L'honneur perdu de Katharina Blum

(Heinrich Böll)

Genre : Gros rouge qui tâche
Catégorie : Politique
Titre original : der verlorene Ehre der Katharin Blum oder Wie Gewalt entstehen und wohin sie führen

C’est souvent d’une bonne intention que naissent les fiascos romanesques les plus considérables. Heinrich Böll, célèbre auteur "de gauche" ouest-allemand et futur Prix Nobel voulait dans L'Honneur Perdu de Katharina Blum dénoncer la presse tabloïde et ses méfaits ; intention qu'il n'est pas interdit de trouver louable. Hélas, l'auteur cumule les maladresses, et l'ouvrage les tares dès son titre pompeux et interminable qui annonce d'emblée la nature de la couleur (rouge). Tout ou presque, en l'espace de quelque cent pages, est réuni pour faire du présent livre l'un des plus grandiloquents et ridicules pamphlets politiques de tous les temps, aussi indigeste qu'une choucroute royale avec double supplément de crème Chantilly.

Henrich Böll, c'est un peu le T-34 de la littérature, un mélange contre-nature entre les lourdeurs teutoniques et soviétiques. Adepte des charges idéologiques frontales, d'un inébranlable premier degré et d'un style mastodontesque au possible, il nous gratifie d'une histoire que le plus déchaîné parodiste n'oserait pas présenter, enchaînant les clichés à un cadence qui laisse pantois.

L'histoire a pour protagoniste, comme son titre l'indique, Katharina Blum, jeune femme "de gauche" elle aussi, sans plus, aussi jolie qu'elle est peu frivole. Il faut dire que pour nous faire comprendre qu'il s'agit d'une héroïne, ce cher vieux Heinrich n'y va pas de main morte dans le misérabilisme moderne (ou non). Qu'on en juge : fille d'un mineur syndicaliste mort de silicose quand elle avait six ans et d'une mère alcoolique, elle grandit dans un climat de misère ouvrière qui poussa son frère aîné dans le banditisme. Sa vie se partage entre brillantes notes à l'école et dur labeur pour aider sa mère après que l'argent se fît rare, le curé de Gemmelsbroich (sorte de Promizoulin local) ayant décidé de la renvoyer sur la foi d'accusations calomnieuses. Le dit curé, sorte de croquemitaine réactionnaire, fait à chacune de ses interventions littéralement exploser la jauge du nanaromètre, comme vous pouvez le constater dans l'encadré ci-dessous.

" Je l'ai toujours crue capable de tout ! Son père était un communiste inavoué et sa mère, que par charité j'ai un certain temps employée comme femme de ménage, a volé du vin de messe et célébré des orgies dans la sacristie avec ses amants."

" le curé confirma son propos dont il confirma que le JOURNAL l'avait bien textuellement cité, ajoutant qu'il ne pouvait fournir aucun preuve susceptible d'étayer sa déclaration et s'y refusant d'ailleurs ; il prétendit même n'en avoir nul besoin, tant il pouvait se fier entièrement à son flair dont la finesse lui avait précisément permis de détecter en Blum le communiste."

mon curé chez les marxistes

A l’âge adulte, Katharina se marie par erreur à un ouvrier veule et brutal, puis abandonne le domicile conjugal et divorce, bravant ragots et conventions sociales. Empêchée par ses origines de faire des études, elle suit alors courageusement des cours du soir tout en travaillant comme domestique chez une série d’odieux notables de province, repoussant les assiduités de certains d’entre eux, pour continuer dans le subtil. Ayant obtenu un "diplôme d'état" elle se met à tenir le ménage des Blorna, un avocat et son épouse ex-révolutionnaire, donc sympathique et compatissante, "Trude la rouge" (sic). Ses loisirs se partagent entre visites auprès de son petit frère prisonnier et services bénévoles aux habitants de la ville de Dresde.

Cette histoire édifiante, assénée avec le plus imperturbable sérieux, constituerait déjà la trame d'un récit colossalement jubilatoire. Et encore ne sont-ce là que les prémices du roman, révélés au cours d'une série de "flash-back" du meilleur goût; l'histoire en elle-même est un peu plus simple. Invité à une soirée dansante, Katharina s'y entiche, sans connaître sa véritable identité, d'un criminel recherché, Ludwig Götten. Le ramenant chez elle pour de plus amples ébats (rappelons qu'elle est "sévère" et "tout sauf frivole". Qu'eût-elle fait volage ?), elle l'aide involontairement à échapper aux policiers à ses trousses par un passage secret situé dans son HLM. Oui, vous avez bien lu, dans les années 60 les allemands construisaient encore des immeubles avec passages secrets.

Dès lors, malgré l'aide fanatique de son employeur Me Blorna, notre Sainte Blandine prolétarienne va tout le roman durant se retrouver en butte aux interrogatoires brutaux des autorités, à la vindicte populaire (voire encadré ci-dessous) et aux menées perfides du journal LE JOURNAL (en majuscules dans le texte), infect tabloïd représenté en l'occurrence par son journaliste Werner Tötges. Celui-ci, nos avisés lecteurs l'auront compris, est l'authentique méchant de l'histoire, qui dénoncera à l'Allemagne fédérale entière Katharina, la persécutant de toutes les façons imaginables, colportant sur elle les rumeurs les plus malintentionnées et les diffamations les plus graves. Au paroxysme de ses méfaits, il ira jusqu'à tourmenter de ses questions sa mère gravement malade, la faisant mourir de chagrin. Pas de doute, Heinrich Böll fait dans la dentelle d'Alençon.

FOUTRIQUET BABOUVISTE

Considérablement vieillies et déjà desservies au départ par une traduction française plutôt à l'ouest (contrastant ainsi avec les sympathies politiques de l'auteur), les avanies assénées à notre héroïne produisent sur le lecteur moderne un effet pour le moins surprenant. Ainsi, si un vil gauchiste vous importune, je ne peux que vous conseiller l'une des insultes suivantes :
- "sale putain à communistes"
- "souris rouge"
- "paillasse du Kremlin"
- "ce que Staline n'a pas pu réussir ici, tu le réussiras pas non plus !"
- "agenouille-toi et confesse-toi à Dieu !"

Tant et si bien qu'enfin, froide justicière à la Charles Bronson, Katharina invite chez elle le fâcheux et l'abat d'un coup de pistolet emprunté à un ami, se retrouvant du fait incarcérée pour de bon. Ce qui tirera d'elle, pour toute réaction, le commentaire qu'elle est "heureuse de se retrouver dans les mêmes conditions que son cher Lüdwig", incarcéré entre-temps.

C'est à ce stade du roman, à quelques pages de la fin, qu'un doute douloureux nous étreint : ce meurtre n'est-il pas, dans ces circonstances, un procédé légitime certes, mais quelque peu excessif ? Pas du tout ! Car Heinrich Böll, pour l'avant-dernière page, nous a ménagé un coup de théâtre tout en subtilité : si la douce Katharina a abattu l'infâme Tötges, c'est tout simplement en état de légitime défense, celui-ci tentant de la violer.

Le livre s'achève sur cette ultime touche de finesse, après un véritable tsunami de clichés saumâtres et de pesanteur démonstrative. Beaucoup resterait à dire sur ce fleuron du nanar littéraire outre-rhénan, mais je préfère vous laisser le plaisir de découvrir par vous-même ce pur chef-d'œuvre. Si vous aimez le misérabilisme décomplexé, le manichéisme de gauche, les avocats qui fabriquent des cocktails Molotov dans leur garage et les curés qui se retiennent à grand-peine de hurler : "Tu brûleras en enfer, sale rouge !", ce livre est fait pour vous.


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