de la nature humaine, à l'heure de la messe stomacale.

la calotte de service

Vergès Thauve, ex-professeur d'histoire au Lycée Condorcet, directeur du journal intermittent "l'Anti-Patrie"
Yanus Sujaré l'orateur aux coups de boutoirs, le sanglier du Corps législatif.

les voyous de la C.G.T.

Ceux-là tenaient pour le châtelain de Pibrac, pour le père de l'ange blond, dont la main toujours ouverte faisait fuir l'indigence, comme sa parole réconfortante calmait les désespérances.
Par contre, le baron demandeur avait aussi ses tenants. Ceux-ci, pour être moins nombreux, n'en étaient que plus bruyants. Cette tourbe, récoltée dans les faubourgs, se composait en majeure partie de gens sans métiers, d'anarchistes, de perturbateurs à solde.

l'affrontement du bien et du mal

D'autre part, il semble probable que l'auteur, à défaut d'un talent particulier, eût sans doute fait preuve d'une plus grande application s'il se fût agi d'une véritable profession de foi politique plutôt que d'une simple oeuvre de commande. Il met de fait à rude épreuve les procédés les plus réputés du roman feuilleton dans sa résolution nonchalante à tirer à la ligne comme un tâcheron sous-payé pour dilater une histoire qui ne l'intéresse guère, à notre grande compréhension. Certes, le roman-feuilleton, payé au volume pour remplir les pages d'une presse bon marché, est par nature un exercice de prolixité, et certes l'exemple paternel ne pouvait guère inspiré à Paul Féval Jr un excessif laconisme ; cependant l'indigne héritier pousse le procédé à des extrêmités proprement indécentes.


Que l'on se figure « Un grand portail, avec une voûte à trois cintres, flanquée de deux pavillons réunis par un fronton triangulaire. Au-dessus de la porte, une petite terrasse et, sur les bâtiments, comme toiture, deux dômes à pans coupés en briques rejointées. A droite et à gauche, tenant à la bâtisse, s'élève un mur droit couronné de chaque côté par quatre pylônes de la forme la plus étrange, reposant sur une corniche très ouvragée.»
[...]
De la cour d'honneur, en montant les huit marches du perron, à droite, on pénètre dans la grande salle, après avoir franchi une porte de chêne – « faite de caissons ronds et carrés assemblés par des traverses, le tout couvert de clous étamés qui est une véritable oeuvre d'art.
Les motifs décoratifs les plus importants que l'on remarque dans la grande salle sont ceux d'une « cheminée monumentale tout en briques taillées, enduites de mortier dans les parties plates pour varier la couleur. En bas, deux colonnes rondes supportent un entablement placé au-dessus d'un arc surbaissé qui forme le fronton. En haut, deux autres colonnes encadrent un cartouche avec deux volutes faisant support et deux autres frontons ».
[...]
Par l'escalier de la tour, on peut descendre à un ancien cachot et au corps de garde où, montant au second étage, déboucher sur la Mirande, galerie à jour située juste au-dessus de la galerie voûtée.
C'est, de l'extérieur, « une suite de huit arceaux moulurés retombant sur des piliers carrés avec des panneaux et cordons servant de soubassement à l'ensemble et joignant la ceinture de cordons qui, comme des bracelets autour du bras, encerclent la tour voisine»

Des stocks-texts explicites. C'est beau comme la rencontre fortuite sur une table de rédaction d'un sujet creux et d'une plume fainéante.

Après les potages, un superbe pâté de fois gras aux truffes (marque Tivollier), honneur de la maison et réputé dans le monde entier, fut déclaré délicieux par tous les convives, puis les autres services suivirent.

un peu de publicité

ce sac, fabriqué avec un rez-de-chaussée du Radical, ne montrait d'une part que les derniers cours de la Bourse et, de l'autre, le titre du feuilleton "Mamzelle Flamberge"

De l'autopublicité. Notez qu'ailleurs le titre exact est noté ailleurs comme étant Mam'zelle Flamberge. Féval fils, l'auteur qui n'était même pas capable de recopier correctement le titre de ses propres romans.


Un soir, en revenant de son travail, elle entendit une sorte de respiration sifflante et douloureuse qui provenait de la chambre contiguë à la sienne.
Laurette ne tenait son voisin "Le noceur" qu'en médiocre estime. Souvent elle avait dû repousser les avances audacieuses, et même impertinentes, du personnage. Mais, à cette heure où il était malade. abandonné et sans argent, – elle tenait ces renseignements de la concierge, – pouvait-elle, passant un compromis avec sa conscience, prendre prétexte de l'ancienne goujaterie du malheureux et s'interdire de lui venir en aide?
Non. La petite sténographe, faisant taire sa raison, n'écouta que la compassion dont débordait son coeur et, trouvant la clé sur la porte, elle pénétra résolument dans la chambre d'Onésiphore.
Le pauvre garçon tremblait la fièvre, sur un lit sans couverture, au milieu de la mansarde vide de tout autre mobilier, car, avant de tomber, faisant feu de ses dernières cartouches, il avait offert au brocanteur tout ce que celui-ci avait bien voulu lui prendre.
Effrayée de ce dénuement, Laurette Lory s'était empressée d'aller prendre chez elle ses propres couvertures pour revenir en envelopper le fiévreux.
Puis, toujours courant, elle avait été chercher, boulevard de Clichy, un médecin qu'elle connaissait.
[..]
Un mois durant, Onésiphore hésita entre la vie et la mort; il ne dut son retour à la,santé qu'à la constance charitable de la courageuse enfant.
Mais toutes les économies de Laurette y passèrent.
Le Méridional devait une fière chandelle de reconnaissance à ce sublime dévouement. Allait-il la faire brûler?
Oui, mais pas comme on le pense!
Ce serait mal connaître notre homme que de le croire capable de concevoir un aussi louable sentiment.
Laurette Lory, ayant vendu le peu qu'elle possédait pour subvenir aux frais occasionnés par la maladie de son voisin, poussa la mansuétude au point de se priver de sa chambre afin de pouvoir solder le loyer d'Onésiphore.
Elle dut donc continuer, son obligé étant redevenu robuste, à habiter chez lui.
Sa petite âme de soeur de charité restait sereine et ne pouvait prévoir, de la part du méridional, une atteinte à sa liberté.
Hélas! ce qui devait arriver, arriva! La mentalité d'Onésiphore ne pouvait s'arrêter à d'aussi subtiles distinctions d'honneur.
Laurette Lory pleura.
Il était bien tard ! Devant le fait accompli la vaillante enfant accepta toutes les conséquences de sa déchéance et voulut, tout au moins, pousser au travail l'inconscient qui s'était emparé, par la ruse, du peu d'elle-même qu'elle ne lui avait pas donné de bon coeur.

Une méthode de dévoiement que Valmont lui-même n'aurait pas reniée ! Le nanardeur impertinent remarquera avec goguenardise l'absence de Féval numéro 3.

Tout, cependant, n'est pas volontaire et c'est presque tant mieux car, livré à lui-même, Féval alterne sans vergogne des paragraphes mastodontesques de prose ampoulée et des jeux de mots inguérissables.

le café pur chicorée fait les délices de la classe laborieuse
Cet être inconscient réunissait en soi l'assortiment le plus varié et le plus complet qu'il soit possible de rencontrer des tares morales..
Elle lui expliqua tout d'abord pourquoi elle doutait de la noblesse et, par conséquent, de l'authenticité du baron d'Escouloubrac, un rustre, un insolent goujat, grand, bête, tout couvert de strass et vêtu de couleurs si ridiculement criantes que la vue d'un lad américain s'en serait trouvée offensée..
Son nez camard, à la naissance duquel bourgeonnait une verruqueuse smala de petits boutons, ce qui l'avait fait sobriquer "Bonbon à liqueur" par l'inexorable Dautap, avait des titillations de plaisir et s'ouvrait, avec délices, en capteur des parfums virginaux de son interlocutrice...
La C.G.T., cette association d'arboriculteurs, dont la spécialité était la culture intensive des poiriers humains, venait de s'assurer que le plus bel arbre de ses pépinières était chargé d'une récolte superbe à la maturité prochaine. Mais, un beau papillon s'était introduit dans l'enclos, et le jardinier maintenant, hésitait entre la récolte si fructueuse et la capture du papillon si joli..

S'il est par ailleurs un reproche idéologique qu'on ne saurait épargner au roman, c'est bien d'inciter à un relativisme moral de mauvais aloi. En effet si ces "forbans" cégétistes s'y livrent à un certain nombre d'exactions incluant le meurtre, l'infanticide, la conduite en état d'ivresse et le faux témoignage, tout ceci n'est visiblement rien comparé à l'atrocité des plaisanteries févaliennes. Notez, à titre d'exemple, la conclusion d'un chapitre qui voit le méchant provisoirement victorieux décoré des palmes académiques.

Pour le reste contentez-vous d'être palmé...
– Comme les oies ! expliqua l'obligeant Dautap...

(un détail qui ne reviendra pas par la suite, ce qui signifie que Féval semblait considérer le jeu de mots assez bon pour justifier cinq pages de dialogues pataud y menant. )

"Tableau!" murmura-t-il avec impertinence. "Boum! la bombe a fait son effet et le cher comte a son compte du fait de notre conte."

Il eut ce rire silencieux dont Œil-de-faucon, le héros de Fénimore (sic) Cooper, fit un si abondant usage
– Vous pouvez m'en croire. C'est pénible à dire, tout est à vendre, tout !
– Même les poules?
– Assurément. Plaisantez-vous?
– Attendez! Je voulais dire même les femmes?

Parlons-en, d'ailleurs, de ces dialogues. Le temps, certes, n'épargne rien ni personne ; les discours chaucériens ou les réparties de Marivaux, aux yeux d'un public moderne, ont perdu le naturel qu'un lecteur contemporain leur eût prêté. Mais peut-être voyez-vous où je veux en venir : de fait, Féval fils n'est ni Chaucer ni Marivaux et ses dialogues sentaient la naphtaline avant que leur encre ne soit sèche. Quel délice pervers, pour un oeil un tant soit peu nanardeur, de glisser sur ce pot-pourri d'anglicismes (déjà) défraîchis, de déclamations pachydermiques et d'argot gratuit.

L'instant d'après, la gardienne de l'immeuble s'étant retirée, Onésiphore se faisait habiller par le jeune bois d'ébène qu'il avait arrêté, à l'essai, et à qui il avait donné l'ordre de répondre au nom de Black-Mid (demi-noir).

un Noir qui s'appelle Black-Mid

Black-Mild est entré, comme groom, chez un marchand de savons du faubourg Montmartre.

ou alors Black-Mild, allez savoir.

Quels tristes sportsmen !
M. Abel, le monocle rivé sous son arcade sourcilière gauche, s'avança vers Claude et lui secoua la main d'un vigoureux shake-hand..
Parbleu! le digne clubman a sur toi des intentions particulières, il ne saurait t'éloigner de sa personne.

René Étiemble présente

Eh bien! mon colon, provoqua le représentant des syndicats confédérés; plus que ça d'As de carreau!... On s'est donc engalipoté les ribouis dans une tarte obéliscale?
Voilà! j'ai pris trois purées, pas vrai? Donc je suis blindé contre les criarderies de ma bourgeoise! Le quidam au quibus, lui, tient sa galette depuis vingt ou vingt-cinq berges, donc il est...
Je vous aime, Yolande! s'écria-t-il. Pardonnez- moi cette déclaration incorrecte; mais votre changement incompréhensible me met hors de moi! - Ecoutez-moi. Je voulais, je veux toujours vous rendre heureuse. Et vous, pour je ne sais quel vol de papillons noirs qui traversent l'azur de vos yeux doux, avez-vous bien le droit d'anéantir mon espoir?... de me rejeter brusquement loin du paradis entrevu?... - Hélas! fit-elle en s'arrachant à son étreinte, c'était une chimère, Arnaud! Nos deux routes semblaient vouloir se croiser; la fatalité les fait s'écarter l'une de l'autre, au moment où elles allaient se rencontrer. Nous dormions, mon ami, car il n'y a que le sommeil pour faire croire à ces félicités impossibles. Le réveil est venu, la réalité se montre moins rose. Le temps vous apportera - me l'apportera-t-il à moi? la consolation de l'oubli.

légende

Difficile dans ce fatras cheap de dénicher beaucoup d'intrigue. Le nœud de l'histoire consiste en les tentatives d'une fausse et crapuleuse CGT pour accaparer l'héritage du Marquis de Chantelle, à proximité de Toulouse. À la suite du décès de leur premier héritier, ces cauteleux personnages se voient contraints de recourir à l'éponyme homme de paille, un certain Onésiphore, dont la balourdise n'a d'égale que la lubricité. Présenté comme "le baron d'Escouloubrac", cet inepte scélérat s'efforce dès lors de dépouiller le comte de Bois-Briolle de sa fortune, de son siège de député et de son château de Pibrac.


Au fait, qu'était cette association? A quel but tendait-elle?
Grâce à la notoriété de certains de ses membres, et sous le couvert des trois lettres qui précédaient son étiquette sociale, on croyait, un peu partout, que c'était là une branche directrice et puissante de la Confédération Générale du Travail. En réalité, C. G. T. signifiait simplement Consultation Cabrielle Tibault, mais nos aigrefins, profitant de la confusion, avaient laissé s'accréditer cette légende, ayant à faire de nombreux appels dé fond aux généreux anonymes qui alimentaient la "Caisse secrète des Grèves".

L'argent ainsi récolté, partagé au prorata des besoins de nos six loups cerviers, commanditant les feuilles moins lues que braillardes de Yanus Sujaré et de Verges-Thauve ; chauffant l'enthousiasme des auditeurs de Thémunos; permettant au citoyen Dautap de décréter la cessation du travail sur tel ou tel chantier, grâce à l'appui de sa garde prétorienne, abondamment pourvue d'alcool; entretenant le luxe de Gabrielle Tibault qui menait une vie en partie double et méditait de se faire épouser par le fils d'un gros industriel ; permettant enfin au sieur Lacrousette de satisfaire cette honteuse passion que Molière a si bien fustigée en créant Harpagon.

un syndicat en mousse


La tête déjà peu solide d'Onésiphore ne pouvait longtemps résister à ces successifs assauts de grands crus. Gêné par l'abondance des mélanges, son estomac révolté au moment même où le député de Saint-Martin-de-Ré se levait et portait un toast au citoyen candidat opéra un coup d'Etat qui se traduisit par la plus démocratique des inondations, dont ses voisins connurent les humides parfums. Les plus éloignés se levèrent effarés, les plus proches s'éloignèrent en maugréant. Des dames se sauvèrent, quelques-unes s'évanouirent.
"Mince de renard!" lança Dautap émerveillé.
Seul de tous les convives Onésiphore se trouvait plus à son aise. Cette évacuation buccale l'avait fortement soulagé.
Néanmoins, pour éviter une nouvelle manifestation de ce genre, une nouvelle fluctuation serait plus juste, on dut l'emporter vers son appartement, dans son habit tout adorné d'une fumigation vaca-stomacale.
Le banquet, si joyeusement commencé, prenait fin de piteuse façon.

un député qui vomit lol

Face à une adversité semblable, la jeune et ravissante Yolande, fille du comte, met au point un plan audacieux qui consiste à se déguiser en fantôme de Sainte Germaine pour pénétrer dans la chambre du mécréant afin de lui communiquer la gale en lui frictionner le cou avec du crin de cheval malade, faisant basculer le récit dans une dimension inédite et indicible.

Etait-ce bien la fille du comte qui osait se promener la nuit, pieds, jambes et bras nus, n'ayant pour tous vêtements qu'une jupe de futaine élimée de misère, étonnamment courte, et qu'une chemise de grosse toile bise tailladée, fenestrée?. Non, cette blonde ne pouvait être sa blonde, et pourtant Diable! il y réfléchissait, son ami de l'Hôtel Tivollier, l'électeur de Lévignac, ne lui avait-il pas dit que Mlle de Bois-Briolle était le vivant portrait de la redoutable pastourelle de Pibrac?. Plus de doute, c'était la Sainte! C'était Germaine Cousin! A sa ceinture, il voyait pendre le chapelet l'identifiant. Le démoniaque rosaire!
Horrifié ! Les mains projetées en avant, dans un geste d'épouvante, Onésiphore reculait maintenant, mais sans profit pour sa sécurité, hélas! car, à chaque pas qu'il faisait en arrière, le fantôme en faisait deux en avant.
La position devenait critique pour le candidat citoyen. II n'avait aucune arme à sa portée et, derrière lui, le mur approchait, approchait.
"Vade retro !" lança-t-il, se souvenant à propos d'un fragment de phrase latine.
Il est à peu près certain que cet exorcisme est sans effet sur les fantômes, au moins sur les fantômes de saintes, toujours est-il que le nôtre n'en parut pas recevoir le moindre choc et poursuivit son mouvement offensif.
Enfin le malheureux compatriote de Lacrousette, ne pouvant plus ni reculer ni avancer, la gorge sèche, l'épiderme couvert d'une moiteur glacée, fut acculé à la muraille par sa persécutrice. Il était vaincu d'avance, il n'osait se défendre, le moindre attouchement de cet être fantastique devant lui communiquer un ulcère répugnant et mortel, il le savait.
La revenante leva sa main; une main énorme! une main indiscutablement calleuse et visqueuse, en disproportion absolue avec la gracile fragilité du bras, adorablement moulé, lui, dans sa peau fine et blanche.
Onésiphore voulut demander grâce. Il n'en eut pas le temps.
Inexorable la main hideuse venait de se plaquer sur la chair de son cou et s'y était traînée une seconde. Alors, le grand garçon, les yeux révulsés, croyant sentir sur sa peau les mille ardillons du mal épouvantable dont on lui avait parlé la veille, poussa un long cri d'agonie et s'écroula sur le sol.

le fantôme de sainte Germaine !

- Pas ça, missieurs, dit Black-Mid qui le premier était entré. Moi l'ai vu la Cinte Germaine, li a fait comme ça à massa; avec gant di massa.
- C'est avec son propre gant qu'elle a frappé ton maître?
- Non, massa; pas ça... li avoir gant di massa!
- Di massa ? Di massa?... Ah! tu veux dire de massage, noir-bec?

Les Noirs ont un accent bizarre, ils prononcent "sainte" comme "cinte".

Véritable clou du roman, ce stratagème dont la logique toute particulière eût connu dans un Point-and-Click de chez Sierra une réussite triomphale ne rencontre ici qu'un succès d'estime puisqu'au terme d'un gros chapitre le méchant parviendra à aller se faire soigner en allant chez un médecin. Ne reste plus dès lors aux héros qu'à ne rien faire en attendant le deus ex machina que finira par découvrir leur avoué en lisant le journal, et qui réglera le problème en un seul chapitre frénétique.

Me Cramayol avait dévoré ce long compte rendu avec une sorte d'épouvante partagée de satisfaction. Il épongea la sueur abondante qui couvrait son front et replia la feuille si bien informée en murmurant
– Mon voyage n'a plus de but. Les misérables se sont chargés eux-mêmes de se faire justice. Ceux qui survivent, après ces hécatombes et ces scandaleuses révélations, ne peuvent plus nous faire obstacle.

tout ça pour ça

Peut-être en raison de ce dénouement abrupt, tourner la dernière page des Mystères de la CGT laisse un sentiment de folle ivresse. L'âme humaine ne sort part sans tituber d'une telle expérience au-delà des bornes communément admises de la littérature. Indépendamment de la controverse politique qu'il soulève, par son crétinisme d'élite et sa foutraquerie désinvolte, le roman transcende magistralement le genre pourtant déjà peu reluisant du roman-feuilleton bas de gamme et mérite pleinement l'attention du nanardeur audacieux.


Après-propos

pour une fois qu'ils n'étaient pas occupé à faire grève comme par hasard, les fonctionnaires de la BNF ont numérisé ce précieux document pour le bénéfice des générations futures. Bonus imprévu, l'édition choisie offre également une liste partielle des autres oeuvres de Féval Junior. Parmi des déclinaisons déjà appétissantes telles que les Bossu, Le Fils de Lagardère, Le Fils de d'Artagnan ou le prometteur D'Artagnan contre Cyrano de Bergerac, se trouve un Madame Bovaret qui m'allèche déjà déjà à m'en faire perdre le sommeil. À suivre.


Sortez-moi d'ici