Dallas

(Lee Raintree)

Genre : Choc pétrolier
Catégorie : Produit dérivé
Titre original : Dallas

Nous sommes en 1978 et la planète entière suit avec attention les aventures de la famille Ewing. De féroces mercanti texans commencent à inonder l'univers de produits dérivés nanars, Lorimar pense tenir un filon inépuisable et peaufine dans le plus grand secret, avec la complicité d'un jeune auteur prometteur nommé Con Sellers sous le pseudonyme de Lee Raintree, un Juggernaut littéraire destiné à bouleverser le monde nanar, « Dallas : le roman ».

Inutile de dire que je n'ai pas mis les mains sur cette merveille sans le sentiment de dénicher un Saint-Graal de la littérature nanarde. Pressentiment on ne peut plus exact, car dès une introduction ronflante à souhait l'opus tient ses promesses et en rajoute encore.

La trame de l'ouvrage est assez proche de la série, dont elle reprend la première saison après avoir raconté les activités antérieures du clan Ewing d'une façon plausible (mais fausse, si l'on se réfère aux révélations faites dans les épisodes ultérieurs). De même, les éléments caractéristiques en sont distinctement repris ; attendez-vous à rencontrer régulièrement cigares, chapeaux de cow-boys, grosses voitures et surtout verres d'alcools, bourbons et whiskys que les vrais héros se servent pour ponctuer leur conversation, tandis que l'efféminé Gary ne boit que de la bière. Complots, conflits et romances forment ainsi l'intrigue correcte d'un bon roman de gare, que le kitsch seul des situations de base suffirait à rendre savoureux. Et les grandiloquentes aventures de nos Borgias sudistes ("des vampires, des sangsues, des tyrans") sont dépeintes avec toute la démesure nécessaire.

Toutefois, et c'est tant mieux, Lee Raintree tout heureux du jouet qui lui est confié n'hésite pas à se l'approprier avec enthousiasme, améliorant sensiblement le potentiel nanar de l'ensemble en modifiants plusieurs éléments.

Les personnages tout d'abord. Jugeant sans doute un peu trop vraisemblables les plus célèbres protagonistes du récit, il ne peut résister à l'envie de les modifier un peu. Si Jock, miss Ellie, Pamela, Cliff Barnes restent plus ou moins identiques à eux-mêmes, trois grandes figures se retrouvent profondément modifiées au bonheur et à la consternation générale :

D'abord Bobby Ewing, ce sacré boute-en-train "complexé par la taille de ses oreilles" (!). Non content d'avoir volé sa coupe de cheveux à John Rambo, Bobby acquiert dans le livre d'autres similitudes avec lui puisqu'il n'est rien de moins qu'un vétéran du Vietnam (!), conflit dont le traumatisme le poursuit toujours, à l'occasion de flashbacks hallucinatoires, par exemple, quand il fait des arts martiaux. Psychopathe dès la naissance, il a par ailleurs tenté d'assassiner JR à l'âge de dix ans avec un couteau à cuisine.

" N'oubliez pas qu'il est resté un bout de temps au Viêt-nam, ça n'a pas dû l'arranger. Sa citation disait quelque chose à propos d'une opération de commando dans un village. Il aurait, paraît-il, abattu dix macaques d'une rafale de mitraillette et puis il en aurait achevé deux à coups de crosse… Un truc horrible. Bobby est à moitié cinglé."

Jamais il n'oublierait ces nuits dans la jungle chaude et humide, ni ce silence de mort qui pesait sur eux.[…] Même le jour, la jungle était terrifiante. Une ombre suspecte, un bruissement de feuilles et on tirait, le plus souvent sur rien. Ces salopards de Viets, on ne les voyait jamais, mais à tout moment, on risquait de se retrouver avec une balle dans la tête ou bien de sauter sur leurs saletés de pièges bricolés avec des grenades reliées entre elles par des fils invisibles.

Il se revoyait tournoyant sans fin, parce que s'il s'était arrêté l'un de ces salopards de Viets aurait eu sa peau.

festival Bobby Eving

Digger Barnes, l'éternel rival de Jock, voit se superposer à son ivrognerie originelle une vocation de poète raté, ce qui lui permet d'asséner à chaque réplique un aphorisme généralement dépourvu de sens.

"Ah mort, balaie de ta faux…"

"Et qui vole l'argent d'un homme lui enlève le pain de la bouche !"

"Femme, la douceur de ton ventre me fait oublier le démon !"

"Ne convoite pas la richesse, tu récolteras le malheur."

festival Digger Barnes

Enfin, JR, l'irremplaçable JR, le Machiavel texan, entre deux plans fourbes, n'hésite pas à en rajouter épaissement dans la bêtise, l'arrogance, et la vulgarité. Rien y à faire, JR est vraiment le plus fort, et plus Raintree tente de l'enfoncer, plus il s'élève grâce au jusqu'au-boutisme de sa JRitude.

En dansant, une fille le heurta et il caressa ses fesses enveloppées de satin.

Au siège de l'Ewing Oil, Julie Parsons apporta du café et des brioches à JR. Au passage, il lui tapota les fesses.

"JR, vous êtes génial ! Celui qui vous aura n'est pas encore né !
- J'aurai tendance à le croire, dit JR. Comme dit mon père, il faut parfois agir avec subtilité."

Il ne détestait pas tirer un coup avec elle de temps en temps parce qu'elle baisait bien et savait le faire bander. Mais un homme finit toujours par se dégoûter d'une épouse. Il fallait renouveler un peu son cheptel s'il voulait que ce bon vieil outil continue à fonctionner.

Les deux secrétaires étaient en retard. Habituellement, lorsqu'il arrivait, le café était déjà prêt. Voilà à quoi menaient ces conneries de libération de la femme ! Une secrétaire qui n'était pas foutue d'être à l'heure et de préparer le café de son patron méritait de se faire flanquer à la porte. Qu'elles aillent donc chercher du travail chez ces foutues lesbiennes !

Je ne veux pas te vexer, mais je crois que toutes les femmes aiment s'acheter de jolies choses, dit-il en lui tendant un billet de cent dollars

Au moins on ne risquait pas de voir débarquer des pedzouilles avinés et violeurs. Qu'est-ce qu'ils étaient devenus, les deux bouzeux ?

Festival JR

Se rajoute par ailleurs aux personnages originaux l'âme damnée du jeune Jock, Bond Whitson, un tueur psychopathe albinos, cruel et sans pitié, exécuteur des basses œuvres de la famille Ewing et grand incarnateur de clichés devant l'Éternel.

Ensuite, sur un point plus trivial : le sexe. Là où, grand public oblige, les diverses dépravations des Ewing étaient simplement suggérées lors de la série, ici pas de retenue. C'est bien simple, sur les 39 chapitres du roman, 32 mentionnent la chose, et plutôt deux fois qu'une. Nous restons tout de même dans les années 70 et tout cela demeure bien sage. Ceux d'entre vous qui ont l'habitude des œuvres spécialisées et de leur acrobatique exhaustivité trouveront le répertoire pornographique texan assez pauvre. A quelques exceptions près, il n'est ici question que de simples saillies décrites avec une vulgarité crasse et des métaphores stupides.

Car, au-delà de l'emphase du propos, c'est bien le style qui constitue un plus nanar indéniable ici. Non seulement la traduction est nulle, farcie de contresens et mélangeant sans scrupule les imparfaits du subjonctif à des scènes de fesses miteuses, et des tournures franchement pédantes à un contexte globalement plutôt ordurier…

"Il voulait vraiment me tuer, ce petit salopard ! Je n'ai dû mon salut qu'à ma vélocité."

"L'entrefilet était laconique" dit-il

C'était mortel d'ennui !

Si elle s'imaginait qu'il allait coucher avec elle après ce que cet ours lui avait fait, elle était raide folle. Pas plus qu'il n'avait envie que son épouse se comportât comme la dernière des traînées mexicaines.

festival traduction de très haute qualité

…Lee Raintree, attaché au contexte, persille les scènes de sexe en questions de métaphores pétrolières particulièrement lourdes. Du derrick au trépan en passant par la nappe de pétrole prête à jaillir, rien ne vous sera épargné. C'est déjà assez consternant comme cela, mais le fin du fin, c'est que comme le bougre a de la suite dans les idées, lorsqu'il décrit une scène ayant trait au pétrole… Oui, vous avez compris.

Qu'elle aille se faire foutre avec ses yeux bleus et sa putain d'innocence qui vous desséchait comme la lumière d'août ! Avec son corps de princesse et son esprit tordu de bonne femme ! Bientôt, le foutre noir jaillirait du sol comme d'une gigantesque paire de couilles. Il plongerait Ellie dans le pétrole tiède, il y tremperait sa chevelure dorée jusqu'à ce qu'elle en soit imprégnée, parfumée de la tête aux pieds. Bon Dieu ! Dès qu'on cesse de baiser une femme pendant vingt-quatre heures, on se fait traiter de châtré… La femme n'a été créée que pour séduire l'homme : c'est ce que disent les sages et les poètes.

Lee impose une certaine idée de la classe

En bref, ce livre-somme, sublimant sa vocation de roman de gare par une démesure sans complexe, gagne un 5/5 bien mérité grâce à son rythme soutenu et sa pléthore de trouvailles idiotes. Apparemment, il n'a pas pas suffi à rendre célèbre son auteur, bien que celui-ci, sans se décourager, tel un Godfrey Ho du roman, fût destiné à enchaîner ensuite sous pas moins de 94 pseudonymes quelque 230 romans, qu'on devine assez souvent alimentaires.


Quand il n'y en a plus, il y en a encore

Là-bas, au loin, le building de l'Ewing Oil se dressait dans le ciel comme un immense phallus prêt à baiser la terre entière.

une description distinguée

"Je vois que vous avez étudié le comportement des crapauds, monsieur Ewing
- Oui, et aussi celui des hélodermes, des tarentules et des scorpions géants du désert. J'ai appris également à me méfier des cactus, et, d'une manière générale, de tout ce qui peut constituer un danger pour un homme, quand bien même il aurait l'habitude de dévorer sans méfiance ce qu'il est incapable de digérer."

un peu de biologie nanarde

Un de ces jours, il se débarrasserait de tous ces Mexicains et embaucherait des domestiques noirs. Les nègres, au moins, savent rester à leur place […] Jock les ignora ostensiblement et monta tranquillement l'escalier. La seule chose à faire avec ces Mexicains, c'était de ne pas s'occuper d'eux. Bien sûr, s'ils refusaient de s'écarter de votre chemin, il ne fallait pas hésiter à les écraser.

quelques éclaircissements sur les questions raciales


Sortez-moi d'ici