Les Mystères de Kali

(Edwina Marlow)

Genre : Kali pige
Catégorie : historique
Titre original : Danger at Dahlkari

“ Allons, mon cher Clarence, répondit le huitième earl Kershaw en rajustant son monocle, c’est parfaitement impossible : l’opium ou la fièvre jaune vous auront fait perdre l’esprit, voilà tout.”

L’homme auquel il s’adressait, et que je revoyais pour la première fois depuis nos années de camaraderie au 14e lanciers, n’était autre que sir Clarence Thorpe, le célèbre aventurier. Il portait toujours fièrement sa féroce moustache, et tout dans son attitude dénotait son intrépide et aventureux tempérament, bien qu’il demeurât empreint, au demeurant, de la parfaite dignité que confère en toutes circonstances une parfaite éducation britannique. La soirée s’annonçait décidément peu banale.

“ Je l’ai lu, vous dis-je, de mes yeux lu, et plus encore je l’ai rapporté avec moi de mon expédition.”

Un silence attentif remplit le fumoir du club, tandis qu’il plongeait une élégante main d’officier dans une poche intérieure de sa vareuse et produisit ce fameux livre dont les rumeurs persistentes agitaient nos colonies d'orient :

En fait l'officier est supposé être blond mais bon...

“ Je l’ai négocié pour une poignée de piastres dans les tréfonds les plus cheap d’un bouquiniste interlope. En vérité, il vaut encore moins”

- Diable, vous piquez notre curiosité ! De quoi s’agit-il au juste ?

- D’un roman sentimental à la trame somme toute éprouvée. Lauren, héritière orpheline et lettrée acommpagnée de son espiègle amie Sally, à leur sortie d’un strict pensionnat anglais, s’en va rejoindre aux Indes son colonel de tuteur, inévitablement prénommé Reginald, dans une région infestée de thugs. Principale couleur locale du récit, ces derniers sont des malandrins qui passent le plus clair de leur temps à prier Kali, assassiner des figurants avec un foulard jaune (chez les gentils il suffit de porter un nom pour survivre, même pas un sacrifice héroïque, misère) et ne pas réussir à tuer Lauren.

Qui sont les thugs ? s’inquiéta Sally.
- Des hommes qui adorent Kali, déesse de la mort. Les thugs lui sacrifient des vies humaines par étranglement à l’aide d’un foulard de couleur jaune, qu’ils torsadent pour en faire une sorte de cordonnet. Les thugs ont été pourchassés et pratiquement anéantis par les troupes anglaises, mais il en reste encore, spécialement dans la région que nous atteignons maintenant. Ils sont d’autant plus redoutables qu’ils tuent pour tuer. Ces meurtres rituels peuvent se porter sur n’importe qui, surtout sur des étrangers.

Indiana Jones n'a rien inventé

Celle-ci ne leur complique pourtant pas vraiment la tâche puisqu’avec sa copine elle passe son temps à faire n’importe quoi, agissant avec une légéreté toute féminine. C’est bien simple, son passe-temps préféré est de fausser compagnie à ses gardes pour se lancer dans des aventures invraissemblables telles que visiter un temple de Kali en ruine, visiter un second temple de Kali en ruine (?!), faire une promenade à cheval dans la brousse "sans savoir pourquoi", aller faire “un brin de toilette”en dehors du camp vingt-quatre heures après avoir manqué de se faire assassiner, et cetera.

J’entendis la sentinelle marcher de long en large à l’autre bout du camp. Je perçus aussi des gargouillis d’eau courante : la rivière ne devait pas être loin. Je décidai d’y aller faire un brin de toilette avant que les autres ne se réveillassent, car non visage et mes mains me semblaient vraiment crasseux.
J’aurais dû dire où j’allais au soldat de garde, mais je m’abstins, de peur qu’il ne m’empêchât de sortir du camp, où qu’il n’insistât pour m’accompagner.

Il faut dire que deux testostéroniens héros lui font bien tourner la tête : Michael Stephens, un bel officier blond et séducteur, et Robert Gordon, un aventurier crapuleux et énigmatique, muffle fascinant qui enquête sur les meurtres liés à Kali. Soit dit en passant il paraît qu’il y a un traître dans la garnison.

Six cavaliers en tout ; et leur chef, un lieutenant blond, était, avec ses yeux bleus, indéniablement anglais.[…] Je vis alors qu’il était très grand et extrêmement séduisant, avec ses bottes noires brillantes, sa culotte de daim blanc très moulante et sa veste écarlate bien coupée, aux épaulettes dorées.
Il portait un complet de lin blanc et un foulard-cravate vert pâle . Cheveux noirs, peau basanée… Ses traits étaient excatement tels que je me les rappelais : rudes, cruels, inquiétants. Sa bouche mince se relevait d’un côté en une ombre de sourire plutôt sardonique. […] Froid, arrogant, moqueur, il braqua sur moi son regard hypnotique, et j’eus une réaction qui me choqua profondément. Déguisé en indigène, déjà il m’avait fait penser à un de ces héros romantiques qui traversaient fougueusement les livres que je lisais à l’école de Bath. J’avais senti alors son pouvoir d’attraction, et j’en avais été très troublée. À présent, vêtu à l’anglaise, les cheveux ébouriffés et la cravatte dénouée, il ressemblait encore plus à ces brigands sans foi ni loi qui gagnaient tous les coeurs. Cet homme irritant, insupportable, avait cependant un magnétisme si puissant que c’en était presque physique.

Un dossier spécial d'UFC Que Choisir : pour éviter les mauvaises surprises, faut-il opter pour un lieutenant poli et élégant ou un goujat baroudeur ?

- Je vous vois venir, mon cher Clarence ! Vous essayez de nous faire passer pour un authentique joyau nanar ce qui n’est qu’une vile camelote à bas prix fabriquée en série dans un sweatshop littéraire par un coolie de la bagatelle.

- Oh, j’en conviens, cette curiosité des Indes n'égale pas les plus grands accomplissements nanarologiques de notre grande civilisation. Mais il a quelques points pour lui. D’abord un style ringard à souhait, même pour de la romance, qui garantit déjà un minimum de consternation.


- Moi qui rêvait d'aventure, dit Sally, je suis bien servie. Si vous saviez ce que je regrette cette triste et ennuyeuse institution, et ce que je donnerais pour être de nouveau dans ma petite mansarde en train d'écouter la pluie tambouriner sur le toit !
- Moi aussi, j'avais pris cet endroit en horreur, mais il m'apparaît maintenant comme un paradis.
- Leur incantation a cessé. Avec un peu de chance, ils devraient s'en aller à présent.
- Quelques-uns d'entre eux vont peut-être rester en arrière, dis-je. Nous ferions mieux de ne pas bouger d'ici, au moins pour le restant de la nuit.

- Vous avez raison. Dieu merci, nos malles ont été expédiées à Dahlkari depuis longtemps. Nos jolies robes, au moins, ne sont pas tombées entre leurs mains.
- C'est bien le moindre de mes soucis !
- Oh ! Pas pour moi ! Vous vous souvenez de ma belle mousseline rouge à pois ? J'en ferais une maladie si je devais la perdre, elle m'a coûté si cher ! Et j'avoue aussi qu'elle me flatte beaucoup.

Cachées derrière un buisson pendant que des tueurs sanguinaires les recherchent, les héroïnes discutent.

Je ne savais pas qu’ils étaient si près de nous.
– Personne ne le savait jusqu’à ce que l’éclaireur surgît.
le rajah s’attendait certainement à ce que nous fussions en beauté tous les jours

Traduttore, tradizione : le traducteur y va de ses imparfaits du subjonctifs en mousse

Ensuite, par la vision très etonienne du sous-continent indien. Certes, les bienfaits de notre action civilisatrice en Orient ne sont plus à démontrer, mais cette Edwina ne garde pas, en les évoquant, toute la retenue attendue d’un sujet de sa très grâcieuse majesté.

Les radicaux affirment que les Britanniques exploitent les Indes en bâtissant des hôpitaux, des écoles, des ponts et des routes, et, pendant ce temps, que fait une poignée de potentats aux manières mielleuses ? Ils vivent dans un luxe inimaginable.
Lorsque le poste militaire de Dahlkari a été fondé, nous avons interdit certaines coutumes barbares. Par exemple, le coupable d’un vol, fût-il minime, se voyait trancher le poing droit.

festival aspects positifs de la colonisation

En contrepoint à cette exaltation béate des vertus britanniques, l’auteur nous offre par ailleurs une Inde de cartes postale, veillant méticuleusement à enchaîner chasse au tigre dans une jungle de manguiers, veuves brûlées vives, palais somptueux et temples maudits ; à défaut d’avoir visité le pays, Edwina Marlow a au moins beaucoup lu sur le sujet.

Les rues que nous suivions étaient étroites et congestionnées, pleines de mendiants, de saletés et d’échoppes exotiques. Des piles de paniers tressés avoisinaient des cages à oiseaux, en bambou, qui renfermaient des volatiles au pluamges éclatants et l’air triste. Des camelots vantaient leur marchandises. Des enfants couraient derrière notre voiture, tendant la main dans l’espoir de recevoir une pièce de monnaie.

légende

- Diable ! Voilà ce qui arrive lorsqu’on laisse des femmes écrire.

- Mais le pire, ou le mieux, ce sont les Indiens eux-mêmes, un catalogue assez renversant de tueurs fanatiques, de brutes sanguinaires, de marchands veules et cupides et de rajah lubriques assoiffés de chair blanche. Ce portrait peu flatteur de l’indigène, par son abasourdissant jusqu’au-boutisme, va jusqu'à constituer les seuls vrais twists de l’histoire. Ainsi, dans l’Inde Marlowienne, vous pouvez être sûr que tout Indien au comportement vaguement positif s’avérera un blanc ingonito. Et quand au fameux traître parmi les Anglais, vous m'avez compris.


Son uniforme était poussiéreux et défraîchi, mais c’était encore un uniforme Britannique. Non, un Anglais ne pouvait être un pareil traître, ne pouvait parler aussi égèrement de pareilles horreurs.
Il rejeta d’un mouvement de tête la mèche blonde qui retombait sur son front et soupira.
- Vous comprenez, n’est-ce pas ?
- Comment le pourrais-je ? Vous… vous êtes anglais…
Michael secoua la tête et eût un étrange sourire.
- Non, Lauren. Mon père était indien. Il est allé en Angleterre et a fait ses études à Oxford. Il y a rencontré une femme, une jolie blonde qui travaillait dans un pub, qui servait de la bière aux étudiants et… et, plus tard, elle m’a mis au monde.
- Le rajah. Vous êtes…
- Son fils, dit Michael. Je sais que cela semble incroyable. La nature a voulu que je n’hérite aucune des caractéristiques physiques de mon père, et je suis né aussi blanc et blond que ma mère. Personne ne s’est jamais douté que mon sang n’était pas cent pour cent anglais.
[…]
ses lèvres se tendirent en une ligne mince, ses narines frémirent. Sous ses paupières baissées, ses yeux se réduisirent à deux fentes indéchiffrables. Je reconnus alors le père dans le fils : pour la première fois, je vis, dans la personnalité de Michael, affleurer la sauvagerie primitive du rajah.

Tout s'explique !

- Quelle… Je suis impressionné, lieutenant. Qui aurait encore cru une telle chose possible ?

- C’est vrai, notre monde recèle encore bien des mystères, et sans vouloir exagérer mes aventures littéraires, il reste possible pour un lecteur attentif et audacieux de se tailler à la pointe du lorgnon quelques exotiques nanaritudes, au confluent bourbeux du récit d’aventure ringard et du roman sentimental idiot, dans les ruines oubliées d’une civilisation à jamais disparue. Au reste, je compte bien n’en rester pas là. Le nanar m’appelle, mes amis, et comme conclurait ce bon vieux Gordon :

Je dois finir mon livre, mais, dès qu’il sera achevé, nous irons en Afrique. La Société royale de géographie financera l’expédition. Nous essaierons de localiser la cité disparue d’Azulah. Nous rencontrerons peut-être quelques cannibales et un python ou deux, mais…

Ça baroude


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