Le tire-bouchon du bon Dieu

(Vladimir Volkoff)

Genre : Star Truc
Catégorie : Science Fiction

La grande faiblesse des dictatures totalitaires, c'est qu'il se dresse toujours un héros courageux et talentueux pour les mettre à bas. A se demander pourquoi certains continuent à en créer. Il faut dire que le Système, qui domine le système solaire dans un futur indéterminé mais assez proche, n'est pas vraiment une institution sous laquelle il soit agréable de vivre. Ploutocratie sans grands égards pour l'individu, il maintient une structure sociale rigide, abrutit les gens par la télévision en 3 dimensions, force les cosmonautes à porter, greffés sur le crâne, sept antennes métalliques parfaitement ridicules, et surtout divise les hommes en races nanardes : les cafécrèmes, métis de noirs et de blancs, qui tiennent le haut du pavé, dominant la politique et la haute finance ; les thécitrons, mélange de blancs et d'asiatiques, fonctionnaires zélés et cruels ; et enfin les rhumaleaux, issus d'asiatiques et de noirs, main d'œuvre ouvrière exploitée et méprisée.

Le lecteur amateur de jargon idiot aura d'ailleurs son content de néologismes généralement crétins censés chromer l'aspect SF de l'ouvrage : calculs polyastronomiques, ceinture hypoabdominale, hélikarts, hélibus, léanthropes, et même des trucs appelés mélaphyre et coalliaire, dont nous ne saurons jamais ce que c'est mais qui servent à décorer les salons ; Les noms propres de sont pas en reste, puisque nous aurons entre autre, le plaisir de rencontrer régulièrement MM. Zozopoutthous et Hirkaniogarray, et que notre héros a pour identité Brof Koukoubobo (!). Brof n'a pas de chance : il est très laid, petit et un peu bête. Heureusement, il est très fort, et la volonté de devenir cosmonaute à tout prix le rendra génial en l'espace d'un paragraphe. A sa sortie de l'académie spatiale jupitérienne, il commencera sa carrière de transporteur spatial, occasion pour l'auteur et le lecteur de faire le point sur la situation du système solaire.

Environ une génération avant, la Terre a été envahie par de monstrueux champignons "azotogènes", les Hydnes, ce qui a contraint l'humanité à s'exiler. Bonne nouvelle pour elle, toute les planète du système solaire sont habitables, visiblement rocheuses avec une atmosphère respirable. Seule la température, apparemment, soulève un léger problème, mais sans plus d'explications on nous annonce qu'il a été "résolu". Tant mieux !

En dehors des trois principaux mondes habités, Mars, Vénus et Jupiter, les hommes ont établi des colonies sur les autres planètes pour en retirer des matières premières intéressantes. Saturne, par exemple, produit "des métaux rares" et du "méthane titané"; c'est sur Uranus que, bien sûr, se trouvent les plus beaux gisements d'uranium, et je me demande bien comment je n'ai pas pu y penser plus tôt ; Mercure , bizarrement, ne produit pas de mercure, mais exporte néanmoins les fameux coalliaires, ainsi que des cigares, base solide pour une économie planétaire. Neptune, peut-être inconnue de l'auteur, n'interviendra jamais dans le récit, tandis que sur Pluton, on extrait le pyrolithe, minéral très radioactif, donc lumineux (mais si, mais si).

Mon unique source de lumière est un petit caillou appelé pyrolithe, et vulgairement pierre-qui-brûle, que l'on a placé sous ce globe isolant. Si je vous le montrais - mais je tiens trop à vous, mon cher commissaire, pour vous exposer à ses radiations - vous verriez qu'il s'agit d'un bout de pierraille pas plus gros qu'une noix. Les calculs les plus pessimistes laissent espérer que dans un million d'années jupitériennes, mon petit pyrolithe éclatera toujours aussi bien. En outre, je vous ferai remarquer qu'il me suffirait de prendre un globe légèrement moins opaque, pour que la lumière qui émane de mon caillou vous aveugle littéralement… Bien. Savez-vous quelle est la densité de cet élément ? Inconnu jusqu'à présent ? 108,4, soit plus de cinq fois celle du platine ! Quand à la radioactivité qui émane de lui, songez simplement qu'il a fallu que nous transformions nos compteurs Geiger lorsque nous l'avons découvert…

White Fire ! White Fire !

Ce qui n'empêche pas ce redoutable caillou d'être extrait, tout bonnement, à la pioche. Décalage technologique apparemment assez répandu dans cet univers où les cockpits de vaisseaux spatiaux se nettoient - j'ose à peine le dire - avec une peau de chamyx !

Cependant les choses tournent mal car un dérèglement des "bacs à électrolyse" sur Vénus augmente la proportion d'azote dans l'atmosphère, d'où invasion d'Hydnes. Evidemment, dans l'évacuation qui s'ensuit, les cafécrèmes s'en tirent sensiblement mieux que les autres. Dès lors, l'esprit de révolte germe en Brof, l'antisocial obsédé par le cosmos qui appelle son amante "sa petite astronef" ! McGyver de l'astrophysique, il modifie son vaisseau spatial de commerce pour convertir en missiles ses propulseurs, se transforme en redoutable corsaire et installe une base secrète dans les anneaux de Saturne avec quelques autres parias.

L'un d'eux, musicien, entreprend alors d'expliquer à Brof la différence entre gamme chromatique et gamme réelle, qui auraient entre elles un décalage de fréquence de 531441/524288. Aussitôt, Brof en tire la conclusion qui s'impose : s'il décale de 531441/524288 les fréquences de tous les instruments de son astronef, il pourra aller plus vite que la lumière ! Hard-Science, hard-science, quand tu nous tiens... Pour fêter cela, il s'élance vers l'étoile polaire, qu'il atteint en 0,3 secondes et où, par chance, l'attend son amour, Oarylis, qui l'observait au télescope ultraperfectionné depuis l'instant précis de sa naissance (signe qu'il a dû être accouché dans une clinique à ciel ouvert).

Le monde d'Oarylis est original : Tout y est transparent, car c'est un corps noir qui absorbe toute les radiations. Un peu désemparé par la logique de cette explication, il découvre une civilisation où les gens vivent millénaires, partagés entre les castes de ceux-qui-savent, des cyclopes pédants et gras, ceux-qui-voient, apparemment surtout composées de jolies filles espiègles et délurées, et ceux-qui-font, des ouvriers superstitieux. Rien à voir cependant avec les castes de la terre, la différence étant d'une singulière netteté : ici, tous sont "liés par l'amour", et en particulier Oarylis, qui par amour pour Brof renoncera à l'immortalité et à la transparence. Ce qui ne les gêne pas outre mesure puisque les vêtements fabriqués dans le système polaire sont transparents parce qu'ils absorbent la lumière au lieu de la laisser passer, et donc rendent transparents tous ceux qui les portent. Puisque je me tue à vous expliquer que c'est logique.

" Maintenant, dit-il, qu'allons-nous faire ?"
De tout son poids, elle pesa sur le bras puissant qu'il avait passé sous ses reins :
" Décide, commande. Je suis une femme : ta femme. Tout m'est égal."

Voilà l'homme

Ils retournent alors dans le système solaire au moment précis où les Hydnes attaquent Jupiter et Mars, soulèvent la population contre le Système et décident d'aller désinfecter la Terre du péril Hydne en l'aspergeant de pyrolithe liquide. Le livre s'achève donc heureusement, les humains reconquérant leur planète-mère et la tyrannie républicaine du système étant remplacée par la dictature éclairée de Brof (on respire !) Avant de nous quitter, cependant, Oarylis, devenue "reine du système solaire" nous explique pourquoi le fameux décalage de 531441/524288 permet de voyager plus vite que la lumière. En réalité, l'univers est courbe et même hélicoïdal, "comme l'a démontré Einstein", ce qui augmente beaucoup le temps de trajet pour aller d'un point à un autre. Mais avec le décalage magique 531441/524288, on peut gagner du temps en parcourant la spirale en ligne droite (sic), comme quoi tout cela avait bien une explication rationnelle en fin de compte. Ce caractère hélicoïdal de tout déplacement dans l'univers constitue donc, révélation finale, le tire-bouchon du titre. Quand à ce que vient faire dans cette galère le pauvre bon Dieu qui n'en demandait sans doute pas tant, cela restera à jamais un mystère.

Il est assez consternant de constater que cette chose a pu être écrite, et à plus forte raison publiée, dans les années 80, avec à peu près soixante ans de retard sur le reste de la science-fiction. Néanmoins, Le tire-bouchon du bon Dieu, par sa ringardise généralisée, sa prétention et sa malhonnêteté, constitue à coup sûr un nanar tout à fait agréable.


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