La vie des fourmis

(Maeterlinck)

Genre : nanar biologique
Catégorie : Science

Surtout reconnu aujourd'hui pour ses oeuvres de théâtre symbolistes, au style particulier et discutable mais néanmoins incontestablement non nanar, Maurice Maeterlinck était aussi un universaliste, amateur d'occultisme et de science. La vie des animaux en particulier le passionant au plus haut point, il y consacra plusieurs ouvrages dont son tryptique "La Vie des Abeilles"/"La Vie des Termites"/"La Vie des Fourmis".

C'est le troisième volet qui nous intéresse ici, les deux autres, quoique très datés, n'en ayant pas le douteux lustre nanar. Autant le dire tout de suite, il ne s'agit pas d'un traité scientifique, mais plutôt d'une compilation de sources mise à la portée du plus grand nombre ; un ouvrage de vulgarisation en somme. Et c'est là que le bât blesse ; car soucieux, d'une part, d'intéresser le lecteur, et s'aidant d'autres part de connaissances un peu approximative sur un sujet déjà assez peu sérieusement traité par ses contemporains, Maeterlinck se jette joyeusement sur tous les écueils à éviter en science : anthropomorphisme outrancier et même revendiqué, lecture morale de phénomènes physiques, extrapolations monstrueuses et divagations éculées sur le poncif de l'infiniment grand et l'infiniment petit.

Si vous pensiez avor tout vu avec les documentaires animaliers de France 3 et leurs animaux nommés en voix off par Pierre Arditi, si vous avez trop entendu parler du courage des dauphins et de le tempérance des chameaux, attendez un peu de lire sous la plume de Maeterlinck que "entre tous [les types de fourmis], le Polyergus Breviceps se distingue par sa parfaite courtoisie" ou encore que " la fourmi est incontestablement l'un des êtres les plus nobles, les plus courageux, les plus généreux, les plus altruistes que porte notre terre".

Certes, Maeterlinck est l'enfant de son temps, il en partage les préjugés et les ignorances ; il n'est pas en soi étonnant qu'il écrive, avec naïveté : "des fourmis les plus primitives [...] aux espèces les plus avancées [...] on compte bien plus d'échelons, bien plus de transitions que de nos Polynésiens ou Fuégiens les plus abrutis aux grandes nations blanches qui guident l'homme sur cette terre." Mais enfin, il existe tout de même une méthode scientifique, faite d'expérience et de circonspection, qui aurait pu lui éviter bien d'autres erreurs. Où donc a-t-il été dénicher le "conseil secret de la cité", institution "républicaine" supposée régir la fourmilière (il s'épargnera tout de même le ridicule d'en décrire le mode de scrutin...). Où donc a-t-il seulement trouvé l'idée que la fourmi est une "boussole" dotée de propriétés "para ou pseudo-magnétique", et qui se recharge en marchant ? Quel raisonnement saugrenu a pu lui inspirer l'idée catégorique et péremptoire que "la fourmi a, aussi nettement que l'homme, le sentiment de la propriété" (trente ans plus tard, les scientifiques du bloc de l'Est trouveront qu'au contraire elle illustre l'idéal communiste, allez comprendre...) mais qu'elles "respectent généralement le bien d'autrui [et] n'abusent pas de leur force" ?

La fourmi, recopie-t-il sans hésiter, pratique des "jeux, luttes amicales, petits combats sportifs et débonnaires", dispose d'une "police prévoyante et bien organisée". "Elle ne songe presque pas à manger. Elle vit d'on ne sait quoi, de l'air du temps, de l'électricité éparse, de vapeurs ou d'effluves." Des personnes peu charitable y liront l'effet d'autres vapeurs...

Bref, tout y passe des bilevesées imaginables sur ces "modestes héroïnes" .

Alors, ce livre serait-il mauvais ? Certes non. D'abord, la candeur et l'imagination délirante de Maeterlinck prête surtout à sourire avec indulgence. Ensuite, il s'agit pour l'époque d'un travail de synthèse sincère et méthodique, dont des passages entiers sont tout à fait sérieux, quoiqu'inévitablement datés. Son léger effet nanar vient surtout de ce qu'il ait mal vielli, comme certains western honnêtes des années 50 ou films d'action corrects des 70s.

Une lecture distrayante en somme, au somptueusement kitsch premier degré ; et un bon document d'époque, utile pour rappeler aux scientistes d'où leur grande doctrine sort à peine.


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